Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 9
Dans le grand élan de cette pesante démarche, il trouve une voie qui lui est propre. Il a son style. L'érudition et l'éducation classiques l'ont fait classique, et il écrit à la façon de ses modèles grecs et de ses maîtres romains. Plus on étudie les races et les littératures latines par contraste avec les races et les littératures germaniques, plus on arrive à se convaincre que le don propre et distinctif des premières est l'art de _développer_, c'est-à-dire d'aligner les idées en files continues, selon les règles de la rhétorique et l'éloquence, par des transitions ménagées, avec un progrès régulier, sans heurts ni sauts. Jonson a pris dans le commerce des anciens l'habitude de décomposer les idées, de les dérouler pièce à pièce et dans leur ordre naturel, de se faire comprendre et de se faire croire. De la pensée première à la conclusion finale, il conduit le lecteur par une pente continue et uniforme. Chez lui la route ne manque jamais comme dans Shakspeare. Il n'avance point comme les autres par des intuitions brusques, mais par des déductions suivies; on peut marcher, chez lui, on n'a pas besoin de bondir, et l'on est perpétuellement maintenu dans la droite voie: les oppositions de mots rendent sensibles les oppositions de pensées; les phrases symétriques guident l'esprit à travers les idées difficiles; ce sont comme des barrières mises des deux côtés du chemin pour nous empêcher de tomber dans les fossés. Nous ne rencontrons point sur notre route d'images extraordinaires, soudaines, éclatantes, capables de nous éblouir et de nous arrêter; nous voyageons éclairés par des métaphores modérées et soutenues; Jonson a tous les procédés de l'art latin; même quand il veut, surtout en sujets latins, il a les derniers, les plus savants, la concision brillante de Sénèque et Lucain, les antithèses équarries, équilibrées, limées, les artifices les plus heureux et les plus étudiés de l'architecture oratoire[119]. Les autres poëtes sont presque des visionnaires, Jonson est presque un logicien.
De là son talent, ses succès et ses fautes; s'il a un meilleur style et de meilleurs plans que les autres, il n'est pas comme eux créateur d'âmes. Il est trop théoricien, trop préoccupé des règles. Ses habitudes de raisonnement le gênent quand il veut dresser et mouvoir des hommes complets et vivants. On n'est guère capable d'en former, à moins d'avoir comme Shakspeare l'imagination d'un voyant. La personne humaine est si complexe que le logicien qui aperçoit successivement ses diverses parties ne peut guère les parcourir toutes, ni surtout les rassembler en un éclair, pour produire la réponse ou l'action dramatique dans laquelle elles se concentrent et qui doit les manifester. Pour découvrir ces actions et ces réponses, il faut une sorte d'inspiration et de fièvre. L'esprit agit alors comme un rêve. Les personnages se meuvent en lui, presque sans son concours; il attend qu'ils parlent, il demeure immobile, écoutant leurs voix, tout recueilli, de peur de déranger le drame intérieur qu'ils vont jouer dans son âme. C'est là tout son artifice: les laisser faire. Il est tout étonné de leurs discours, et il les note en oubliant que c'est lui qui les invente. Leur tempérament, leur caractère, leur éducation, leur genre d'esprit, leur situation, leur attitude et leurs actions forment en lui un tout si bien lié, et se réunissent si promptement en êtres palpables et solides, qu'il n'ose attribuer à sa réflexion ni à son raisonnement une création si vaste et si rapide. Les êtres s'organisent en lui comme dans la nature, c'est-à-dire d'eux-mêmes et par une force que les combinaisons de son art ne remplacent pas[120]. Jonson n'a, pour la remplacer, que les combinaisons de l'art. Il choisit une idée générale, la