Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 31
This done, they compassed them round about on every side; some went before, some behind, and some on the right hand, some on the left (as it were to guard them through the upper regions), continually sounding as they went, with melodious noise, in notes on high; so that the very sight was to them that could behold it as if Heaven itself was come down to meet them.]
[Note 428: And now were these two men, as it were, in Heaven, before they came at it, being swallowed up with the sight of angels, and with hearing their melodious notes. Here, also, they had the city itself in view, and thought they heard all the bells therein to ring, to welcome them thereto. But, above all, the warm and joyful thoughts that they had about their own dwelling there with such company, and that for ever and ever. Oh! by what tongue or pen can their glorious joy be expressed!]
[Note 429: Now, I saw in my dream that these two men went in at the gate; and lo, as they entered, they were transfigured, and they had raiment put on that shone like gold. There were also that met them with harps and crowns, and gave to them the harps to praise withal, and the crowns in token of honour. Then I heard in my dream that all the bells in the city rang again for joy, and that it was said unto them, 'Enter ye into the joy of your Lord.' I also heard the men themselves, that they sang with a loud voice, saying, 'Blessing, honour, and glory, and power be to Him that sitteth upon the throne, and to the Lamb, for ever and ever.'
Now, just as the gates were opened to let in the men, I looked in after them, and behold the city shone like the sun; the streets, also, were paved with gold, and in them walked many men with crowns on their heads, palms in their hands, and golden harps, to sing praises withal.
There were also of them that had wings, and they answered one another without intermission, saying, 'Holy, holy, holy, is the Lord.' And after that they shut up the gates; which when I had seen, I wished myself among them.]
CHAPITRE VI.
Milton.
I. Idée générale de son esprit et de son caractère. -- Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses voyages. -- Son retour en Angleterre.
II. Effets du caractère concentré et solitaire. -- Son austérité. -- Son inexpérience. -- Son mariage. -- Ses enfants. -- Ses chagrins domestiques.
III. Son énergie militante. -- Sa polémique contre les évêques. -- Sa polémique contre le roi. -- Son enthousiasme et sa roideur. -- Ses théories sur le gouvernement, l'Église et l'éducation. -- Son stoïcisme et sa vertu. -- Sa vieillesse, ses occupations, sa personne.
IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois siècles dans les physionomies et les idées. -- Lourdeur de sa logique. -- _Traité du Divorce._ -- Pesanteur de sa plaisanterie. -- _Animadversions upon the remonstrant._ -- Rudesse de sa discussion. -- _Defensio populi anglicani._ -- Violences de ses animosités. -- _Reasons of church Government. Iconoclastes._ -- Libéralisme de ses doctrines. _Of Reformation. Areopagitica._ -- Son style. -- Ampleur de son éloquence. -- Richesse de ses images. -- Lyrisme et sublimité de sa diction.
V. Le poëte. -- En quoi il se rapproche et se sépare des poëtes de la Renaissance. -- Comment il impose à la poésie un but moral. -- Ses poëmes profanes. -- L'_Allegro_ et le _Penseroso_. -- Le _Comus_. -- _Lycidas._ -- Ses poëmes religieux. Le _Paradis perdu_. -- Conditions d'une véritable épopée. -- Elles ne se rencontrent ni dans le siècle ni dans le poëte. -- Comparaison d'Ève et d'Adam avec un ménage anglais. -- Comparaison de Dieu et des anges avec une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du poëme. -- Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions républicaines. -- Caractère lyrique et moral des paysages. -- Élévation et bon sens des idées morales. -- Situation du poëte et du poëme entre deux âges. -- Construction de son génie et de son oeuvre.
