Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 14
Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places, tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin, borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes, rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement, gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille, écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine, regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière, affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu salir les yeux de votre aspect?
C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares. Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir, ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.
Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent, et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le voit.
Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va s'en aller sous leur scalpel.
Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie en civilisation.
[Note 155: When a character is strongly marked in the living face, it may be considered as an index to the mind, to express which with any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a great master. (_Analysis of Beauty._)]
CHAPITRE VII.
Les poëtes.
I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. -- Comment il a son centre dans Pope.
II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts. -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail assidu.
III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de salon sont inconciliables.
IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ -- Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions. -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. -- Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade. -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.
V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.
VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.
Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions, indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique, et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années, pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique, s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte, agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui, commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le cours du génie humain.
Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage. Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période. Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles, ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien, l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur; l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine, tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre, oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses, lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes; si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil, insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière, tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a suivi.
[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier, écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]
I
En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé _Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait: entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur, M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût _correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans, ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait, ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_ témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.» Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui. «Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son _Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait d'emblée aussi mûr que Boileau.
Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur? Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne, tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds, tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère, mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley, son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la diplomatie à propos de carottes et de navets.
Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là, dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve, dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_, déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère, écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.