ruse, la sottise, la sévérité, et en fait un personnage. Ce personnage s'appelle Critès, Asper, Sordido, Deliro, Pecunia, Subtil, et le nom transparent indique la méthode logique qui l'a formé. Le poëte a pris une qualité abstraite, et, construisant toutes les actions qu'elle peut produire, il la promène sur le théâtre en habits d'homme. Ses personnages, comme les caractères de la Bruyère et Théophraste, sont fabriqués à force de solides déductions. Tantôt c'est un vice choisi dans les catalogues de la philosophie morale, la sensualité acharnée après l'or; cette double inclination perverse devient un personnage, sir Épicure Mammon; devant l'alchimiste, devant le _famulus_, devant son ami, devant sa maîtresse, en public ou seul, toutes ses paroles expriment la convoitise du plaisir et de l'or, et n'expriment rien de plus[121]. Tantôt c'est une manie extraite des sophistes anciens, le bavardage avec horreur du bruit; cette formule de pathologie mentale devient un personnage, Morose; le poëte a l'air d'un médecin qui aurait pris à tâche de noter exactement toutes les envies de parler, tous les besoins de silence, et de ne point noter autre chose. Tantôt il détache un ridicule, une affectation, un genre de sottise, parmi les moeurs des élégants et des gens de cour; c'est une manière de jurer, un style extravagant, l'habitude de gesticuler, ou toute autre bizarrerie contractée par vanité ou par mode. Le héros qu'il en affuble en est surchargé. Il disparaît sous son accoutrement énorme; il le traîne partout avec lui; il ne peut le quitter une minute. On ne découvre plus l'homme sous l'habit; il a l'air d'un mannequin accablé sous un manteau trop lourd.--Quelquefois, sans doute, ces habitudes de construction géométrique produisent des personnages à peu près vivants. Bobadil, le fanfaron grave, le capitaine Tucca, matamore mendiant, bouffon inventif, parleur bizarre, le voyageur Amorphus, docteur pédant de belles manières, caparaçonné de phrases excentriques, font autant d'illusion qu'on en désire; mais c'est parce qu'ils sont des grotesques de passage et des personnages bas. On n'exige pas qu'un poëte étudie de pareilles âmes; il suffit qu'il découvre en elles trois ou quatre traits dominants; peu importe si elles s'offrent toujours dans la même attitude; elles font rire comme la comtesse d'Escarbagnas ou tel Fâcheux de Molière; on ne leur demande rien de plus. Au contraire, les autres fatiguent et rebutent. Ce sont des masques de théâtre, et non des figures vivantes. Contractés par une expression fixe, ils persistent jusqu'au bout de la pièce dans leur grimace immobile ou dans leur froncement éternel. Un homme n'est pas une passion abstraite. Il frappe à son empreinte personnelle les vices et les vertus qu'il possède. Ces vices et ces vertus reçoivent en descendant en lui un tour et une figure qu'ils n'ont pas dans les autres. Personne n'est la sensualité pure. Prenez mille débauchés, vous trouverez mille manières d'être débauché; car il y a mille routes, mille circonstances et mille degrés dans la débauche; pour que sir Épicure Mammon fût un être réel, il fallait lui donner l'espèce de tempérament, le genre d'éducation, la nature d'imagination qui produisent la sensualité. Quand on veut construire un homme, il faut creuser jusqu'aux fondements de l'homme, c'est-à-dire, se définir à soi-même la structure de sa machine corporelle et l'allure primitive de son esprit. Jonson n'a pas creusé assez avant, et ses constructions sont incomplètes; il a bâti à fleur de terre, et il n'a bâti qu'un étage. Il n'a point connu tout l'homme, et il a ignoré le fond de l'homme; il a mis en scène et rendu sensibles des traités de morale, des fragments d'histoire et des morceaux de satire; il n'a point imprimé de nouveaux êtres dans l'imagination du genre humain.
