Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 33
Chez de si massifs raisonneurs, on ne cherchera point l'esprit. L'esprit est l'agilité de la raison victorieuse: ici, parce que tout est puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a peu de choses aussi stupides que ses _Remarques sur un Contradicteur_. Au bout d'une réfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit théologique: «Voyez, mon frère, vous avez pêché toute la nuit sans rien prendre.» Et Milton réplique glorieusement: «Si, en pêchant avec Simon l'apôtre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez, vous, avec Simon le magicien, car il vous a légué tous ses hameçons et tous ses instruments de pêche.» Un gros rire sauvage éclatait. Les assistants apercevaient de la grâce dans cette façon d'insinuer que l'adversaire était simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce dilemme: «Dites-moi, cette liturgie est-elle bonne ou mauvaise?--Elle est mauvaise. Réparez la corne de votre dilemme achéloien, comme vous pourrez, pour la première charge.» Les savants s'émerveillaient de la belle comparaison mythologique, et l'on se réjouissait de voir l'adversaire finement comparé à un boeuf, à un boeuf vaincu, à un boeuf païen. À la page suivante, l'adversaire disait, en façon de reproche spirituel et railleur: «Vraiment, mes frères, vous n'avez pas bien pris la hauteur du pôle.--Rien d'étonnant, répond Milton, il y en a beaucoup d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre pôle, mais qui prendront mieux le déclin de votre élévation.» Il y a de suite trois calembours du même goût; cela paraissait gai. Ailleurs, Saumaise criant que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi, Milton lui conseillait ingénieusement de s'adresser encore au soleil, non pour éclairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour réchauffer la froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses annonce des esprits encore empêtrés dans l'érudition naissante. La réforme est le commencement de la libre pensée, mais elle n'en est que le commencement. La critique n'est point née; l'autorité pèse encore par toute la moitié de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les plus téméraires. Milton, pour prouver qu'on peut faire mourir un roi, cite Oreste, les lois de Publicola et la mort de Néron. Son histoire d'Angleterre est l'amas de toutes les traditions et de toutes les fables. En toute circonstance, il offre pour preuve un texte de l'Écriture; son audace est de se montrer grammairien hardi, commentateur héroïque. Il est aveuglément protestant comme d'autres sont aveuglément catholiques. Il laisse à la chaîne la haute raison, mère des principes; il n'a délivré que la raison subordonnée, interprète des textes. Pareil aux créatures énormes demi-formées, enfants des premiers âges, il est encore à moitié homme et à moitié limon.
Est-ce ici que nous rencontrerons la politesse? C'est la dignité élégante qui répond à l'injure par l'ironie calme, et respecte l'homme en transperçant la doctrine. Milton assomme grossièrement son adversaire. Un pédant hérissé, né de l'accouplement d'un lexique grec et d'une grammaire syriaque, Saumaise avait dégorgé contre le peuple anglais un vocabulaire d'injures et un in-folio de citations. Milton lui répondit du même style: il l'appela «histrion, charlatan, professeur d'un sou[455], cuistre payé, homme de rien, coquin, être sans coeur, scélérat, imbécile, sacrilége, esclave digne des verges et de la fourche.» Le dictionnaire des gros mots latins y passa. «Toi qui sais tant de langues, qui parcours tant de volumes, qui en écris tant, tu n'es pourtant qu'un âne.» Trouvant l'épithète jolie, il la répéta et la sanctifia: «Ô le plus bavard des ânes, tu arrives monté par une femme, assiégé par les têtes guéries des évêques que tu avais blessés, petite image de la grande bête de l'Apocalypse!» Il finit par l'appeler bête féroce, apostat et Diable: «Ne doute pas que tu ne sois réservé à la même fin que Judas, et que, poussé par le désespoir plutôt que par le repentir, dégoûté de toi-même, tu ne doives un jour te pendre, et, comme ton émule, crever par le milieu du ventre[456].» On croit entendre les mugissements de deux taureaux.
