Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 32
Elles l'avaient fait pour la lutte, et dès son retour en Angleterre, il s'y était engagé tout entier, armé de logique, de colère et d'érudition, cuirassé par la conviction et par la conscience. «Aussitôt que la liberté, au moins de parole, fut accordée, dit-il, toutes les bouches s'ouvrirent contre les évêques.... Réveillé par tout cela, et voyant qu'on prenait le vrai chemin de la liberté, et que les hommes partis de ce commencement se disposaient à délivrer de la servitude toute la vie humaine,... comme dès ma jeunesse je m'étais préparé avant tout à ne demeurer ignorant d'aucune des choses qui ont rapport aux lois divines et humaines..., je résolus, quoique occupé alors à méditer sur d'autres sujets, de porter de ce côté toute la force et toute l'activité de mon esprit,» et là-dessus il écrivait son traité _De la Réforme en Angleterre_[444], raillant et combattant avec hauteur et mépris l'épiscopat et ses défenseurs. Réfuté et attaqué, il redoubla d'amertume et brisa ceux qu'il avait renversés. Emporté jusqu'au bout de sa croyance, et comme un cavalier lancé qui perce d'un élan toute la ligne de bataille, il alla jusqu'au prince, conclut à l'abolition de la royauté comme au renversement de l'épiscopat, et un mois après la mort de Charles Ier, justifia l'exécution, répondit à l'_Eicon Basilice_, puis à la _Défense du Roi_ par Saumaise, avec une grandeur de style et un dédain incomparables, en combattant, en apôtre, en homme qui partout sent la supériorité de sa science et de sa logique, qui veut la faire sentir, qui foule et écrase superbement ses adversaires à titre d'ignorants, d'esprits inférieurs et de coeurs bas[445]. «Les rois,» dit-il au commencement de l'_Iconoclaste_, «quoique forts en légions, sont faibles en arguments, étant accoutumés dès le berceau à se servir de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de leur main gauche. Quand, par un accident inattendu, ils sont réduits à ce genre de combat, ils n'offrent qu'un débile et petit adversaire.» Néanmoins, pour l'amour de ceux qui se laissent accabler par ce nom éblouissant de majesté, il consentit «à ramasser le gant du roi Charles,» et l'en souffleta de manière à faire repentir les imprudents qui l'avaient jeté. Bien loin de fléchir sous l'accusation de meurtre, il la releva et s'en para. Il étala le régicide, l'établit sur un char de triomphe, et le fit jouir de toute la lumière du ciel. Il raconta, avec un ton de juge, «comment ce roi persécuteur de la religion, oppresseur des lois, après une longue tyrannie, avait été vaincu les armes à la main par son peuple; puis mené en prison, et, comme il n'offrait ni par ses actions ni par ses paroles aucune raison pour faire mieux espérer de sa conduite, condamné par le souverain conseil du royaume à la peine capitale; enfin, frappé de la hache devant les portes mêmes de son palais.... Jamais monarque assis sur le plus haut trône fit-il briller une majesté plus grande que celle dont éclata le peuple anglais, lorsque, secouant la superstition antique, il prit ce roi ou plutôt cet ennemi, qui, seul de tous les mortels, revendiquait pour lui, de droit divin, l'impunité, l'enlaça dans ses propres lois, l'accabla d'un jugement, et, le trouvant coupable, ne craignit point de le livrer au supplice auquel il eût livré les autres?» Après avoir justifié l'exécution, il la sanctifia; il la consacra par les décrets du ciel, après l'avoir autorisée par les lois de la terre; de l'abri du Droit, il la porta sous l'abri de Dieu. C'est ce Dieu qui abat «les rois effrénés et superbes, et qui les déracine avec toute leur race.» «Relevés tout