Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 6
On devine bien quels puissants caractères il faut pour soutenir ces terribles drames. Tous ces personnages sont prêts aux actions extrêmes; leurs résolutions partent comme des coups d'épée; on suit, on voit, à chaque tournant des scènes, leurs yeux ardents, leurs lèvres blêmies, le tressaillement de leurs muscles, la tension de tout leur être. Le trop-plein de la volonté crispe leurs mains violentes, et leur passion accumulée éclate en foudres qui déchirent et ravagent tout autour d'eux et dans leur propre coeur. On les connaît les héros de cette population tragique, les Iago, les Richard III, les lady Macbeth, les Othello, les Coriolan, les Hotspur, tous comblés de génie, de courage et de désirs, le plus souvent insensés ou criminels, toujours précipités par eux-mêmes dans leur tombe. Il y en a autant autour de Shakspeare que chez Shakspeare; laissez-moi en montrer un seul, cette fois encore, chez ce Webster. Personne, après Shakspeare, n'a vu plus avant dans les profondeurs de la nature diabolique et déchaînée. _The White Devil_, c'est le nom qu'il donne à son héroïne. Sa Victoria Corambona prend pour amant le duc de Brachiano, et dès la première entrevue songe à l'issue[76]. «Pour passer le temps, je dirai à Votre Grâce un rêve que j'ai fait la nuit dernière. Un rêve bien vain, bien ridicule.» Certainement, il est bien conté et encore mieux choisi, de sens profond, et de sens fort clair. «Charmant démon, dit tout bas son frère, l'entremetteur, elle lui apprend sous couleur de rêve à expédier son mari et la duchesse.» En effet, le mari est étranglé, la duchesse empoisonnée, et Victoria, accusée des deux crimes, est amenée devant le tribunal. Pied à pied, comme un soldat acculé contre une muraille, elle se défend, réfutant et bravant les avocats et les juges, incapable de pâlir ou de se troubler, l'esprit lucide, et la parole prête, au milieu des injures et des preuves, sous la menace de l'échafaud. L'avocat parle d'abord latin[77]: «Non, qu'il parle en langue ordinaire; autrement, je ne répondrai pas.--Mais vous comprenez le latin.--Je le comprends, mais je veux que toute cette assemblée entende.» Poitrine ouverte, en pleine lumière, elle veut un duel public, et provoque l'avocat: «Me voici au blanc, tirez sur moi, je vous dirai si vous touchez près.» Elle le raille sur son jargon, l'insulte, avec une ironie mordante. «Sûrement, messeigneurs, cet avocat a avalé quelque ordonnance ou quelque formule d'apothicaire, et maintenant les gros mots indigestes lui reviennent au bec, comme les pierres que nous donnons aux faucons en manière de médicaments. Certainement, après son latin, ceci est du bas-breton.»--Puis, au plus fort des malédictions des juges[78]: «Au fait, et pas de phrases; pas de grâce non plus. Prouvez-moi coupable, séparez ma tête de mon corps; nous nous quitterons bons amis, mais je dédaigne de devoir ma vie à votre pitié, monsieur, ou à celle de tout autre.... Quant à vos grands mots, libre à vous, monseigneur, d'effrayer les petits enfants avec des diables peints. Je n'ai plus l'âge de ces terreurs vaines. Pour vos noms de catin et d'homicide, ils viennent de vous; comme lorsqu'un homme crache contre le vent, son ordure lui revient à la face.» Argument contre argument, elle a une parade contre tous les coups, une parade et une riposte[79]. «Vous m'avez déjà mise à l'aumône, et vous voulez encore me perdre. J'ai des maisons, des bijoux et un pauvre reste de ducats; sans doute cela vous donnera le moyen d'être charitables....» Puis, d'une voix stridente: «En vérité, monseigneur, vous feriez bien d'aller tirer vos pistolets contre les mouches: le jeu serait plus noble.» On la condamne à être enfermée dans une maison de repenties. «[80]Une maison de repenties? qu'est-ce que cela?--Une maison de catins repentantes.