Ils en avaient la férocité. Milton haïssait à plein coeur. Il combattit de la plume, comme les _côtes-de-fer_ de l'épée, pied à pied, avec une rancune concentrée et une obstination farouche. Les évêques et le roi payaient alors onze années de despotisme. Chacun se rappelait les bannissements, les confiscations, les supplices, la loi violée systématiquement et sans relâche, la liberté du sujet assiégée par un complot soutenu, l'idolâtrie épiscopale imposée aux consciences chrétiennes, les prédicateurs fidèles chassés dans les déserts de l'Amérique ou livrés au bourreau et au pilori[457]. De tels souvenirs, tombant sur des âmes puissantes, imprimèrent en elles des haines inexpiables, et les écrits de Milton témoignent d'un acharnement que nous ne connaissons plus. L'impression que laisse son _Iconoclaste_[458] est accablante. Phrase par phrase, durement, amèrement, le roi est réfuté et accusé jusqu'au bout, sans que l'accusation fléchisse une seule minute, sans qu'on accorde à l'accusé la moindre bonne intention, la moindre excuse, la moindre apparence de justice, sans que l'accusateur s'écarte et se repose un instant dans des idées générales. C'est un combat corps à corps, où tout mot porte coup, prolongé, obstiné, sans élan, sans faiblesse, d'une inimitié âpre et fixe, où l'on ne songe qu'à blesser fort et à tuer sûrement. Contre les évêques, qui étaient vivants et puissants, sa haine s'épancha plus violemment encore, et l'âcreté des métaphores venimeuses suffit à peine à l'exprimer. Milton les montra «étalés et se chauffant au soleil de la richesse et de l'avancement» comme une couvée de reptiles impurs. «La lie empoisonnée de leur hypocrisie, mêlée en une masse pourrie avec le levain aigri des traditions humaines, est l'oeuf de serpent d'où éclora quelque part un antechrist aussi difforme que la tumeur qui le nourrit[459].»
Tant de grossièretés et de balourdises étaient comme une cuirasse extérieure, indice et défense de la force et de la vie surabondantes qui remplissaient ces membres et ces poitrines de lutteurs. Aujourd'hui, l'esprit, plus délié, est devenu plus débile; les convictions, moins roides, sont devenues moins fortes. L'attention, délivrée de la scolastique pesante et de la Bible tyrannique, s'est trouvée plus molle. Les croyances et les volontés, dissoutes par la tolérance universelle et par les mille chocs contraires des idées multipliées, ont engendré le style exact et fin, instrument de conversation et de plaisir, et chassé le style poétique et rude, arme de guerre et d'enthousiasme. Si nous avons effacé chez nous la férocité et la sottise, nous avons diminué chez nous la force et la grandeur.
La force et la grandeur éclatent chez Milton, étalées dans ses opinions et dans son style, sources de sa croyance et de son talent. Cette superbe raison aspirait à se déployer sans entraves; elle demanda que la raison pût se déployer sans entraves. Elle réclama pour l'humanité ce qu'elle souhaitait pour elle-même, et revendiqua dans tous ses écrits toutes les libertés. Dès l'abord il attaqua les prélats ventrus[460], «parvenus scolastiques,» persécuteurs de la discussion libre, tyrans gagés des consciences chrétiennes. Par-dessus la clameur de la révolution protestante, on entendit sa voix qui tonnait contre la tradition et l'obéissance. Il railla durement les théologiens pédants, adorateurs dévots des vieux textes, qui prennent un martyrologe moisi pour un argument solide et répondent à une démonstration par une citation. Il déclara que la plupart des Pères furent des intrigants turbulents et bavards, qu'assemblés, ils ne valaient pas mieux qu'isolés, que leurs conciles sont des amas de menées sourdes et de disputes vaines; il répudia leur autorité[461] et leur exemple, et pour seul interprète de l'Écriture institua la logique. Puritain contre les évêques, indépendant contre les presbytériens, il fut toujours le maître de sa pensée et l'inventeur de sa croyance. Nul n'a plus aimé, pratiqué et loué l'usage libre et hardi de la raison. Il l'exerça jusqu'à la témérité et jusqu'au scandale. Il se révolta contre la coutume[462], reine illégitime de la croyance humaine, ennemie née et acharnée de la vérité, porta la main sur le mariage, et demanda le divorce en cas de contrariété d'humeurs. Il déclara «que l'Erreur soutient la Coutume, que la Coutume accrédite l'Erreur, que les deux réunies, soutenues par le vulgaire et nombreux cortége de leurs sectateurs, accablent de leurs cris et de leur envie, sous le nom de fantaisie et d'innovation, les découvertes du raisonnement libre.» Il montra que «lorsqu'une vérité arrive au monde, c'est toujours à titre de bâtarde, à la honte de celui qui l'engendre, jusqu'à ce que le Temps, qui n'est point le père, mais l'accoucheur de la Connaissance, déclare l'enfant légitime et verse sur sa tête le sel et l'eau.» Il