d'un coup par sa main visible vers le salut et la liberté presque perdus, guidés par lui, vénérateurs de ses divins vestiges imprimés partout devant nos yeux, nous sommes entrés dans une voie non obscure, mais illustre, ouverte et manifestée par ses auspices[446].» Le raisonnement finit ici par un chant de victoire, et l'enthousiaste perce sous le combattant. Tel il parut dans toutes ses actions et dans toutes ses doctrines. Les solides files d'arguments hérissés et disciplinés qu'il rangeait en bataille se changeaient dans son coeur, au moment du triomphe, en glorieuses processions d'hymnes couronnés et resplendissants. Il en était transporté, il se faisait illusion à lui-même, et vivait ainsi seul à seul avec le sublime, comme un guerrier pontife qui, dans son armure rigide, ou dans sa chape étincelante, se tient debout face à face avec la Vérité. Ainsi absorbé dans sa lutte et dans son sacerdoce, il demeurait en dehors du monde, aussi aveuglé contre les faits palpables que défendu contre les séductions sensibles, placé au-dessus des souillures et des leçons de l'expérience, aussi incapable de conduire les hommes que de leur céder. Rien de semblable chez lui aux habiletés, ni aux atermoiements de l'homme d'État, calculateur avisé, qui s'arrête à mi-chemin, qui tâtonne, les yeux appliqués sur les événements, qui mesure le possible et use de la logique pour la pratique. Il est spéculatif et chimérique. Enfermé dans ses idées, il ne voit qu'elles, et s'éprend d'elles. Quand il plaide contre les évêques, il veut qu'on les extirpe à l'instant, sans réserve; il exige qu'on établisse à l'instant le culte presbytérien, sans précaution, sans ménagements, sans réserve. C'est le commandement de Dieu, c'est le devoir de tout fidèle; prenez garde de badiner avec Dieu ou de temporiser avec la foi. Concorde, douceur, liberté, piété, il voit sortir du culte nouveau tout un essaim de vertus. Que le roi ne craigne rien, son pouvoir en sera plus ferme. Vingt mille assemblées démocratiques prendront garde d'attenter contre son droit[447]. Ces idées font sourire. On reconnaît l'homme de parti qui, sur l'extrême penchant de la restauration, quand «toute la multitude était folle du désir d'avoir un roi,» publiait «le moyen aisé et tout prêt d'établir une libre république[448],» et en décrivait le plan tout au long. On reconnaît le théoricien qui, pour faire instituer le divorce, n'avait recours qu'à l'Écriture et prétendait changer la constitution civile d'un peuple, en changeant le sens accepté d'un verset. Les yeux fermés, le texte sacré dans la main, il marche de conséquence en conséquence, foulant les préjugés, les inclinations, les habitudes, les besoins des hommes, comme si le raisonnement ou l'esprit religieux étaient tout l'homme, comme si l'évidence produisait toujours la croyance, comme si la croyance aboutissait toujours à la pratique, comme si, dans le combat des doctrines, la vérité ou la justice donnaient aux doctrines la victoire et la royauté. Pour comble, il esquissa un traité de l'éducation, où il proposa d'enseigner à tous les élèves toutes les sciences, tous les arts, et, qui plus est, toutes les vertus. «Le maître qui aura le talent et l'éloquence convenables pourra, en un court espace, les gagner à un courage et à une diligence incroyables, versant dans leurs jeunes poitrines une si libérale et si noble ardeur que beaucoup d'entre eux ne pourront manquer d'être des hommes renommés et sans égaux[449].» Milton avait enseigné plusieurs années et à plusieurs reprises. Pour garder de pareilles illusions après de pareilles expériences, il fallait être insensible à l'expérience et prédestiné aux illusions.