Tous les autres dons, il les a, et d'abord les dons classiques, en premier lieu le talent de composer. Pour la première fois nous voyons un plan suivi, combiné, une intrigue complète qui a son commencement, son milieu et sa fin, des actions partielles bien agencées, bien rattachées, un intérêt qui croît et n'est jamais suspendu, une vérité dominante que tous les événements concourent à prouver, une idée maîtresse que tous les personnages concourent à mettre en lumière, bref, un art semblable à celui que Molière et Racine vont appliquer et enseigner. Il ne prend pas comme Shakspeare un roman de Greene, une chronique d'Holinshed, une vie de Plutarque, tels quels, pour les découper en scènes, sans calcul des vraisemblances, indifférent à l'ordre, à l'unité, occupé seulement de mettre en pied des hommes, parfois égaré dans des rêveries poétiques, et au besoin concluant subitement la pièce par une reconnaissance ou une tuerie. Il se gouverne et gouverne ses personnages; il veut et sait tout ce qu'ils font et tout ce qu'il fait.--Mais par-dessus les habitudes d'ordonnance latine, il possède la grande faculté de son siècle et de sa race, le sentiment du naturel et de la vie, la connaissance exacte du détail précis, la force de manier franchement, audacieusement, les passions franches. Chez aucun écrivain du temps, ce don ne manque; ils n'ont point peur des mots vrais, des détails choquants et frappants d'alcôve et de médecine; la pruderie de l'Angleterre moderne et la délicatesse de la France monarchique ne viennent point voiler les nudités de leurs figures ou atténuer le coloris de leurs tableaux. Ils vivent librement, largement, au milieu des choses vivantes; ils voient les convoitises s'agiter, s'élancer sans pudeur, sans hypocrisie, sans adoucissement, et ils les montrent telles qu'ils les voient, celui-ci aussi hardiment, quelquefois plus hardiment que les autres, étayé comme il l'est sur la vigueur et la rudesse de son tempérament d'athlète, sur l'exactitude et l'abondance extraordinaire de ses observations et de sa science. Joignez-y encore sa noblesse morale, son âpreté, sa puissante colère grondante, exaspérée et acharnée contre les vices, sa volonté roidie par l'orgueil et la conscience, «sa main armée et résolue à dépouiller, à mettre nues, comme au jour de leur naissance, les folies débraillées de son siècle, à imprimer sur leurs flancs éhontés les sillons de son fouet d'acier[122];» par-dessus tout le dédain des basses complaisances, le mépris affiché «pour les esprits éreintés qui trottent d'un pied écloppé aux gages du vulgaire,» l'enthousiasme, l'amour profond «de la Muse bienheureuse, âme de la science et reine des âmes, qui, portée sur les ailes de son immortelle pensée, repousse la terre d'un pied dédaigneux, et va heurter la porte du ciel[123].» Voilà les forces qu'il a portées dans le drame et dans la comédie; elles étaient assez grandes pour lui faire une grande place et une place à part.
[Note 118: The Devil is an ass.]
[Note 119: _Séjan_, _Catilina_, _passim_.]
[Note 120: Alfred de Musset, préface de _La Coupe et les Lèvres_. Platon, _Ion_.]
[Note 121: Comparez sir Épicure Mammon au baron Hulot (Balzac, _Parents pauvres_). Balzac, qui est savant comme Jonson, fait des êtres réels comme Shakspeare.]
[Note 122: Prologue de _Every man out of his humour_.
With an armed and resolute hand, I'll strip the ragged follies of the time. Naked as at their birth....
And with a whip of steel, Print wounding lashes in their iron ribs. I fear no mood stamp'd in a private brow, When I am pleased t'unmask a public vice; I fear no strumpet's drugs, no ruffian's stab, Shoud I detect their hateful luxuries. (_Every man out of his humour_; Prologue.)]
[Note 123:
O sacred Poesy, thou spirit of arts The soul of science, and the queen of souls, What profane violence, almost sacrilege, Hath here been offered thy divinities! That thine own guiltless poverty should arm Prodigious ignorance to wound thee thus!... .... Would men learn but to distinguish spirits, And set true difference 'twixt those jaded wits, That run a broken pace for common hire, And the high raptures of a happy muse, Borne on the wings of her immortal thought That kicks at earth with a disdainful heel, And beats at heaven gates with her bright hoofs; They would not then, with such distorted faces, And desperate censures, stab at Poesy. (_Poetaster_, acte I, sc. I.)]