tint ferme par trois ou quatre écrits contre le débordement des injures et des anathèmes, et au même moment osa plus encore: il attaqua devant le Parlement la censure, oeuvre du Parlement[463]; il parla en homme qu'on blesse et qu'on opprime, pour qui l'interdiction publique est un outrage personnel, qu'on enchaîne en enchaînant la nation. Il ne veut point que la plume d'un censeur gagé insulte de son approbation la première page de son livre. Il hait cette main ignorante et commandante, et réclame la liberté d'écrire au même titre que la liberté de penser. «Quel avantage un homme a-t-il sur un enfant à l'école, si nous n'avons échappé à la férule que pour tomber sous la baguette d'un _imprimatur_, si des écrits sérieux et élaborés, pareils au thème d'un petit garçon de grammaire sous son pédagogue, ne peuvent être articulés sans l'autorisation tardive et improvisée d'un censeur distrait? Quand un homme écrit pour le public, il appelle à son aide toute sa raison et toute sa réflexion; il cherche, il médite, il s'enquiert, ordinairement il consulte et confère avec les plus judicieux de ses amis. Tout cela achevé, il a soin de s'instruire dans son sujet aussi pleinement qu'aucun de ceux qui ont écrit avant lui. Si dans cet acte, le plus consommé de son zèle et de sa maturité, nul âge, nulle diligence, nulle preuve antérieure de capacité ne peut l'exempter de soupçon et de défiance, à moins qu'il ne porte toutes ses recherches méditées, toutes ses veilles prolongées, toute sa dépense d'huile et de labeur sous la vue hâtive d'un censeur sans loisir, peut-être de beaucoup plus jeune que lui, peut-être de beaucoup son inférieur en jugement, peut-être n'ayant jamais connu la peine d'écrire un livre,--en sorte que, s'il n'est pas repoussé ou négligé, il doive paraître à l'impression comme un novice sous son précepteur, avec la main de son censeur sur le dos de son titre, comme preuve et caution qu'il n'est pas un idiot ou un corrupteur,--ce ne peut être qu'un déshonneur et une dégradation pour l'auteur, pour le livre, pour les priviléges et la dignité de la science[464].»
Ouvrez donc toutes les portes; que le jour se fasse, que chacun pense et jette sa pensée à la lumière! Ne vous effrayez pas des divergences, réjouissez-vous de ce grand labeur; pourquoi insulter les travailleurs du nom de schismatiques et de sectaires? «Quand on bâtissait le temple du Seigneur, et que les uns fendaient les cèdres, les autres coupaient et équarrissaient le marbre, y avait-il des hommes assez déraisonnables pour oublier que les pierres et les poutres devaient subir mille séparations et divisions avant que la maison de Dieu fût bâtie? Et quand les pierres sont industrieusement assemblées, elles ne peuvent être continues, mais seulement contiguës, du moins en ce monde. Bien plus, la perfection consiste en ce que de ces mille diversités limitées, de ces mille différences fraternelles sans disproportion notable, naisse l'heureuse et gracieuse symétrie qui embellit tout l'ensemble et tout l'édifice[465].» Milton triomphe ici par sympathie; il éclate en images magnifiques, il déploie dans son style la force qu'il aperçoit autour de lui et en lui-même. Il loue la révolution, et sa louange semble un chant de trompette, sorti d'une poitrine d'airain. «Regardez maintenant cette vaste cité, une cité de refuge, la maison patrimoniale de la liberté, ceinte et entourée par la protection de Dieu. Les arsenaux de la guerre n'y ont point plus d'enclumes et de martaux travaillant à fabriquer la cuirasse et l'épée de la justice qui s'arme pour la défense de la vérité assiégée, qu'il n'y a de plumes et de têtes veillant auprès de leurs lampes studieuses, méditant, cherchant, roulant de nouvelles inventions et de nouvelles idées, pour les présenter en tribut d'hommage et de foi à la réforme qui approche. Que peut-on demander de plus à une nation si maniable et si ardente à chercher la connaissance? Que manque-t-il à un sol si plantureux et engrossé de telles semences, sinon de sages et fidèles laboureurs pour faire un peuple éclairé, une nation de sages, de prophètes et de grands hommes[466]?... Il me semble voir une noble et puissante nation se levant comme un homme fort après le sommeil et secouant les boucles de sa chevelure invincible. Il me semble la voir comme un aigle qui revêt son héroïque jeunesse, qui allume ses yeux inéblouis dans le plein rayon du soleil, qui arrache les écailles de ses paupières, qui baigne sa vue longtemps abusée à la source même de la splendeur céleste, pendant que tout le ramas des oiseaux craintifs et criards, et aussi ceux qui aiment le crépuscule, voltigent à l'entour, étonnés de ce qu'il veut faire, et, dans leurs croassements envieux, tâchent de prédire une année de sectes et de schismes[467].» C'est Milton qui parle, et, sans le savoir, c'est Milton qu'il décrit.