Mais sa roideur faisait sa force, et la structure intérieure qui fermait son esprit aux enseignements, armait son coeur contre les défaillances. Ordinairement chez les hommes la source du dévouement tarit au contact de la vie. Peu à peu, à force de pratiquer le monde, on en prend le train. On ne veut pas être dupe et se refuser les licences que les autres s'accordent; on se relâche de sa sévérité juvénile; même on en sourit, on l'attribue à la chaleur du sang; on a percé ses propres motifs, on cesse de se trouver sublime. On finit par se tenir tranquille, et l'on regarde le monde aller, en tâchant d'éviter les heurts, en ramassant çà et là quelques petits plaisirs commodes. Rien de pareil chez Milton. Il demeura entier et intact jusqu'au bout, sans découragement ni faiblesse; ni l'expérience ne put l'instruire, ni les revers ne purent l'abattre; il supporta tout et ne se repentit de rien. Il avait perdu la vue, volontairement, en écrivant, quoique malade, et malgré la défense des médecins, pour justifier le peuple anglais contre les invectives de Saumaise. Il assistait aux funérailles de sa république, à la proscription de ses doctrines, à la diffamation de son honneur. Autour de lui éclataient le dégoût de la liberté, et l'enthousiasme de la servitude. Un peuple entier se précipitait aux genoux d'un jeune libertin incapable et traître. Les glorieux chefs de la foi puritaine étaient condamnés, exécutés, détachés vivants de la potence, éventrés parmi les insultes; d'autres que la mort avait sauvés du bourreau étaient déterrés et exposés au gibet; d'autres, réfugiés à l'étranger, vivaient sous la menace et les attentats des épées royalistes; d'autres enfin, plus malheureux que le reste, avaient vendu leur cause pour de l'argent et des titres, et siégeaient parmi les exécuteurs de leurs anciens amis. Les plus pieux et les plus austères citoyens de l'Angleterre remplissaient les prisons, ou erraient dans l'indigence et dans l'opprobre, et le vice grossier, assis effrontément sur le trône, ralliait autour de lui la plèbe des convoitises et des sensualités débordées. Lui-même avait été contraint de se cacher; ses livres avaient été brûlés par la main du bourreau; même après l'acte général de grâce, il fut emprisonné; relâché, il vivait dans l'attente «de l'assassinat;» car le fanatisme privé pouvait reprendre l'arme abandonnée par la vindicte publique. D'autres malheurs moindres venaient, par leurs piqûres, aigrir les grandes plaies dont il souffrait. Les confiscations, une banqueroute, enfin le grand incendie de Londres lui avaient ôté les trois quarts de sa fortune[450], ses filles n'avaient pour lui ni égards ni respect; il vendait ses livres, sachant que sa famille ne serait pas capable d'en profiter après lui; et parmi tant de misères privées et publiques, il restait calme. Au lieu de renier ce qu'il avait fait, il s'en glorifia; au lieu de s'abattre, il se raffermit; au lieu de défaillir, il se fortifia. «Cyriac, disait-il déjà sous la République, voilà trois ans[451] aujourd'hui que ces yeux, quoique purs au dehors de toute tache et de toute souillure, privés de leur lumière, ont cessé de voir. Soleil, lune, étoiles durant toute l'année, l'homme, la femme, rien n'apparaît plus à leurs globes inutiles. Pourtant je ne murmure pas contre la main ou la volonté du ciel, et je ne rabats rien de mon courage ou de mon espérance; debout et ferme je vogue droit en avant. Qui me soutient, demandes-tu? La conscience, ami, de les avoir perdus, usés pour la défense de la liberté, ma noble tâche, dont l'Europe parle d'un bord à l'autre. Cette seule pensée me conduirait à travers la vaine mascarade du monde, content quoique aveugle, quand je n'aurais pas de meilleur guide[452].» Elle le conduisit en effet; «il s'armait de lui-même,» et «la cuirasse de diamant[453]» qui avait protégé l'homme fait contre des blessures de la bataille, protégeait le vieillard contre les tentations et les doutes de la défaite et de l'adversité.
[Note 444: 1641. Of Reformation in England and the Causes that hitherto have hindered it.
A treatise of Prelatical Episcopacy. The Reasons of church Government urged against Episcopacy. Apology for Smectymnus.]
[Note 445: The tenure of Kings and Magistrates.
Iconoclastes: Defensio Populi Anglicani; Defensio secunda. Authoris pro se defensio. Responsio.]
[Note 446: Cette défense est écrite en latin:
«Les deux plus grandes pestes de la vie humaine et les plus hostiles à la vertu, la tyrannie et la superstition, Dieu vous en a affranchis les premiers des hommes; il vous a inspiré assez de grandeur d'âme pour juger d'un jugement illustre votre roi prisonnier vaincu par vos armes, pour le condamner et le punir, vous les premiers des mortels. Après une action si glorieuse, vous ne devez penser ni faire rien de bas ni de petit, rien qui ne soit grand et élevé. Pour atteindre cette gloire, la seule voie est de montrer que, comme vous avez vaincu vos ennemis par la guerre, de même vous pouvez dans la paix, plus courageusement que tous les autres hommes, abattre l'ambition, l'avarice, le luxe, tous les vices qui corrompent la fortune prospère et tiennent subjugués le reste des mortels,--et que vous avez pour conserver la liberté autant de modération, de tempérance et de justice que vous avez eu de valeur pour repousser la servitude.»]