--Est-ce que les nobles de Rome l'ont bâtie pour leurs femmes, qu'on m'envoie loger là?» Le sarcasme part droit comme un coup d'épée, puis sur celui-ci un autre, puis des cris et des exécrations. Elle ne pliera pas, elle ne pleurera pas. Elle sort debout, âpre et toujours plus hautaine: «Une maison de repenties? Non, ce ne sera pas une maison de repenties. Ma conscience me la fera plus honnête que le palais du pape, et plus paisible que ton âme, quoique tu sois un cardinal.»--Contre son amant furieux qui l'accuse d'infidélité, elle est aussi forte que contre ses juges; elle lui tient tête, elle lui jette à la face la mort de sa duchesse, elle le force à demander pardon, à l'épouser; elle jouera la comédie jusqu'au bout sous le pistolet, avec une effronterie et un courage de courtisane et d'impératrice[81]; prise au piége à la fin, elle restera sous le poignard aussi brave et encore plus insultante. «Je ne crains rien, je recevrai la mort comme un prince reçoit les grands ambassadeurs. Je ferai la moitié du chemin pour aller au-devant de ton arme.... Un coup viril que tu viens de faire là. Ton premier sera d'égorger quelque enfant à la mamelle. Alors tu seras célèbre[82].» Quand une femme se dépouille de son sexe, ses actions vont au delà de celles de l'homme, et il n'y a plus rien qu'elle ne sache souffrir ou oser.
[Note 60: Middleton, _the Honest Whore_.]
[Note 61: Beaumont and Fletcher, _Valentinian; Thierry and Theodoret_. Voir dans Massinger, _the Picture_: c'est _la Barberine_ de Musset. La crudité, l'énergie extraordinaire et repoussante montreront la différence des deux siècles.]
[Note 62: Massinger, _Duke of Milan_.]
[Note 63:
For with this arm I'll swim through seas of blood, Or make a bridge arch'd with the bones of men, But I will grasp my aims in you, my dearest, Dearest and best of women! (Massinger, _Duke of Milan_, acte II, sc. I.)
I'll follow him to hell, but I will find him, And there live a fourth fury to torment him. Then, for this cursed hand and arm that guided The wicked steel, I'll have them joint by joint, With burning irons sear'd off, which I will eat, I being a vulture fit to taste such carrion. (_Ibid._, acte V, sc. II.)]
[Note 64: Massinger, _The Fatal Dowry_; Webster and Ford, _A late meurther of the soun upon the mother_; Ford, _'Tis a pity she is a whore_. Voir encore _The Broken Heart_, de Ford, et les sublimes scènes d'agonie et de folie.]
[Note 65:
Lost! I am lost! My fates have doom'd my death! The more I strive, I love. The more I love, The less I hope. I see my ruin certain.... I have even wearied heaven with pray'rs, dried up The spring of my continual tears, even starv'd My veins with continual fasts: what wit or art Could counsel, I have practised; but alas! I find all these but dreams, and old men's tales, To fright unsteady youth. I am still the same, Or I must speak or burst. (_'T is a pity she is a whore_, acte I.)]
[Note 66:
Come, strumpet, famous whore! Harlot, rare, notable harlot, That with thy brazen face maintain'st thy sin, Was there no man in Parma to be bawd To your loose cunning whoredom else but I? Must your hot itch and pleurisy of lust, The heyday of your luxury, be fed Up to a surfeit, and could none but I Be pick'd out to be cloak to your close tricks, Your belly-sports?--Now, I must be the dad To all that gallimaufry that is stuff'd In thy corrupted bastard-bearing womb? Why, must I?
ANNABELLA.
Beastly man! why? 'Tis thy fate. I sued not for thee.
SORANZO.
Tell me by whom.
ANNABELLA.
Soft, 'Twas not in my bargain. Yet somewhat, sir, to stay your longing stomach I am content t'acquaint you with: the _Man_, The more than man, that got this sprightly boy (For 'tis a boy, and therefore glory, sir, Your heir shall be a son).
SORANZO.
Damnable monster!
ANNABELLA.
Nay, an you will not hear, I'll speak no more.
SORANZO.
Yes speak, and speak thy last.
ANNABELLA.
A match, a match!... ... You! why, you are not worthy once to name
His name without true worship, or indeed Unless you kneel'd, to hear another name him.
