Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 35
[Note 483: When I recall to mind, at last, after so many dark ages, wherein the huge overshadowing train of Error had almost swept all the stars out of the firmament of the church; how the bright and blissful Reformation, by Divine power, strook through the black and settled night of ignorance and Anti-Christian tyranny, methinks a sovereign and reviving joy must needs rush into the bosom of him that reads or hears, and the sweet odour of the returning Gospel imbathe his soul with the fragrancy of heaven.]
[Note 484: Thou, therefore, that sitst in light and glory inapprochable, Parent of Angels and Men! Next, Thee I implore, Omnipotent King, redeemer of that lost remnant whose nature Thou didst assume, ineffable and everlasting Love! and Thou, the third substance of Divine infinitude, illuminating Spirit; the joy and solace of created thing! look upon this Thy poor and almost spent, and expiring Church.... O let them not bring about their damned designs,... to reinvolve us in that pitchy cloud of infernal darkness, where we shall never more see the sun of Thy truth again, never hope for the cheerful dawn, never more hear the bird of the morning sing....]
[Note 485: O Thou the ever-begotten light, and perfect image of thy Father,... who is there that cannot trace Thee now in Thy beamy walke through the midst of Thy sanctuary, amidst those golden candlesticks, which have long suffered a dimness among us, through the violence of those that had seized them, and were more taken with the mention of their gold than of their starry light? Come, therefore, O Thou that hast the seven starres in Thy right hand, appoint Thy chosen priests, according to their orders and courses of old, to minister before Thee, and duely to dresse and poure out the consecrated oil into Thy holy and everburning lamps. Thou hast sent out the spirit of prayer upon Thy servants over all the land to this effect, and stirred up their vowes as the sound of many waters about Thy throne.... O perfect and accomplish Thy glorious acts.... Come forth out of Thy royal chambers, O Prince of all the kings of the Earth; put ou the visible robes of Thy imperial majesty; take up that unlimited scepter which Thy Almighty Father hath bequeathed Thee; for now the voice of Thy bride calls Thee, and all creatures sigh to be renewed.]
VI
«Il m'a avoué, écrit Dryden, que Spenser avait été son modèle[486].» En effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson, Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière, mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues fuyantes du soleil,--les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,--les brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée bigarrée de jais, l'oeillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée, le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres, dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières, de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose; il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante, des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel, mais de haut comme ces archanges de Goethe[492] qui embrassent d'un coup d'oeil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la _grandeur_, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment, ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui, purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un motet:
Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]--a enchaîné les sens des mortels, j'écoute--l'harmonie des sirènes célestes--qui, assises sur les neuf sphères enroulées,--chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de la vie,--et font tourner les fuseaux de diamant--où s'enroule la destinée des dieux et des hommes.--Telle est la douce contrainte de l'harmonie sacrée--pour charmer les filles de la Nécessité,--pour maintenir la Nature chancelante dans sa loi,--et pour conduire la danse mesurée de ce bas monde--aux accents célestes que nul ne peut entendre,--nul formé de terre humaine; tant que son oreille grossière n'est point purifiée[495].
En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes, puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion. Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année, «printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.» Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son coeur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude adolescence, le voluptueux _Adonis_ de Shakspeare! Il se promène, regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son coeur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;» voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt, comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive, pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance, les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans «ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux, les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,» tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui «quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre, comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans des _Masques_ comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le _Comus_, largement développé, avec une originalité entière et une élévation de style extraordinaire, est peut-être son chef-d'oeuvre, et n'est que l'éloge de la vertu.
Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au milieu des bois sauvages, prononce cette ode:
Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter--est ma demeure, parmi ces formes immortelles,--esprits éthérés, qui vivent lumineux--dans des sphères sereines d'air paisible et pur,--au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin obscur--que les hommes appellent la terre, étable vile--où, encombrés et confinés dans leurs basses pensées,--ils luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,--oubliant la couronne que la vertu donne,--après les vicissitudes mortelles, à ses vrais serviteurs,--au milieu des dieux trônant sur leurs siéges sacrés[500].