[Note 447: The Reformation, 272.]
[Note 448: A ready and easy way to establish a free commonwealth.]
[Note 449: He who had the art and proper eloquence.... might in a short space gain them to an incredible diligence and courage.... infusing into their young breasts such an ingenuous and noble ardor, as would not fail to make many of them renowned and matchless men.]
[Note 450: Un scrivener lui fit perdre une somme de 2000 liv. sterl.
La Restauration refusa de lui payer 2000 liv. sterl. qu'il avait placées sur l'Excise-Office, et lui reprit une terre de 50 liv. par an, achetée par lui sur les biens du chapitre de Westminster.
Sa maison fut brûlée dans le grand feu de Londres.
Quand il mourut, il ne laissa en tout que 1500 liv., y compris le produit de sa bibliothèque.]
[Note 451: 1554, 22e sonnet.]
[Note 452:
Cyriac, this three years day, those eyes, tho' clear To outward view of blemish or of spot, Bereft of sight, their seeing have forgot, Nor to their idle orbs does day appear, Or sun, or moon, or stars throughout the year, Or man, or woman. Yet I argue not Against Heaven's hand or will; nor bate one jot Of heart or hope; but still bear up, and steer Right onwards. What supports me, dost thou ask? The conscience, friend, t'have lost them overply'd In Liberty's defence, my noble task, Whereof all Europe rings from side to side. This thought might lead me through this world's vain mask Content, though blind, had I no other guide. (Sonnet XIX.)
But patience, to prevent That murmur, soon replies: God doth not need Either man's work or his own gifts.... Thousands at his bidding speed, And post o'er land and ocean without rest. They also serve who only stand and wait. (Sonnet XX.)]
[Note 453: Sonnets italiens, VI, 4.]
IV
Il vivait dans une petite maison à Londres, ou à la campagne dans le comté de Buckingham, en face d'une haute colline verte, publiait son _Histoire d'Angleterre_, sa _Logique_, un _Traité de la vraie religion et de l'hérésie_, méditait son grand _Traité de la doctrine chrétienne_; de toutes les consolations, le travail est la plus fortifiante et la plus saine, parce qu'il soulage l'homme, non en lui apportant des douceurs, mais en lui demandant des efforts. Tous les matins il se faisait lire en hébreu un chapitre de la Bible, et demeurait quelque temps en silence, grave, afin de méditer sur ce qu'il avait entendu. Jamais il n'allait à aucun temple. Indépendant dans la religion comme dans tout le reste, il se suffisait à lui-même; ne trouvant dans aucune secte les marques de la véritable Église, il priait Dieu solitairement sans avoir besoin du secours d'autrui. Il étudiait jusqu'au milieu du jour; puis, après un exercice d'une heure, il jouait de l'orgue ou de la basse de viole. Ensuite il reprenait ses études jusqu'à six heures, et le soir s'entretenait avec ses amis. Quand on venait le visiter, on le trouvait ordinairement «dans une chambre tendue d'une vieille tapisserie verte, assis dans un fauteuil, et habillé proprement de noir;» «son teint était pâle, dit un visiteur, mais non cadavéreux; ses mains, ses pieds avaient la goutte;» «ses cheveux, d'un brun clair, étaient divisés sur le milieu du front et retombaient en longues boucles; ses yeux, gris et purs, ne marquaient point qu'il fût aveugle.» Il avait été extrêmement beau dans sa jeunesse, et ses joues anglaises, délicates jadis comme celles d'une jeune fille, restèrent colorées presque jusqu'au bout. «Sa contenance était affable; sa démarche droite et virile témoignait de l'intrépidité et du courage.» Quelque chose de grand et de fier respire encore dans tous ses portraits; et certainement peu d'hommes ont fait autant d'honneur à l'homme. Ainsi s'éteignit cette noble vie, comme un soleil couchant, éclatante et calme. Au milieu de tant d'épreuves, une joie haute et pure, véritablement digne de lui, lui avait été accordée; le poëte enfoui sous le puritain avait reparu, plus sublime que jamais, pour donner au christianisme son second Homère. Les rêves éblouissants de sa jeunesse et les souvenirs de son âge mûr se rassemblaient en lui, autour des dogmes calvinistes et des visions de saint Jean, pour former l'épopée protestante de la Damnation et de la Grâce, et l'immensité des horizons primitifs, les flamboiements du donjon infernal, les magnificences du parvis céleste ouvraient à «l'oeil intérieur» de l'âme des régions inconnues par delà les spectacles que les yeux de chair avaient perdus.