III
Aussi bien, quoi qu'il fasse, quels que soient ses défauts, sa morgue, sa dureté de touche, sa préoccupation de la morale et du passé, ses instincts d'antiquaire et de censeur, il n'est jamais petit ni plat. En vain, dans ses tragédies latines, _Séjan_, _Catilina_, il s'enchaîne dans le culte des vieux modèles usés de la décadence romaine; il a beau faire l'écolier, fabriquer des harangues de Cicéron, insérer des choeurs imités de Sénèque, déclamer à la façon de Lucain et des rhéteurs de l'empire, il atteint plus d'une fois l'accent vrai; à travers la pédanterie, la lourdeur, l'adoration littéraire des anciens, la nature a fait éruption; il retrouve du premier coup les crudités, les horreurs, la lubricité grandiose, la dépravation effrontée de la Rome impériale; il manie et met en action les concupiscences et les férocités, les passions de courtisanes et de princesses, les audaces d'assassins et de grands hommes qui ont fait les Messaline, les Agrippine, les Catilina et les Tibère[124]. On va droit au but et intrépidement dans cette Rome; la justice et la pitié n'y sont point des barrières. Parmi ces moeurs de conquérants et d'esclaves, la nature humaine s'est renversée, et la corruption comme la scélératesse y sont regardées comme des marques de perspicacité et d'énergie. Voyez dans _Séjan_ l'assassinat se comploter et se pratiquer avec un sang-froid admirable. Livie discute avec Séjan les moyens d'empoisonner son mari, en style net, sans phrases, comme s'il s'agissait d'un procès à gagner ou d'un dîner à rendre. Point de demi-mots, point d'hésitation, point de remords dans la Rome de Tibère. La gloire et la vertu consistent dans la puissance; les scrupules sont faits pour les âmes viles; le propre d'un coeur haut est de tout désirer et de tout oser. «Ici, la conscience est une souillure, la fortune tient lieu de vertu, la passion de loi, la complaisance de talent, le gain de gloire, et tout le reste est vain.» Ravi de cette grandeur d'âme, Séjan s'écrie:
Royale princesse; À présent que je vois votre sagesse; votre jugement; votre énergie, Votre décision et votre promptitude à saisir les moyens De votre bien et de votre grandeur, je proteste Que je me sens tout enflammé et tout brûlé D'amour pour vous[125].
Ce sont les amours d'un loup et d'une louve; il la loue d'être si prompte à tuer. Et voyez en un instant les habitudes de la prostituée derrière les moeurs de l'empoisonneuse; Séjan sort, et sur-le-champ, en vraie courtisane, elle s'est tournée vers son médecin, lui disant: «Quel teint ai-je aujourd'hui?--Très-bon, très-clair! Le fard était bien appliqué. Pourtant la céruse a un peu déteint au soleil. Vous auriez dû vous servir de l'huile blanche que je vous ai donnée.» Il tire la fiole de sa poche, et la farde sur les deux joues. Entre chaque coup de pinceau, ils parlent du meurtre qu'ils viennent de concerter, de ce qu'elle a fait pour Séjan, de ce que Séjan a fait pour elle. «Il a chassé sa femme, la belle Apicata.»--«Ne l'ai-je pas payé en lui livrant tous les secrets de Drusus?--Il faudra, madame, que vous employiez la poudre que je vous ai prescrite pour nettoyer vos dents, et la pommade que je vous ai préparée pour adoucir la peau. Une dame ne peut être trop soigneuse de sa beauté, quand elle veut garder le coeur d'un personnage comme celui que vous avez conquis[126].»
Quand voulez-vous prendre médecine, madame?
LIVIE.
Quand il le faudra, Eudémus. Mais, d'abord, préparez La potion de Drusus.
EUDÉMUS.
Si Lygdus était gagné, ce serait fait. Je l'ai toute prête. Et demain matin Je vous enverrai un parfum pour amollir Et faire transpirer; puis je vous préparerai un bain Pour éclaircir et nettoyer l'épiderme; en attendant Je composerai un nouveau fard excellent Qui résistera au soleil, au vent, à la pluie, Que vous pourrez appliquer avec l'haleine ou avec de l'huile, Comme vous l'aimerez mieux, et qui durera environ quatorze heures[127].