SORANZO.
What was he call'd?
ANNABELLA.
We are not come to that. Let it suffice, that you shall have the glory To father what so brave a father begot....
SORANZO.
Dost thou laugh? Come, whore, tell me your lover, or by truth I'll hew thy flesh to shreds. Who is he?
ANNABELLA.
(Sings) Che morte piu dolce che morire per amore.
SORANZO.
Thus will I pull thy hair and thus I'll drag Thy lust be-leper'd body through the dust.... (_Hales her up and down._)
ANNABELLA.
Be a gallant hangman. I dare thee to the worst; strike and strike home. I leave revenge behind, and thou shall feel it. (To Vasquez.) Pish, do not beg for me, I prize my life As nothing, if the man will needs be mad, Why, let him take it. (_Ibid._, acte IV, sc. III.)]
[Note 67:
These are the funeral tears Shed on your grave; these furrowed my cheeks When first I lov'd and knew not how to woo.... Give me your hand; how sweetly life doth run In these well-colour'd veins! How constantly These palms do promise health!... Kiss me again, forgive me.... Farewell.... Soranzo, see this heart, which was thy wife's. Thus I exchange it royally for thine. (_Ibid._, acte V, sc. V.)]
[Note 68: Édition Dyce, _Duchess of Malfi_, 60.
For places in court are but like beds in the hospital, where this man's head lies at that man's foot, and so lower and lower.
(_Duchess of Malfi_, acte II, sc. I.)]
[Note 69: Personnages de Bosola, de Flaminio.]
[Note 70: Voyez Stendhal, _Chroniques italiennes: les Cenci, la Duchesse de Palliano_, et toutes les _Vies_ du temps; celle des Borgia, de Bianca Capello, de Vittoria Accoramboni, etc.]
[Note 71:
I would have their bodies Burnt in a coal pit, with the ventage stopp'd, That their curs'd smoke might not ascend to heaven; Or dip the sheets they lie in pitch or sulphur, Wrap them in't, and then light them as a match; Or else to boil their bastard to a cullis And give't his lecherous father to renew The sin of his back.]
[Note 72:
DUCHESS.
Good comfortable fellow, Persuade a wretch that's broke upon the wheel To have all his bones new set: entreat him live To be executed again. Who must despatch me?
BOSOLA.
Come, be of comfort, I will save your life.
DUCHESS.
Indeed, I have not leisure to tend So small a business.
BOSOLA.
Now, by my life, I pity you.
DUCHESS.
Thou art a fool then To wast thy pity upon a thing so wretched As cannot pity itself. I am full of daggers. (_Ibid._, acte V, sc. I.)]
[Note 73:
CARIOLA.
What think you of, madam?
DUCHESS.
Of nothing: When I muse thus, I sleep.
CARIOLA.
Like a madman, with your eyes open?
DUCHESS.
Dost thou think we shall know one another In the other world?
CARIOLA.
Yes, out of question.
DUCHESS.
O, that it were possible we might But hold some two days conference with the dead! From them I should learn somewhat, I am sure, I never shall know here. I'll tell thee a miracle: I am not mad yet.... The heaven o'er my head seems made of molten brass. The earth of flaming sulphur, yet I am not mad. I am acquainted with sad misery As the tann'd galley-slave is with his oar....
DUCHESS.
Farewell, Cariola. I pray thee, look thou giv'st my little boy Some syrup for his cold, and let the girl Say her prayers ere she sleep.... Now what you please. What death?
BOSOLA.
Strangling; here are your executioners.
DUCHESS.
I forgive them. The apoplexy, catarrh, or cough o'the lungs Would do as much as they do.... .... My body Bestow upon my women, will you? Go, tell my brothers, when I am laid out, They may then feed in quiet....
CARIOLA.
I will not die; I must not; I am contracted To a young gentleman.
FIRST EXECUTIONER.
Here's your wedding-ring.
CARIOLA.
If you kill me now, I am damn'd. I have not been at confession These two years.
BOSOLA.
When?
CARIOLA.
I am quick with child.
FIRST EXECUTIONER.
She bites and scratches.
BOSOLA.
Delays, throttle her. (_Ibid._, acte IV, sc. II.)]
