Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 4

Chapter 43,397 wordsPublic domain

Au bout de toutes ces frénésies et de tous ces assouvissements, qu'y a-t-il? Le sentiment de la nécessité écrasante et de la ruine inévitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, mené au billot, dit avec un sourire[49]: «Il y a un point dans la roue de la Fortune où les hommes n'atteignent--que pour rouler en bas la tête la première. Ce point, je l'ai touché.--Et maintenant qu'il n'y a plus d'échelon pour monter plus haut,--pourquoi est-ce que je m'affligerais de ma chute?--Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,--qui méprise le monde, et, comme un voyageur,--s'en va pour découvrir des contrées inconnues.» Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du coeur, et la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans cet héroïque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conçoivent le monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitôt qu'ils en sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une bataille de passions effrénées, et dans la mort qu'un sommeil morne, peut-être rempli de songes funèbres, il n'y a d'autre bien suprême qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux sur l'issue, sauf à être englouti le lendemain. C'est là la pensée maîtresse du _Faust_, le plus grand drame de Marlowe: contenter son coeur, n'importe à quel prix et avec quelles suites[50]. «Un bon magicien est un Dieu tout-puissant!» Cette seule imagination suffit à l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans l'Inde, et «fouiller l'Océan pour entasser devant lui les perles orientales,» qui lui apprendront les secrets des rois, qui, à son ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui «sous la forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des géants de Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime ombragera plus de beauté que la gorge blanche de la reine de l'Amour.» Quels rêves éclatants, quels désirs, quelles curiosités gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un César romain ou d'un poëte d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de puissance, il donne son âme, sans peur, sans avoir besoin d'être tenté, du premier coup, de lui-même, tant l'aiguillon intérieur est âpre[52]! «Si j'avais autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les donnerais toutes pour avoir à moi ce Méphistophélès. Je puis bien donner mon âme, puisqu'elle est à moi; et puisque je suis damné et que je ne puis être sauvé, à quoi bon penser à Dieu ou au ciel?» Et sur cela il se donne carrière, il veut tout savoir, tout avoir: un livre où il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui croissent sur la terre; un autre où soient marquées toutes les constellations et les planètes; un autre qui lui apporte de l'or quand il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui évoque des hommes armés pour exécuter ses ordres, et qui déchaîne à sa volonté les tonnerres et les tempêtes. Il est comme un enfant, il étend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se désole en pensant à l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. «Oh! ceci me rassasie l'âme!»--«N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!--Oh! si je pouvais voir l'enfer et revenir, comme je serais heureux!» On le promène invisible par tout l'univers, puis à Rome, parmi les cérémonies de la cour du pape. Comme un écolier un jour de congé, il a les yeux insatiables, il oublie tout devant un _pageant_, il s'amuse à faire des farces, à donner un soufflet au pape, à battre les moines, à exécuter des tours de magie devant les princes, à la fin à boire, à festiner, à remplir son ventre, à étourdir sa tête. Dans son emportement, il se fait athée, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont là «des contes de vieille femme.» Puis tout d'un coup, la funèbre idée choque aux portes de sa cervelle[54]: «Je renoncerai à cette magie, je me repentirai.--Mon coeur est trop endurci, je ne puis pas me repentir.--À peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,--que des échos terribles tonnent à mon oreille:--«Faust, tu es damné!»--Puis des épées, du poison, des fusils, des cordes, des aciers envenimés--se présentent à moi pour que j'en finisse avec moi-même.--Il y a longtemps que je me serais tué--si le plaisir délicieux n'avait pas vaincu le profond désespoir.--N'ai-je pas évoqué l'aveugle Homère pour me chanter--les amours de Pâris et la mort d'Oenone? Et le chantre qui a bâti les murs de Thèbes,--avec les sons ravissants de sa harpe mélodieuse,--n'a-t-il pas accompagné la voix de mon Méphistophélès?--Pourquoi mourir alors, ou me désespérer lâchement?--Je suis résolu, Faust ne se repentira jamais....--Viens, Méphistophélès, disputons encore--et raisonnons sur l'astrologie divine.--Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la lune?--Tous les corps célestes ne sont-ils qu'un globe,--comme cela est pour la substance de cette terre centrale?--Non, plutôt une chose qui rassasie la faim de mon coeur.--Je veux avoir pour maîtresse cette céleste Hélène que j'ai vue ces derniers jours,--afin que de ses suaves caresses elle éloigne, sans en rien laisser,--ces pensées qui me détournent de mon voeu.»--Divine Hélène, fais-moi immortel avec un baiser.--Ses lèvres sucent mon âme, mon âme s'en va.--Viens, Hélène, viens, rends-moi mon âme,--j'habiterai là, le ciel est sur tes lèvres.--Tout est boue qui n'est pas Hélène.»--«Ô mon Dieu, je voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes[55]. Que mon sang sorte à la place de mes larmes; oui, ma vie et mon âme! Oh! il arrête ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent....--Plus qu'une heure, une pauvre heure à vivre.... L'horloge va sonner, le démon va venir, Faust sera damné.--Oh! je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui est-ce qui me tire en arrière?--Regardez, regardez là-haut, où le sang du Christ coule à flots sur le firmament!--Une goutte sauverait mon âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ!--Ah! ne déchire pas mon coeur pour avoir nommé mon Christ!--Si, si! Je l'appellerai.--Oh! il y a une demi-heure de passée; toute l'heure sera bientôt passée.... Ô Dieu! que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, mais qu'à la fin il soit sauvé!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans l'Océan, et qu'on ne la retrouve jamais!» Voilà l'homme vivant, agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a fait Goethe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé, esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant présent, pétri de convoitises, de contradictions et de folies, qui, avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes de son précipice. Tout le théâtre anglais est là, ainsi qu'une plante dans son germe, et Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à Raphaël.

