Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 22

Chapter 223,662 wordsPublic domain

Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient, s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs, dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers. Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir, en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé, avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;» toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux, roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles, tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore, une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques. Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de notre feu et parmi les planches de notre potager[251].

Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus, suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre, dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation, et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent; ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là, sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe, chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles, véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives, en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.

[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]

[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]

[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]

[Note 241: _Misdemeanours._]

[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en français.]

[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in the office, which was every day for more than a half year together.]

[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and blasphemy against my Maker.]

[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water, will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their surface.]

[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever knock at the door of my intellects, and still more that it should gain admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially so, if they should distort the features of the mournful attendants into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull, dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a little variety in its contemplations though it were but a kitten playing with her tail.]

[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]

[Note 248:

He comes, the herald of a noisy world, With spattered boots, strapped waist, and frozen locks, News from all nations lumbering at his back. True to his charge, the close-packed load behind, Yet careless what he brings, his one concern Is to conduct it to the destined inn, And, having dropped the expected bag, pass on. He whistles as he goes, light-hearted wretch! Cold and yet cheerful: messenger of grief Perhaps to thousands, and of joy to some.]

[Note 249:

Now stir the fire, and close the shutters fast, Let fall the curtains, wheel the sofa round, And while the bubbling and loud-hissing urn Throws up a steamy column, and the cups, That cheer but not inebriate, wait on each, So let us welcome peaceful evening in.]

[Note 250:

Is India free? And does she wear her plumed And jewelled turban with a smile of peace? Or do we grind her still?]

[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé «a Pope in worsted stockings.»]

[Note 252:

Here Ouse slow winding through a level plain Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er, Conducts the eye along his sinuous course Delighted.]

III

Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes, _Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon, qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères, l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique, et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge, fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes; singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes, sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et choisir le vêtement qui lui seyait.

Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo, Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous pouvons en définir la nature pour en présager les effets.

La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare, l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien, chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté. Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques; peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse, puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son _Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire, c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.

Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes, comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb, le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_, retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_, entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes, médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque, ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler, Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples; il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique. Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra. Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel, c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant que les processions se déploient autour des piliers, et que des clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon; paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène, accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord. Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens, manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_, _Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore; leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de mettre au bas.