De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est un opéra antique, composé, comme le _Prométhée_, d'hymnes solennelles. Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme dans Shakspeare; le _Comus_ continue _le Songe d'une nuit d'été_, comme un choeur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et douloureuse des instruments.
«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame, séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.
Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux blanches mains,--ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint de tes ailes d'or,--et toi, Chasteté sainte, forme sans tache,--je vous vois clairement, et maintenant je crois--que lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais--que pour faire d'eux les serviles ministres de sa vengeance,--enverrait un ange lumineux, s'il le fallait--pour garder ma vie et mon honneur contre tout assaut.--Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage--a tourné sa bordure d'argent sur la nuit?--Je ne me trompe pas, un noir nuage--a tourné sa bordure d'argent sur la nuit,--et jette une lueur entre l'ombre touffue des feuilles[501].
Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes» jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en prêtre:
Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre--exhale l'enchantement divin de pareils accents?--Sûrement quelque chose de divin habite dans cette poitrine.--Comme ils flottaient doucement sur les ailes--du silence, à travers la voûte vide de la nuit!...--Souvent j'ai entendu ma mère Circé avec les trois sirènes--au milieu des naïades aux robes de fleurs,--cueillant leurs herbes puissantes et leurs poisons mortels,--emporter par leurs chants l'âme captive--dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,--les vagues aboyantes se taisaient attentives,--et la cruelle Charybde murmurait un doux applaudissement....--Mais un ravissement si sacré et si profond,--une telle volupté de bonheur sans ivresse,--je ne l'ai jamais ressentie[502].
Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois, il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les mélodies vertueuses enseignent la vertu.
Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.
Quand la débauche,--par des regards impurs, des gestes immodestes et un langage souillé,--mais surtout par l'acte ignoble et prodigue du péché,--laisse entrer l'infamie au plus profond de l'homme,--l'âme cadavéreuse s'infecte par contagion,--ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce qu'elle perde entièrement--le divin caractère de son premier être.--Telles sont les lourdes et humides ombres funèbres--que l'on voit souvent sous les voûtes des charniers et dans les sépulcres,--attardées et assises auprès d'une tombe nouvelle,--comme par regret de quitter le corps qu'elles aimaient[503].
Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina, la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline, noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la soeur règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour ajouter une séduction à la vertu:
Je revole maintenant vers l'Océan--et les climats heureux qui s'étendent--là où le jour ne ferme jamais les yeux,--là-haut, dans les larges champs du ciel.--Là je respire l'air limpide--au milieu des riches jardins--d'Hespérus et de ses trois filles--qui chantent autour de l'arbre d'or.--Parmi les ombrages frissonnants et les bois,--folâtre le Printemps joyeux et paré;--les Grâces et les Heures au sein rose--apportent ici toutes leurs largesses;--l'Été immortel y habite,--et les vents d'ouest, de leur aile parfumée,--jettent le long des allées de cèdres--la senteur odorante du nard et de la myrrhe.--Là Iris de son arc humide--arrose les rives embaumées où germent--des fleurs de teintes plus mêlées--que n'en peut montrer son écharpe brodée,--et humecte d'une rosée élyséenne--les lits d'hyacinthes et de roses où souvent repose le jeune Adonis--guéri de sa profonde blessure--dans un doux sommeil, pendant qu'à terre--reste assise et triste la reine assyrienne.--Bien au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,--le divin Amour, son glorieux fils, s'élève--tenant sa chère Psyché ravie en une douce extase.--Mortels qui voulez me suivre,--aimez la vertu, elle seule est libre,--elle seule peut vous apprendre à monter--plus haut que l'harmonie des sphères.--Ou si la vertu était faible,--le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].
Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, oeuvre du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.
Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains, Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie, ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu «la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;» une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage, «sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:» loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse. Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort, l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme, échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent les formes colossales des piliers.
Mais si le coeur est resté le même, le génie s'est transformé. La virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans _Samson_ une tragédie froide et haute, dans _le Paradis regagné_ une épopée froide et noble, et compose un poëme imparfait et sublime, le _Paradis perdu_.