Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)

Part 2

Chapter 23,553 wordsPublic domain

Wert thou right woman, thou should'st scorn to look On an abandon'd wretch by hopes forsook, Forsook by hopes, ill fortune's last relief, Assign'd for life to unremitting grief, To thee I owe that fatal bend of mind Still to unhappy restless thoughts inclined; To thee what oft I vainly strive to hide, That scorn of fools, by fools mistook for pride.]

[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir William Temple would look cold and out of humour for three or four days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]

[Note 14:

Poor we! cadets of Heaven, not worth her care, Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]

[Note 15: _Mistress Harris's petition._]

[Note 16:

You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife.... And over and above, that I may have your Excellencies' letter With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]

[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]

[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie, Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]

[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people among whom I live.]

[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much better than those killing, killing words of yours.... O, that you may have but so much regard for me left, that this complaint may touch your soul with pity!]

[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a hole.]

[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]

II

Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.

Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter, de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou assomme les bavards qui en disputent autour de lui.

Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui, la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.

C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume, vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez le monde comme un drame grandiose ou comme un développement invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes. Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres sont des pamphlets.

III

C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.

En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien, et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes, si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis, celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes, contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres. La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une discussion.

C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle, qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des dissertations de politique ou des controverses de religion sont restées des modèles d'art.

Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux: gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_, qui fit reculer un gouvernement.

La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre, vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis, compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est, après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails, pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui? Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent, l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste, qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings, et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie qu'ils ont de l'assommer.

Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie. Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un _gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux, je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers, les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état. «Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre, menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.

Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers, d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»

Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle, il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et d'une telle hauteur.