Il finit en la félicitant sur son prochain changement de mari: Drusus nuisait à sa santé; Séjan est très-préférable; conclusion physiologique et pratique. L'apothicaire romain tient sur même planche la boîte à remèdes, la boîte à cosmétiques et la boîte à poison[128].
Là-dessus vous voyez tour à tour se dérouler toutes les scènes de la vie romaine, le marchandage du meurtre, la comédie de la justice, l'impudeur de l'adulation, les angoisses et les fluctuations du sénat. Quand Séjan veut acheter une conscience, il questionne, il plaisante, il tourne autour de l'offre qu'il va faire, il la jette en avant comme par jeu, afin de pouvoir, au besoin, la reprendre; puis quand le regard intelligent du coquin qu'il marchande lui a montré qu'il est compris: «Point de protestations, mon Eudémus. Tes regards sont des serments pour moi. Hâte-toi seulement. Tu es un homme fait pour faire des consuls[129].»--Ailleurs le sénateur Latiaris amène chez lui son ami Sabinus, et s'indigne devant lui contre la tyrannie, souhaite tout haut la liberté, le provoque à parler. Aussitôt deux délateurs qu'il a cachés derrière la porte se jettent sur Sabinus en criant: «Trahison contre César,» et le traînent, la face voilée, au tribunal d'où il sortira pour être jeté aux Gémonies.--Un peu plus loin le sénat s'assemble. Tibère choisit sous main les accusateurs de Latius et leur fait distribuer leurs rôles. Ils chuchotent dans un coin, pendant que l'on redit tout haut:
Vis longtemps et heureux, César, grand et royal César; Que les dieux te conservent, et conservent ta modération, Ta sagesse et ton intégrité. Jupiter, Protège sa douceur, sa piété, sa diligence, sa libéralité[130].
Puis le héraut cite les accusés; le consul prononce le réquisitoire; Afer déchaîne contre eux son éloquence meurtrière; les sénateurs s'échauffent; on voit à nu, comme dans Tacite et Juvénal, les profondeurs de la servilité romaine, l'hypocrisie, l'insensibilité, la venimeuse politique de Tibère.--Enfin, après tant d'autres, le tour de Séjan approche. Les Pères entrent inquiets dans le temple d'Apollon; depuis quelques jours, Tibère semble prendre à tâche de se démentir lui-même; il élève les amis de son favori et le lendemain il met ses ennemis aux premiers postes. On observe le visage de Séjan et on ne sait que prévoir; Séjan s'est troublé; puis, un instant servile, il s'est montré plus arrogant que jamais. Les intrigues se croisent, les rumeurs se contredisent. Macron seul sait le secret de Tibère, et l'on voit les soldats se ranger à la porte du temple, prêts à entrer au premier bruit. On lit la formule de convocation, et le conseil note les noms de ceux qui manquent à l'appel; puis il fait son rapport et annonce que César «confère à l'homme qu'il aime, au très-honoré Séjan» la dignité et la puissance tribunitienne.
Voici les lettres scellées de son sceau. Que plaît-il au sénat que l'on fasse?
SÉNATEURS.
Lisez-les, lisez-les. Qu'on les ouvre. Lisez-les publiquement.
COTTA.
César a honoré beaucoup sa propre grandeur En prenant cette mesure.
TRIO.
C'est une pensée heureuse, Et digne de César.
LATIARIS.
Et le personnage qu'elle regarde En est aussi digne.
HATÉRIUS.
Très-digne.
SANQUINIUS.
Rome ne s'est jamais glorifiée que d'une vertu Qui pût mettre un frein à l'envie: la vertu de Séjan.
PREMIER SÉNATEUR.
Très-honoré et très-noble!
DEUXIÈME SÉNATEUR.
Bon et grand Séjan!
LE HÉRAUT.
Silence[131]!