Aux confins de la Renaissance effrénée qui finit et de la poésie régulière qui commence, entre les concetti monotones de Cowley et les galanteries correctes de Waller, paraît un esprit puissant et superbe, préparé par la logique et l'enthousiasme pour l'épopée et l'éloquence; libéral, protestant, moraliste et poëte; qui célèbre la cause d'Algernon Sidney et de Locke, avec l'inspiration de Spenser et de Shakspeare; héritier d'un âge poétique, précurseur d'un âge austère, debout entre le siècle du rêve désintéressé et le siècle de l'action pratique; pareil à son Adam qui, entrant sur la terre hostile, écoutait derrière lui, dans l'Éden fermé, les concerts expirants du ciel.
John Milton n'est point une de ces âmes fiévreuses, impuissantes contre elles-mêmes, que la verve saisit par secousses, que la sensibilité maladive précipite incessamment au fond de la douleur ou de la joie, que leur flexibilité prépare à représenter la diversité des caractères, que leur tumulte condamne à peindre le délire et les contrariétés des passions. La science immense, la logique serrée et la passion grandiose, voilà son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination limitée. Il est incapable de trouble et il est incapable de métamorphoses. Il conçoit la plus haute des beautés idéales, mais il n'en conçoit qu'une. Il n'est pas né pour le drame, mais pour l'ode. Il ne crée pas des âmes, mais il construit des raisonnements et ressent des émotions. Émotions et raisonnements, toutes les forces et toutes les actions de son âme se rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment unique, celui du sublime, et l'ample fleuve de la poésie lyrique coule hors de lui, impétueux, uni, splendide comme une nappe d'or.
I
Cette sensation dominante fit la grandeur et la fermeté de son caractère. Contre les fluctuations du dehors, il trouvait son refuge en lui-même; et la cité idéale qu'il avait bâtie dans son âme demeurait inexpugnable à tous les assauts. Elle était trop belle, cette cité intérieure, pour qu'il voulût en sortir; elle était trop solide pour qu'on pût la détruire. Il croyait au sublime de tout l'élan de sa nature et de toute l'autorité de sa logique; et, chez lui, la raison cultivée fortifiait de ses preuves les suggestions de l'instinct primitif. Sous cette double armure, l'homme peut avancer d'un pas ferme à travers la vie. Celui qui se nourrit incessamment de démonstrations est capable de croire, de vouloir, et de persévérer dans sa croyance et dans sa volonté; il ne tourne pas à tout événement et à toute passion, comme cet être changeant et maniable qu'on appelle un poëte; il demeure assis dans des principes fixes. Il est capable d'embrasser une cause, et d'y rester attaché, quoi qu'il arrive, malgré tout, jusqu'au bout. Nulle séduction, nulle émotion, nul accident, nul changement n'altère la stabilité de sa conviction, ou la lucidité de sa connaissance. Au premier jour, au dernier jour, dans tout l'intervalle, il garde intact le système entier de ses idées claires, et la vigueur logique de son cerveau soutient la vigueur virile de son coeur. Lorsque enfin cette logique serrée s'emploie, comme ici, au service d'idées nobles, l'enthousiasme s'ajoute à la constance. L'homme juge ses opinions non-seulement vraies, mais sacrées. Il combat pour elles, non-seulement en soldat, mais en prêtre. Il est passionné, dévoué, religieux, héroïque. On a vu rarement un tel mélange: on l'a vu pleinement dans Milton.