Chez un écrivain sincère, les doctrines annoncent le style. Les sentiments et les besoins qui forment et règlent ses croyances construisent et colorent ses phrases. Le même génie laisse deux fois la même empreinte, dans la pensée, puis dans la forme. La puissance de logique et d'enthousiasme qui explique les opinions de Milton explique son génie. Le sectaire et l'écrivain sont un seul homme, et on va retrouver les facultés du sectaire dans le talent de l'écrivain.
Quand une idée s'enfonce dans un esprit logicien, elle y végète et fructifie par une multitude d'idées accessoires et explicatives qui l'entourent, s'attachent entre elles, et forment comme un fourré et une forêt. Les phrases sont immenses: il lui faut des périodes d'une page pour enfermer le cortége de tant de raisons enchaînées et de tant de métaphores accumulées autour de la pensée commandante. Dans ce grand enfantement, le coeur et l'imagination s'ébranlent: en raisonnant, Milton s'exalte, et la phrase part comme une catapulte, doublant la force de son élan par l'énormité de son poids. Je n'oserais traduire devant un lecteur moderne les gigantesques périodes qui ouvrent le _Traité de la Réforme_. Nous n'avons plus ce souffle; nous n'entendons que de petites phrases courtes; nous ne savons pas maintenir notre attention sur un même point pendant toute une page. Nous voulons des idées maniables; nous avons quitté la grande épée à deux mains de nos pères, et nous ne portons plus qu'un léger fleuret. Je doute pourtant que la perçante phrase de Voltaire soit plus mortelle que le tranchant de cette masse de fer. «Si, dans des arts moins nobles et presque mécaniques, celui-là n'est pas estimé digne du nom d'architecte accompli ou d'excellent peintre qui ne porte une âme généreuse au-dessus du souci servile[468] des gages et du salaire, à bien plus forte raison devons-nous traiter d'imparfait et indigne prêtre celui qui est si loin d'être un contempteur du lucre ignoble, que toute sa théologie est façonnée et nourrie par l'espérance mendiante et bestiale d'un évêché ou d'une prébende grasse[469].» Si les prophètes de Michel-Ange parlaient, ce serait de ce style, et vingt fois en lisant l'écrivain on aperçoit le sculpteur.
La puissante logique qui étend les périodes soutient les images. Que Shakspeare et les poëtes nerveux rassemblent un tableau dans le raccourci d'une expression fuyante, brisent leurs métaphores par de nouvelles métaphores, et fassent apparaître coup sur coup dans la même phrase la même idée sous cinq ou six vêtements; la brusque allure de leur imagination ailée autorise ou explique ces couleurs changeantes et ces entre-croisements d'éclairs. Plus conséquent et plus maître de lui-même, Milton développe jusqu'au bout les fils qu'ils rompent. Chacune de ses images s'étale en un petit poëme, sorte d'allégorie solide, dont toutes les parties attachées entre elles concentrent leurs lumières sur l'idée unique qu'elles doivent embellir ou éclairer. «Les prélats, dit-il[470], sortis d'une vie basse et plébéienne, et devenant tout d'un coup seigneurs de palais somptueux, d'ameublements splendides, de tables délicieuses, de cortéges princiers, ont jugé la simple et grossière vérité de l'Évangile indigne d'être plus longtemps dans la compagnie de leurs seigneuries, à moins que la pauvre et indigente madone ne fût mise en de meilleurs habits: ils chargèrent de tresses indécentes son chaste et modeste voile qu'entouraient les rayons célestes, et, dans un attirail éblouissant, la parèrent de toutes les fastueuses séductions d'une prostituée.» Les politiques répondent que cette fastueuse Église soutient la royauté: «Quelle plus grande humiliation peut-il y avoir pour la dignité royale, dont la hauteur solide et sublime s'appuie sur les fondements immuables de la justice et de la vertu héroïque, que de s'enchaîner pour subsister ou périr ensemble aux créneaux peints et à la pourriture splendide d'un épiscopat qui n'a besoin que du souffle du roi pour s'écrouler comme un château de cartes[471]!» Les métaphores ainsi soutenues prennent une ampleur, une pompe et une majesté singulières. Elles se déploient sans se froisser, comme les larges plis d'un manteau d'écarlate baigné de lumière et frangé d'or.