[Note 74:
O this gloomy world! In what a shadow, or deep pit of darkness Doth womanish and fearful mankind live!... We are only like dead walls or vaulted graves That, ruined, yield no echo. (_Duchess of Malfi_, V, V.) Glories, like glow-worms, afar off shine bright, But look'ed to near, have neither heat nor light. (_Vittoria_, page 36.)]
[Note 75:
This busy trade of life appears most vain, Since rest breeds rest, where all seek pain by pain. (_The White Devil_, dernière scène.)]
[Note 76:
VITTORIA.
To pass away the time, I'll tell your grace A dream I had last night....
FLAMINIO.
Excellent devil! she has taught him in a dream To make away his duchess and her husband!]
[Note 77:
VITTORIA.
Pray, my lord, let him speak his usual tongue; I'll make no answer else.
FRANCESCO DE MEDICIS.
Why, you understand Latin.
VITTORIA.
I do, sir; but amongst that auditory Which comes to hear my cause, the half or more May be ignorant in it.... I am at the mark, sir; I'll give aim to you And tell you how near you shoot.... Surely, my lords, this lawyer here hath swallow'd Some pothecaries' bills or proclamations; And now the hard and indigestible words Come up, like stones we use give hawks for physic. Why, this is Welsh to Latin. To the point.]
[Note 78:
Find me guilty, sever head from body, We'll part good friends: I scorn to hold my life, At yours or any man's entreaty, sir.... These are but feigned shadows of my evils: Terrify babes, my lord, with painted devils; I am past such needless palsy. For your names Of whore and murderess, they proceed from you, As if a man should spit against the wind, The filth returns in's face. (_The White Devil_, p. 22, Ed. Dyce.)]
[Note 79:
.... Take you your course; it seems you have beggar'd me first, And now would fain undo me. I have houses, Jewels, and a poor remnant of crusadoes. Would those would make you charitable!... In faith, my lord, you might go to pistol flies; The sport would be more noble.]
[Note 80:
VITTORIA.
A house of convertites! What's that?
MONTICELSO.
A house Of penitent whores.
VITTORIA.
Do the noblemen in Rome Erect it for their wives, that I am sent To lodge there?... I will not weep. No, I do scorn to call one poor tear To fawn on your injustice. Bear me hence Unto this house of.... What's your mitigating title?
MONTICELSO.
Of convertites.
VITTORIA.
It shall not be a house of convertites; My mind shall make it honester to me Than the Pope's palace, and more peaceable Than thy soul, though thou art a cardinal. (_Ibidem._)]
[Note 81: Comparez à Mme Marneffe, de Balzac.]
[Note 82:
Yes, I shall welcome death As princes do some great ambassadors; I'll meet thy weapon half way.... 'Twas a manly blow, The next thou giv'st, murder some sucking infant; And then thou wilt be famous.... My soul, like a ship in a black storm, Is driven, I know not whither.
(_Dernière scène._)]
VII
En face de cette bande tragique aux traits grimaçants, aux fronts d'airain, aux attitudes militantes, est un choeur de figures suaves et timides, tendres par excellence, les plus gracieuses et les plus dignes d'amour qu'il ait été donné à l'homme d'imaginer; vous les retrouverez, chez Shakspeare, dans Miranda, Juliette, Desdémone, Virginia, Ophélia, Cordélia, Imogène; mais, elles abondent aussi chez les autres, et c'est le propre de cette race de les avoir fournies, comme c'est le propre de ce théâtre de les avoir représentées. Par une rencontre singulière, les femmes sont plus femmes et les hommes plus hommes ici qu'ailleurs. Les deux natures vont chacune à son extrême; chez les uns vers l'audace, l'esprit d'entreprise et de résistance, le caractère guerrier, impérieux et rude; chez les autres vers la douceur, l'abnégation, la patience, l'affection inépuisable[83]; chose inconnue dans les pays lointains, surtout en France, la femme ici se donne sans se reprendre, et met sa gloire et son devoir à obéir, à pardonner, à adorer, sans souhaiter ni prétendre autre chose que se fondre et s'absorber