Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 24

Chapter 243,609 wordsPublic domain

[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000 liv. sterling.]

[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]

[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit le capitaine Basil Hall, son hôte.]

[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the date of our story refers to a period towards the end of the reign of Richard I, when his return from his long captivity had become an event rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in the mean time subjected to every species of subordinate oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]

[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too, there will be but a wig left in the parish, and that's the minister's.]

[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un équivalent.)]

IV

À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde? Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique, panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à _Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique, qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à travers une agonie d'angoisses et d'efforts.

Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte, incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir. Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane, ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des Shelley.

Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?» Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées, en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.

Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle. Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce. Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre, dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler qu'au coeur.

De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques, finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique. Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous, dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire, par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même atteints.

Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis, sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.

Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste, _Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité, l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire. Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière; puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure les réflexions et les discussions morales, les paysages et les descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout, cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps, verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.

Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire, doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser, refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues, commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques. Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi, si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université; son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés, qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements, dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_, dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et d'or.