Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 23
Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M. Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines, dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable, qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment reproduire des morales et des religions différentes? C'est la sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères, et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée comme sous une cloche de plomb.
Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat, puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée. On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant, et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les _highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires. À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix, d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce, précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre. Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les «récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes, occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois, traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux, quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale. «Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu; son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de _highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_ peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].» Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives, nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.
_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments, tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves, même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce _gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins, fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien durer cent ans.
Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps, se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits. Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai, comme il convient au caractère national, si différent du caractère anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient; jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins, fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie, ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins, car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre, c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal, quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières, personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree, Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes, patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands, indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu, prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes, les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.
Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes. À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien; soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.» Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë, mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis. Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent: ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les événements de l'histoire privée à la recherche de documents et d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre, dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache se contenir, se gouverner et se réformer.
[Note 253: 1793-1794.]
[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]
[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]
[Note 256: _The Epicurean._]
[Note 257: _Lalla Rookh._]
[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français, 1784.]
[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de Chateaubriand dans les _Martyrs_.]
[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]
[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]
[Note 262: Writer at the signet.]
[Note 263: _Romantic._]
[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]
[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]