chaque jour davantage en celui qu'elle a volontairement et pour toujours choisi[84]. C'est cet instinct, un antique instinct germanique, que ces grands peintres de l'instinct mettent tous ici en lumière: Penthéa, Dorothea, chez Ford et Greene; Isabelle et la duchesse de Malfi, chez Webster; Bianca, Ordella, Aréthusa, Juliane, Euphrasie, Amoret, d'autres encore, chez Beaumont et Fletcher; il y en a vingt qui, parmi les plus dures épreuves et les plus fortes tentations, manifestent cette admirable puissance d'abandon et de dévouement[85]. L'âme, dans cette race, est à la fois primitive et sérieuse. La candeur chez les femmes y subsiste plus longtemps qu'ailleurs. Elles perdent moins vite le respect, elles pèsent moins vite les valeurs et les caractères; elles sont moins promptes à deviner le mal et à mesurer leurs maris. Aujourd'hui encore, telle grande dame habituée aux réceptions est capable de rougir en présence d'un inconnu et de se trouver mal à l'aise comme une petite fille; les yeux bleus se baissent et la pudeur enfantine arrive d'abord aux joues vermeilles. Elles n'ont pas la netteté, la hardiesse d'idées, l'assurance de conduite, la précocité qui chez nous en six mois font d'une jeune fille une femme d'intrigue et une reine de salon[86]. La vie enfermée et l'obéissance leur sont plus faciles. Plus pliantes et plus sédentaires, elles sont en même temps plus concentrées, plus intérieures, plus disposées à suivre des yeux le noble rêve qu'on nomme le devoir, et qui ne s'éveille guère en l'homme que dans le silence des sens. Elles ne sont point tentées par la suavité voluptueuse qui, dans les pays du Midi, s'exhale du climat, du ciel et du spectacle de toutes choses, qui fond les résistances, qui fait considérer la privation comme une duperie et la vertu comme une théorie. Elles peuvent se contenter des sensations ternes, se passer d'excitations, supporter l'ennui, et, dans cette monotonie de la vie réglée, se replier sur elles-mêmes, obéir à une pure idée, employer toutes les forces de leur coeur au maintien de leur noblesse morale. Ainsi appuyées sur l'innocence et la conscience, on les voit porter dans l'amour un sentiment profond et honnête, mettre bas la coquetterie, la vanité et les manéges, ne pas mentir, ne pas minauder. Lorsqu'elles aiment, ce n'est pas un fruit défendu qu'elles goûtent, c'est leur vie tout entière qu'elles engagent. Ainsi conçu, l'amour devient une chose presque sainte: le spectateur n'a plus envie de faire le malin et de plaisanter; elles songent non à leur bonheur, mais au bonheur de celui qu'elles aiment; c'est le dévouement qu'elles cherchent, et non le plaisir. «On m'appela en hâte, dit Euphrasie à Philaster en lui contant son histoire[87], pour vous entretenir; jamais homme,--soulevé tout d'un coup d'une hutte de berger jusqu'au trône,--ne se trouva si grand dans ses pensées que moi. Vous laissâtes alors un baiser--sur ces lèvres qui maintenant ne toucheront plus jamais les vôtres.--Je vous entendis parler,--votre voix était bien au-dessus d'un chant. Après que vous fûtes parti,--je rentrai dans mon coeur et je cherchai--ce qui le troublait ainsi; hélas! je trouvai que c'était l'amour!--Non pas l'amour des sens. Si seulement j'avais pu vivre en votre présence,--j'aurais eu tout mon désir.» Elle s'est déguisée en page, elle l'a suivi, elle a été sa servante[88]; et quel plus grand bonheur pour une femme que de servir à genoux celui qu'elle aime? Elle s'est laissé rudoyer par lui, menacer de mort, blesser. «Bénie soit la main qui m'a blessée!» Quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de ce coeur, de ces lèvres pâles, que des paroles de tendresse et d'adoration. Bien plus, elle prend sur elle un crime dont il est accusé, elle contredit ses aveux, elle veut mourir à sa place. Bien plus encore, elle le sert auprès de la princesse Aréthusa qu'il aime; elle justifie sa rivale, elle accomplit leur mariage, et pour toute grâce, demande à les servir tous deux[89].