On lit la lettre de Tibère. Ce sont d'abord de longues phrases obscures et vagues, mêlées de protestations et de récriminations indirectes, qui annoncent quelque chose et ne révèlent rien. Tout d'un coup, paraît une insinuation contre Séjan. Les Pères s'alarment; mais la ligne qui suit les rassure. Deux phrases plus loin, la même insinuation revient plus précise. «Quelques-uns, dit Tibère, pourraient représenter sa sévérité publique comme l'effet d'une ambition; dire que sous prétexte de nous servir, il écarte ce qui lui fait obstacle; alléguer la puissance qu'il s'est acquise par les soldats prétoriens, par sa faction dans la cour et dans le sénat, par les places qu'il occupe, par celles qu'il confère à d'autres, par le soin qu'il a pris de nous pousser, de nous confiner malgré nous dans notre retraite, par le projet qu'il a conçu de devenir notre gendre.» Les Pères se lèvent: «Cela est étrange[132]!» On voit leurs yeux ardents fixés sur la lettre, sur Séjan qui sue et pâlit; leurs pensées courent à travers toutes les conjectures, et les paroles de la lettre tombent une à une dans un silence de mort, saisies au vol avec une énergie d'attention dévorante. Ils sondent anxieusement les profondeurs de ces phrases tortueuses, tremblant de se compromettre auprès du favori ou auprès du maître, sentant tous qu'ils doivent comprendre sous peine de vie. «Vos sagesses, Pères conscrits, peuvent examiner et censurer ces suppositions. Mais, si elles étaient livrées à notre jugement qui veut absoudre, nous ne craindrions pas de les déclarer, comme c'est notre avis, très-malicieuses.»--«Oh! il a tout réparé. Écoutez!»--«Cependant on offre de les prouver, et les dénonciateurs y engagent leur vie[133].» Sur ce mot, la lettre devient menaçante. Les voisins de Séjan le quittent: «Plus loin! plus loin! Laissez-nous passer!» Le pesant Sanquinius saute en haletant par-dessus les bancs pour s'enfuir. Les soldats entrent, puis Macron. Et voici qu'enfin la lettre ordonne d'arrêter Séjan. On le charge d'injures: «Hors d'ici,--au cachot,--il le mérite.--Couronnons toutes nos portes de lauriers,--qu'on prenne un boeuf aux cornes dorées, avec des guirlandes, et qu'on le mène sur-le-champ au Capitole,--et qu'on le sacrifie à Jupiter pour le salut de César.--Qu'on efface les titres du traître.--Jetez à bas ses images et ses statues.--Liberté, liberté, liberté! Louange à Macron qui a sauvé Rome[134].» Ce sont les aboiements d'une meute furieuse, lâchée enfin contre celui sous qui elle rampait et qui longtemps l'abattue et meurtrie. Jonson trouvait dans son âme énergique l'énergie de ces passions romaines; et la lucidité de son esprit jointe à sa science profonde, impuissantes pour construire des caractères, lui fournissaient les idées générales et les détails frappants qui suffisent pour composer les peintures de moeurs.
[Note 124: Voir le deuxième acte de _Catilina_.]
[Note 125:
.... Now I see your wisdom, judgment, strength, Quickness and will, to apprehend the means To your own good and greatness, I protest Myself through rarified, and turn'd all flame In your affection. (_Sejan_, acte II, sc. I.)]
[Note 126:
LIVIA.
How do I look to-day?
EUDEMUS.
Excellent clear, believe it. This same fucus Was well laid on.
LIVIA.
Methinks 'tis here not white.
EUDEMUS.
Lend me your scarlet, lady. 'Tis the sun, Hath giv'n some little taint unto the ceruse. You should have used of the white oil I gave you. Sejanus for your love! his very name Commandeth above Cupid or his shafts.... 'Tis now well, lady, you should Use the dentifrice I prescribed to you too, To clear your teeth, and the prepared pomatum To smooth the skin.--A lady cannot be Too curious of her form, that still would hold The heart of such a person, made her captive, As you have his; who to endear him more In your clear eye, hath put away his wife, Fair Apicata, and made spacious room To your new pleasures.
LIVIA.
Have not we return'd That with our hate to Drusus, and discovery Of all his counsels?]
[Note 127:
When will you take some physik, lady?
LIVIA.
When I shall, Eudemus; but let Drusus' drug Be first prepared.
EUDEMUS.