V
J'ai sous les yeux le redoutable volume où, quelque temps après la mort de Milton, on a rassemblé sa prose[454]. Quel livre! Les chaises craquent quand on le pose, et celui qui l'a manié une heure en a moins mal à la tête qu'au bras. Tel livre, tels hommes: sur les simples dehors, on a quelque idée des controversistes et des théologiens dont les doctrines sont enfermées là. Encore faut-il songer que l'auteur fut singulièrement lettré, élégant, voyageur, philosophe, homme du monde pour son temps. On pense involontairement aux portraits des théologiens du siècle, âpres figures enfoncées dans l'acier par le dur burin des maîtres, et dont le front géométrique, les yeux fixes se détachent avec un relief violent hors d'un panneau de chêne noir. On les compare aux visages modernes, où les traits fins et complexes semblent frissonner sous le contact changeant de sensations ébauchées et d'idées innombrables. On essaye de se figurer la lourde éducation latine, les exercices physiques, les rudes traitements, les idées rares, les dogmes imposés, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient autrefois la jeunesse, et l'on croit voir un ossuaire de mégatheriums et de mastodontes reconstruits par Cuvier.
La race des vivants a changé. Notre esprit fléchit aujourd'hui sous l'idée de cette grandeur et de cette barbarie; mais nous découvrons que la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la vase primitive et sous le dôme des fougères colossales, on vit les monstres pesants tordre péniblement leurs croupes écailleuses et de leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons aujourd'hui à distance, du haut de la civilisation sereine, les batailles des théologiens qui, cuirassés de syllogismes, hérissés de textes, se couvraient d'ordures et travaillaient à se dévorer.
Au premier rang combattit Milton, prédestiné à la barbarie et à la grandeur par sa nature personnelle et par les moeurs environnantes, capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du siècle. C'est la vie des salons qui a dégrossi les hommes: il a fallu la société des dames, le manque d'intérêts sérieux, l'oisiveté, la vanité, la sécurité, pour mettre en honneur l'élégance, l'urbanité, la plaisanterie fine et légère, pour enseigner le désir de plaire, la crainte d'ennuyer, la parfaite clarté, la correction achevée, l'art des transitions insensibles et des ménagements délicats, le goût des images convenables, de l'aisance continue et de la diversité choisie. Ne cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle pèse encore sur ceux qui la détruisent. Sous cette armure séculaire, la discussion marche pédantesquement, à pas comptés. On commence par poser sa thèse, et Milton écrit en grosses lettres, en tête de son _Traité du Divorce_, la proposition qu'il va démontrer: «Qu'une mauvaise disposition, incapacité ou contrariété d'esprit, provenant d'une cause non variable en nature, empêchant et devant probablement empêcher toujours les bienfaits principaux de la société conjugale, lesquels sont la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce que la frigidité naturelle, spécialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a consentement mutuel.» Là-dessus arrive, légion par légion, l'armée disciplinée des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent numérotés avec des étiquettes visibles. Il y en a une douzaine à la file, chacun avec son titre en caractères tranchés et la petite brigade de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrés y tiennent la grande place. On les discute mot à mot, le substantif après l'adjectif, le verbe après le substantif, la préposition après le verbe; on cite des interprétations, des autorités, des exemples, qu'on range entre des palissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la question n'est point ramenée à une idée unique; on ne voit point sa route; les preuves se succèdent sans se suivre; on est plutôt fatigué que convaincu. On reconnaît que l'auteur parle à des gens d'Oxford, laïques ou prêtres, élevés dans les disputes d'apparat, capables d'attention obstinée, habitués à digérer les livres indigestes. Ils se trouvent bien dans ce fourré épineux de broussailles scolastiques: ils s'y frayent leur route, un peu à l'aveugle, endurcis contre les meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'idée du jour que nous demandons partout.