[Note 28: [Grec: Dieponêthê de en paisi kai peri palaistran kai mousikên, ex ôn amphoterôn estephanôthê. Philathênaiotatos kai theophilês]. (_Scoliaste._)]

[Note 29: Excepté Beaumont et Fletcher.]

[Note 30: _A literary hack_, comme on dit aujourd'hui.]

[Note 31: Drummond, à propos de Ben Jonson.]

[Note 32: Voyez, entre autres, _a Woman killed with kindness_ de Heywood. Mistress Frankford, si honnête de coeur, accepte Wendoll à la première proposition. Sir Francis Acton, à l'aspect de celle qu'il veut déshonorer et qu'il hait, tombe «en extase» et ne souhaite plus que de l'épouser.--Voyez l'entraînement subit de Juliette, de Roméo, de Macbeth, de Miranda, etc.; les recommandations de Prospero à Fernando, quand il le laisse seul un instant avec Miranda.]

[Note 33: Paroles de Nash.]

[Note 34: Voyez pareillement _la Vie de Bohême_ et _les Nuits d'hiver_, de Murger; _la Confession d'un enfant du siècle_, par de Musset.]

[Note 35: Brûlé en 1589.]

[Note 36: _Marlowe's Works_, édition Dyce, appendice II.]

[Note 37: Drab.]

[Note 38: Voyez surtout le _Titus Andronicus_ attribué à Shakspeare; il y a des parricides, des mères à qui on fait manger leurs enfants, une jeune fille violée qui paraît sur la scène avec la langue et les deux mains coupées.]

[Note 39:

For in a field whose superficies Is cover'd with a liquid purple veil, And sprinkled with the brains of slaughter'd men, My royal chair of state shall be advanc'd, And he that means to place himself therein, Must armed wade up to the chin in blood.... And I whould strive to swim through pools of blood, Or make a bridge of murder'd carcasses, Whose arches should be fram'd with bones of Turks, Ere I whould lose the title of a king. (_Tamburlain_, part. II, acte I, sc. III.)]

[Note 40:

First, be thou void of these affections, Compassion, love, vain hope, and heartless fear; Be mov'd at nothing, see thou pity none, But to thyself smile when the Christian moan. .... I walk abroad o'nights, And kill sick people groaning under walls, Sometimes, I go out and poison wells.... Being young, I studied physic and began To practise first upon the Italian, There I enrich'd the priests with burials, And always kept the sexton's arms in use, With digging graves and ringing dead men's knells.... I fill'd the gaols with bankrupts in a year, And with young orphans planted hospitals, And every moon made some or other mad, And now and then one hang himself for grief, Pinning upon his breast a long great scroll, How I with interest tormented him.

ITHAMORE.

O, how I long to see him shake his heels!... .... Pull amain. 'Tis neatly done, sir; here's no print at all.]

[Note 41: So let him lean upon his staff. Excellent! He stands as if he were begging of bacon.

O mistress, I have the bravest, gravest, secret, subtle, bottle-nosed knave to my master that ever gentleman had.]

[Note 42:

BARABBAS.

Heaven bless us! what, a friar a murderer! When shall you see a Jew commit the like?

ITHAMORE.

Why, a Turk could ha' done no more.

BARABBAS.

To morrow is the sessions, you shall to it. Come, Ithamore, let's help to take him hence.

FRIAR.

Villains, I am a sacred person; touch me not.

BARABBAS.

The law shall touch you; we'll but led you, we. 'Las, I could weep at your calamity! (_The Jew of Malt._)]

[Note 43: À cette époque encore, en Angleterre, les empoisonneurs étaient jetés dans une chaudière bouillante.]

[Note 44: Musée de Gand.]