Ne prenez point ces métaphores pour un accident. Milton les prodigue, comme un pontife qui dans son culte étale les magnificences et gagne les yeux pour gagner les coeurs. Il a été nourri dans la lecture de Spenser, de Drayton, de Shakspeare, de Beaumont, de tous les plus éclatants poëtes, et le flot d'or de l'âge précédent, quoique appauvri tout à l'entour et ralenti en lui-même, s'est élargi comme un lac en s'arrêtant dans son coeur. Comme Shakspeare, il imagine à tous propos, hors de propos même, et scandalise les classiques, et les Français. «Les corrupteurs de la foi, dit-il, ne pouvant se rendre eux-mêmes célestes et spirituels, ont rendu Dieu terrestre et charnel; ils ont changé son essence sacrée et divine en une forme extérieure et corporelle; ils l'ont consacrée, encensée, aspergée; ils l'ont revêtue non des robes de la pure innocence, mais de surplis et d'autres habillements déformés et fantastiques, de palliums, de mitres, d'or, de clinquant, ramassés dans la vieille garde-robe d'Aaron ou dans le vestiaire des flamines. Alors le prêtre fut obligé d'étudier ses gestes, ses postures, ses liturgies, ses simagrées, jusqu'à ce que l'âme, s'ensevelissant ainsi dans le corps et se livrant aux délices sensuelles, eût bientôt abaissé son aile vers la terre. Là, voyant les commodités qu'elle recevait du corps, son visible et sensuel collègue, et trouvant ses ailes brisées et pendantes, elle s'affranchit de la peine de monter dorénavant au haut de l'air, oublia son vol céleste, et laissa l'inerte et languissante carcasse se traîner sur la vieille route dans le rebutant métier d'une mécanique conformité[472].» Si l'on ne découvrait pas ici des traces de brutalité théologique, on croirait lire un imitateur de _Phèdre_, et sous la colère fanatique on reconnaît les images de Platon. Il y a telle phrase qui, par la beauté virile et l'enthousiasme, rappelle le ton de la _République_. «Je ne puis louer, dit-il, une vertu fugitive et cloîtrée, inexercée et inanimée, qui ne sort jamais de sa retraite, ni ne regarde en face son adversaire, mais s'esquive de la carrière où, dans la chaleur et la poussière, les coureurs se disputent la guirlande immortelle[473].» Mais il n'est platonicien que par la richesse et l'exaltation. Pour le reste, il est homme de la Renaissance, pédant et âpre; il outrage le pape, qui, après la donation de Pépin le Bref, «ne cessa de mordre et d'ensanglanter les successeurs de son cher seigneur Constantin par ses malédictions et ses excommunications aboyantes[474];» il est mythologue dans la défense de la presse, montrant que jadis «nulle Junon envieuse ne s'asseyait les jambes croisées à l'accouchement d'une intelligence[475].» Peu importe: ces images savantes, familières, grandioses, quelles qu'elles soient, sont puissantes et naturelles[476]. La surabondance comme la rudesse ne fait que manifester ici la vigueur et l'élan lyrique que le caractère de Milton avait prédits.
D'elle-même la passion suit; l'exaltation l'apporte avec les images. Les audacieuses expressions, les excès de style, font entendre la voix vibrante de l'homme qui souffre, qui s'indigne et qui veut. «Les livres, dit-il dans son _Aréopagitique_, ne sont pas absolument des choses mortes; ils contiennent en eux une puissance de vie pour être aussi actifs que l'âme dont ils sont les enfants. Bien plus, ils conservent comme dans une fiole l'efficacité et l'essence la plus pure de cette vivante intelligence qui les a engendrés. J'ose dire qu'ils sont aussi animés et aussi vigoureusement productifs que les dents du dragon fabuleux, et qu'étant semés ici ou là, ils peuvent faire pousser des hommes armés. D'autre part encore, il vaut presque autant tuer un homme qu'un bon livre. Celui qui tue un homme tue une créature raisonnable, image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre tue la raison elle-même, tue l'image de Dieu dans l'oeil où elle habite. Beaucoup d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et conservé religieusement comme un trésor pour une vie au delà de sa vie.... Prenons donc garde à la persécution que nous élevons contre les vivants travaux des hommes publics; ne répandons pas cette vie incorruptible, gardée et amassée dans les livres, puisque nous voyons que cette destruction peut être une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et, si elle s'étend à toute la presse, une espèce de massacre dont les ravages ne s'arrêtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la quintescence éthérée qui est le souffle de la raison même, en sorte que ce n'est point une vie qu'ils égorgent, mais une immortalité[477].»