Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 18
Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne, la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur, compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle, apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin. Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;» l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu, s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes, d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.
Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson, l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat, s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain, bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies, car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée sur leur habit.
Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères: l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations, amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort, l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu, l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne. Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine. Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus, d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes, d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques. Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En effet, tout était changé.
[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]
[Note 189:
Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court (Endymion's rival), and her aid implore Now first implor'd in succour to the Muse.]
[Note 190: Robert Burns.]
LIVRE IV.
L'ÂGE MODERNE.
CHAPITRE I.
Les idées et les oeuvres.
I. Changements dans la société. -- Avènement de la démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de l'_au-delà_.
II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts. -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. -- Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale. -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. -- Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations. -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. -- Ses excès. -- Sa mort.
III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper. -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie. -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie. -- Idée moderne du style.
IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne. -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge, Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans. -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. -- Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre est bourgeois et anglais.
V. La philosophie entre dans la littérature. -- Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. -- Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. -- Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. -- Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance générale de la littérature nouvelle. -- Introduction graduelle des idées continentales.
Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.» Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire, compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade. Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].