Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
Part 10
Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant. Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable. Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle; autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127] viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il; charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante! Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.
Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale, ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir, cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants, grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas. Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque, piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre punition est que vous ne pouvez pas la voir.
[Note 93: 1741.]
[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and was all in confusion at his goodness.
I was so confounded at these words, you might have beat me down with a feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]
[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to his poor servant.]
[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me only to say: God bless your honour!]
[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]
[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and workmen.]
[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]
[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor unhappy soul that I could wish it in my power to save!]
[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to kiss his dear hand.
My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I might be forwarder than you wish.
This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much his wife as if he were to marry a duchess.]
[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven person.]
[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady Davers.]
[Note 104: He told he would break some body's heart.]
[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious (so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you devote to your needle? How many to your prayers? How many to letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]
[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear, speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the two words.]
[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_ is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose. Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun. Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]
[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell till she bursts with her own poison.]
[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love opposition.»]
[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her choice of him or of an Emperor.]
[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who died in childbed by me.]
[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]
[Note 113: That command of my passions which has been attributed to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my distinction.]
[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an _example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I will now be contented.]
[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]
[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:
That such a husband might unsettle me in all my own principles and hasard my future hopes.
That he has a very immoral character to women.
That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining in wedlock with such a man.
Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou analyses de ses propres lettres.]
[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a voluntary vowed one, with indifference.]
[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]
[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor and low one; since they proclaim the profligate's want of power and his wickedness at the same time; for could such a one punish as he speaks, he would be a fiend.»]
[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial, were it not for the contention that her vigilance has set on foot, which shall overcome the other.]
[Note 121: Niceties.]
[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George Sand.]
[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly became him.]
[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]
[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and confirm me.
For ever yours Charles Grandisson.]
[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents, resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those parental friends for a public celebration.]
[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet in her heart.]
[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven, from a mind like that Heaven mild and gracious!]
[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands, who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in every relation of life?]
[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]
IV
C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé, mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague, plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine, traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants: dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131], prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il ne manque que le parfum.
Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains. Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros, Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique; il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les _gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début, jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde, comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures, finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée et le ventre plein.