Il était né d'une famille où le courage, la noblesse morale, le sentiment des arts s'étaient assemblés pour murmurer les plus belles et les plus éloquentes paroles autour de son berceau. Sa mère était «une personne exemplaire, célèbre dans tout le voisinage par ses aumônes[430].» Son père, étudiant à Christ-Church et déshérité comme protestant, avait fait seul sa fortune, et, parmi ses occupations d'homme de loi, avait gardé le goût des lettres, n'ayant point voulu «quitter ses libérales et intelligentes inclinations jusqu'à se faire tout à fait esclave du monde;» il écrivait des vers, était excellent musicien, l'un des meilleurs compositeurs de son temps; il choisissait Cornélius Jansen pour faire le portrait de son fils qui n'avait encore que dix ans, et donnait à son enfant la plus large et la plus complète des éducations littéraires[431]. Que le lecteur essaye de se figurer cet enfant dans cette rue de commerçants, au milieu de cette famille bourgeoise et lettrée, religieuse et poétique, où les moeurs sont régulières et les aspirations sont élevées, où l'on met les psaumes en musique, et où l'on écrit des madrigaux en l'honneur d'Oriana la reine[432], où le chant, les lettres, la peinture, tous les ornements de la belle Renaissance viennent parer la gravité soutenue, l'honnêteté laborieuse, le christianisme profond de la Réforme. Tout le génie de Milton sort de là: il a porté l'éclat de la Renaissance dans le sérieux de la Réforme, les magnificences de Spenser dans les sévérités de Calvin, et s'est trouvé avec sa famille au confluent de deux civilisations qu'il a réunies. Avant dix ans, il avait un précepteur savant «et puritain, qui lui coupa les cheveux court;» outre cela, il alla à l'école de Saint-Paul, puis à l'université de Cambridge, afin de s'instruire dans «la littérature polie,» et dès l'âge de douze ans il travailla, en dépit de ses mauvais yeux et de ses maux de tête, jusqu'à minuit et au delà. «Quand j'étais encore enfant, dit un de ses personnages qui lui ressemble[433], aucun jeu enfantin ne me plaisait. Toute mon âme s'employait, sérieuse, à apprendre et à savoir pour travailler par là au bien commun; je me croyais né pour cette fin, pour être le promoteur de toute vérité et de toute droiture.» En effet, à l'école, puis à Cambridge, puis chez son père, il se munissait et se préparait de toute sa force, «libre de tout reproche, et approuvé par tous les hommes de bien,» parcourant l'immense champ des littératures grecque et latine, non-seulement les grands écrivains, mais tous les écrivains, et jusqu'au milieu du moyen âge; en même temps l'hébreu ancien, le syriaque et l'hébreu des rabbins, le français et l'espagnol, l'ancienne littérature anglaise, toute la littérature italienne, avec tant de profit et de zèle, qu'il écrivait en vers et en prose italienne et latine comme un Italien et un Latin; par-dessus tout cela, la musique, les mathématiques, la théologie, et d'autres choses encore. Une grave pensée gouvernait ce grand labeur. «Par l'intention de mes parents et de mes amis, j'avais été destiné dès l'enfance au service de l'Église, et mes propres résolutions y concouraient. Mais étant parvenu à quelque maturité d'années, et voyant quelle tyrannie avait envahi l'Église, une tyrannie si grande que quiconque voulait prendre les ordres devait se déclarer _esclave_ par serment et sous son seing, en sorte qu'à moins de trouver sa promesse au goût de sa conscience, il fallait se parjurer ou souffrir le naufrage de sa foi, je crus meilleur de choisir un silence sans reproche plutôt que l'office sacré de la parole acheté et commencé avec la servitude et le parjure.» Il refusait d'être prêtre de la même façon qu'il avait voulu être prêtre; espérances et renoncement, tout chez lui partait de la même source, la volonté fixe d'agir noblement. Retombé dans la vie laïque, il continua à se cultiver et se perfectionner lui-même, étudiant avec passion et avec méthode, mais sans pédanterie ni rigorisme; au contraire, à l'exemple de Spenser son maître, dans l'_Allegro_, le _Penseroso_, le _Comus_, il arrangeait en broderies éclatantes et nuancées les richesses de la mythologie, de la nature et du rêve; puis, partant pour le