[Note 45: Voyez la séduction d'Ithamore, par Bellamira, peinture fruste et d'une vérité admirable.]

[Note 46: Rien de plus faux que le _Guillaume Tell_ de Schiller, ses hésitations et ses raisonnements; voyez par contraste le _Goetz_, de Goethe.--En 1377, Wyclef plaidait dans l'église de Saint-Paul devant l'évêque de Londres, et cela fit une dispute. Le duc de Lancastre, protecteur de Wyclef, «menaça de traîner l'évêque hors de l'église par les cheveux;» et le lendemain la foule furieuse pilla le palais du duc.--_Pictorial history_, I, 780.]

[Note 47:

KING EDWARD.

Throw off his golden mitre, rend his stole, And in the channel christen him anew.... Fawn not on me, French strumpet; Get thee gone. Speak not unto her, let her droop and pine.]

[Note 48:

LANCASTER.

He comes not back, Unless the sea cast up his shipwreck'd body.

MORTIMER.

And to behold so sweet a sight as that, There's none here but would run his horse to death....

LANCASTER.

We'll hale him by the ears unto the block.

KENT.

Let these their heads Preach upon poles, for trespass of their tongues.]

[Note 49:

Base Fortune, now I see that in thy wheel There is a point to which when men aspire, They tumble headlong down. That point I touch'd, And seeing that there was no place to mount higher, Why should I grieve to my declining fall? Farewell, faire queen; weep not for Mortimer, That scorns the world, and as a traveller, Goes to discover countries yet unknown. (_Edward the second._)]

[Note 50:

A sound magician is a mighty God.... How I am glutted with conceit of this!... I'll have them fly to India for gold, Ransack the ocean for orient pearl.... I'll have them read me strange philosophy, And tell the secrets of foreign kings; I'll have them wall all Germany with brass, And make swift Rhine circle fair Wertenberg.... Like lions shall they guard us when we please, Like Almain rutters with their horsemen's staves, Or Lapland giants, trotting by our sides; Sometimes like women, or unwedded maids, Shadowing more beauty in their airy brows Than have the white breasts of the queen of Love.]

[Note 51: How I am glutted with conceit of this!]

[Note 52:

Had I as many souls as there be stars, I'd give them all for Mephistophilis. By him I'll be great emperor of the world, And make a bridge thorough the moving air.... Why should'st thou not? Is not thy soul thy own?]

[Note 53:

O this feeds my soul!

LUCIFER.

Know, Faustus, in hell is all manner of delight.

FAUSTUS.

O, might I see hell, and return again! How happy were I then!... I will renounce this magic and repent.]

[Note 54:

My heart's so harden'd, I cannot repent; Scarce can I name salvation, faith, or heaven, But fearful echoes thunder unto my ears, "Faustus, thou art damn'd!" Then swords, and knives, Poison, guns, halters, and envenom'd steel Are laid before me to dispatch myself. And long ere this I should have slain myself, Had not sweet pleasure conquer'd deep despair. Have I not made blind Homer sing to me Of Alexander's love and Oenon's death? And hath not he that built the walls of Thebes, With ravishing sound of his melodious harp, Made music with my Mephistophilis? Why should I die then, or basely despair? I am resolv'd; Faustus shall ne'er repent.-- Come, Mephistophilis, let us dispute again, And argue of divine astrology. Tell me, are there many heavens above the moon? Are all celestial bodies but one globe, As is the substance of this centric earth?... One thing.... let me crave of thee To glut the longing of my heart's desire.... Was this the face that launch'd a thousand ships And burn'd the topless towers of Ilium? Sweet Helen, make me immortal with a kiss! Her lips suck forth my soul--see where it flies. Come, Helen, come give me my soul again; Here will I dwell, for heaven is in these lips, And all is dross that is not Helena. O thou art fairer than the evening air, Clad in the beauty of a thousand stars!]

[Note 55: Ah, my God, I would weep! But the devil draws in my tears. Gush forth, blood, instead of tears! Yea, life and soul! O, he stays my tongue! I would lift up my hands. But see, they hold them, they hold them; Lucifer and Mephistophilis.

Oh, Faustus, Now hast thou but one bare hour to live; And then thou must be damn'd perpetually. Stand still, you ever-moving spheres of heaven, That time may cease and midnight never come. The stars move still, time runs, the clock will strike, The devil will come, and Faustus must be damn'd. Oh, I will leap to heaven: who pulls me down? See where Christ's blood streams in the firmament: One drop of blood will save me: Oh, my Christ, Rend not my heart for naming of my Christ. Yet will I call on him: Oh, half the hour is past: 't will all be past anon. Let Faustus live in hell a thousand years, A hundred thousand, and at the last be saved: It strikes, it strikes; Oh soul, be chang'd into small water drops, And fall into the ocean: ne'er be found.]

