Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 29
I had a dream, which was not all a dream. The bright sun was extinguish'd, and the stars Did wander darkling in the eternal space, Rayless, and pathless, and the icy earth Swung blind and blackening in the moonless air; Morn came and went--and came, and brought no day. ............................. Forests were set on fire--but hour by hour They fell and faded--and the crackling trunks Extinguish'd with a crash--and all was black. ............................ And they did live by watchfires--and the thrones, The palaces of crowned kings--the huts, The habitations of all things which dwell, Were burnt for beacons; cities were consumed, And men were gathered round their blazing homes To look once more into each other's face; .... The brows of men by the despairing light Wore an unearthly aspect, as by fits The flashes fell upon them; some lay down And hid their eyes and wept; and some did rest Their chins upon their clenched hands, and smiled; And others hurried to and fro, and fed Their funeral piles with fuel, and look'd up With mad disquietude on the dull sky, The pall of a past world; and thence again With curses cast them down upon the dust And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd, And, terrified, did flutter on the ground, And flap their useless wings; the wildest brutes Came tame and tremulous; and vipers crawl'd And twined themselves among the multitude, Hissing, but stingless--they were slain for food: And War, which for a moment was no more, Did glut himself again; a meal was bought With blood, and each sate sullenly apart, Gorging himself in gloom: no love was left; All earth was but one thought--and that was death, Immediate and inglorious; and the pang Of famine fed upon all entrails--men Died, and their bones were tombless as their flesh; The meagre by the meagre were devour'd, Even dogs assail'd their masters, all save one, And he was faithful to a corpse, and kept The birds and beasts and famish'd men at bay, Till hunger clung them; or the dropping dead Lured their lank jaws; himself sought out no food. But with a piteous and perpetual moan, And a quick desolate cry, licking the hand Which answer'd not with a caress--he died. The crowd was famish'd by degrees; but two Of an enormous city did survive, And they were enemies: they met beside The dying embers of an altar place Where had been heap'd a mass of holy things For an unholy usage; they raked up And shivering scraped with their cold skeleton hands. The feeble ashes, and their feeble breath Blew for a little life, and made a flame Which was a mockery; then they lifted up Their eyes as it grew lighter, and beheld Each other aspects--saw, and shriek'd, and died-- Even of their mutual hideousness they died....]
IV
Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_, disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée, ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste de deux maîtres et de deux nations.
Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle, puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques, et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains, étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller? Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther, consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime, autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344]. Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer. Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu, qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu _Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui, par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel, qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages, hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345]. Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants, pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles sur la multitude agenouillée.
Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch, braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes; mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux, ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes, le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir, par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle dérive et la raison intérieure qui la soutient.
À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature: il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe, l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais, c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes, dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue éternel.