V

Insensiblement l'art se forme, et vers la fin du siècle il est complet. Shakspeare, Beaumont, Fletcher, Jonson, Webster, Massinger, Ford, Middleton, Heywood, apparaissent ensemble, ou coup sur coup, génération nouvelle et favorisée, qui fleurit largement sur le terrain fertilisé par les efforts de la génération précédente. Désormais les scènes se développent et s'agencent; les personnages cessent de se mouvoir tout d'une pièce, le drame ne ressemble plus à une statue. Le poëte, qui ne savait tout à l'heure que frapper ou tuer, introduit maintenant un progrès dans la situation et une conduite dans l'intrigue. Il commence à préparer les sentiments, à annoncer les événements, à combiner des effets, et l'on voit paraître le théâtre le plus complet et le plus vivant, et aussi le plus étrange qui fut jamais.

Il faut le voir se faire, et regarder le drame au moment où il se forme, c'est-à-dire dans l'esprit de ses auteurs. Que se passe-t-il dans cet esprit? Quelles sortes d'idées y naissent, et de quelle façon est-ce qu'elles y naissent? En premier lieu, ils _voient_ l'événement, quel qu'il soit et tel qu'il est; j'entends par là qu'ils l'ont présent intérieurement avec les personnages et les détails, beaux et laids, même plats et grotesques. Si c'est un jugement, le juge est là, pour eux, à cette place, avec sa trogne et ses verrues; le plaignant à cette autre, avec ses besicles et son sac de procédures; l'accusé en face, courbé et contrit, chacun avec ses amis, cordonniers ou seigneurs; puis la foule grouillante par derrière, tous avec leurs museaux risibles, leurs yeux ahuris ou allumés[56]. C'est un vrai jugement qu'ils imaginent, un jugement pareil à celui qu'ils ont vu devant le _justice_, où ils ont crié ou glapi comme témoins ou parties, avec les termes de chicane, les _pro_, les _contra_, les rôles de griffonnages, les voix aigres des avocats, les piétinements, le tassement, l'odeur des corps et le reste. Les infinies myriades de circonstances qui accompagnent et nuancent chaque événement accourent avec cet événement dans leur tête, et non pas simplement les extérieures, c'est-à-dire les traits sensibles et pittoresques, les particularités de coloris et de costumes, mais aussi et surtout les intérieures, je veux dire les mouvements de colère et de joie, le tumulte secret de l'âme, le flux et reflux des idées et des passions qui griment les physionomies, qui enflent les veines, qui font grincer les dents, serrer les poings, qui lancent ou retiennent l'homme. Ils voient tout le détail, tout l'ondoiement de l'homme, celui du dehors et celui du dedans, l'un par l'autre, et l'un dans l'autre, tous les deux ensemble sans défaillir ou s'arrêter. Et qu'est-ce que cette vue, si ce n'est la sympathie, la sympathie imitative, qui nous met à la place des gens, qui transporte leurs agitations en nous-mêmes, qui fait de notre être un petit monde, capable de reproduire le grand en raccourci? Comme les personnages qu'ils imaginent, les poëtes et les spectateurs font des gestes, tendent leurs voix, et sont acteurs. Ce n'est point le discours ou le récit qui peut manifester leur état intérieur, c'est la mise en scène; ainsi que les inventeurs du langage, ils jouent et miment leurs idées; l'imitation théâtrale, la représentation figurée est leur vrai langage; toute autre expression, le chant lyrique d'Eschyle, le symbole réfléchi de Goethe, le développement oratoire de Racine, leur serait impraticable. Involontairement, de prime-saut, sans calcul, ils découpent la vie en scènes, et la portent par morceaux sur les planches; cela va si loin que souvent leur personnage[57] de théâtre se fait acteur, et joue une pièce dans la pièce: la faculté scénique est la forme naturelle de leur esprit. Sous l'effort de cet instinct, toutes les parties accessoires du drame arrivent à la rampe, et s'étalent sous les yeux. Une bataille s'est livrée; au lieu de la raconter, ils l'amènent devant le public, clairons et tambours, foules qui se bousculent, combattants qui s'éventrent. Un naufrage est arrivé; vite le vaisseau devant le spectateur, avec les jurons des matelots, les commandements techniques du pilote. De toutes les parties de la vie humaine[58], tapages de taverne et conseils de ministres, bavardages de cuisine et processions de cour, tendresses de famille et marchandages de prostitution, nulle n'est trop petite, ou trop haute; elles sont dans la vie, qu'elles soient sur la scène, chacune tout entière, toute grossière, atroce et saugrenue, telle qu'elle est, il n'importe. Ni en Grèce, ni en Italie, ni en Espagne, ni en France, on n'a vu d'art qui ait tenté si audacieusement d'exprimer l'âme et le plus intime fond de l'âme, le réel et tout le réel.