pays de la science et du beau, il visitait l'Italie, connaissait Grotius, Galilée, fréquentait les savants, les lettrés, les gens du monde, écoutait les musiciens, se pénétrait de toutes les beautés entassées par la Renaissance à Florence et à Rome. Partout son érudition, son beau style italien et latin lui conciliaient l'amitié et les empressements des humanistes, tellement que, revenant à Florence, «il s'y trouvait aussi bien que dans sa propre patrie.» Il faisait provision de livres et de musique qu'il envoyait en Angleterre, et songeait à parcourir la Sicile et la Grèce, ces deux patries des lettres et des arts antiques. De toutes les fleurs écloses au soleil du Midi sous la main des deux grands paganismes, il cueillait librement les plus parfumées et les plus exquises, mais sans se tacher à la boue qui les entourait. «Je prends Dieu à témoin, écrivait-il plus tard, que dans tous ces endroits où il y a tant de licence, j'ai vécu pur et exempt de toute espèce de vice et d'infamie, portant continuellement dans mon esprit cette pensée, que si je pouvais échapper aux regards des hommes, je ne pouvais pas échapper à ceux de Dieu[434].» Au milieu des galanteries licencieuses et des sonnets vides, tels que les sigisbés et les académiciens les prodiguaient, il avait gardé sa sublime idée de la poésie; il songeait à choisir un sujet héroïque dans l'ancienne histoire d'Angleterre, et se confirmait dans l'opinion[435] «que celui qui veut bien écrire sur des choses louables, doit, pour ne pas être frustré de son espérance, être lui-même un vrai poëme, c'est-à-dire un ensemble et un modèle des choses les plus honorables et les meilleures; n'ayant pas la présomption de chanter les hautes louanges des hommes héroïques ou des cités fameuses, sans avoir en lui-même l'expérience et la pratique de tout ce qui est digne de louange[436].» Entre tous il aimait Dante et Pétrarque à cause de leur pureté, se disant à lui-même «que si l'impudicité dans la femme que saint Paul appelle la gloire de l'homme est un si grand scandale et un si grand déshonneur, certainement dans l'homme, qui est à la fois l'image et la gloire de Dieu, elle doit être, quoique communément on ne pense pas ainsi, un vice bien plus déshonorant et bien plus infâme[437].» Il pensa «que toute âme noble et libre doit être de naissance et sans serment un chevalier,» pour la pratique et la défense de la chasteté, et garda sa virginité jusqu'à son mariage[438]. Quelle que fût la tentation, attrait ou crainte, elle le trouvait aussi résistant et aussi ferme. Par gravité et convenance, il évitait les disputes de religion; mais si on attaquait la sienne, il la défendait âprement, jusque dans Rome, en face des jésuites qui complotaient contre lui, à deux pas de l'Inquisition et du Vatican. Le devoir dangereux, au lieu de l'écarter, l'attirait. Quand la révolution commença à gronder, il revint, par conscience, comme un soldat qui au bruit des armes court au péril, «persuadé qu'il était honteux pour lui de passer oisivement son temps à l'étranger et pour son plaisir, quand ses compatriotes luttaient pour leur liberté.» La lutte engagée, il parut aux premiers rangs, en volontaire, appelant sur lui les coups les plus rudes. Dans toute son éducation et dans toute sa jeunesse, dans ses lectures profanes et dans ses études sacrées, dans ses actions et dans ses maximes, perce déjà sa pensée dominante et permanente, la résolution de développer et dégager en lui-même l'homme idéal.
[Note 430: Life by Keightley. «Matre probatissima et eleemosynis per viciniam potissimum nota.» (_Defensio secunda._)]
[Note 431: Life by Masson. «My father destined me while yet a child to the study of polite literature.»]
[Note 432: La reine Élisabeth.]
[Note 433: _Paradise Regained._]
[Note 434: Voyez aussi les sonnets italiens et leur sentiment si religieux.]
[Note 435: Apology for Smectymnus.]
[Note 436: Above them all, (I) preferred the two famous renowners of Beatrice and Laura, who never write but honour of them to whom they devote their verse, displaying sublime and pure thoughts without transgression. And long it was not after, that I was confirmed in this opinion that he who would not be frustrate of his hope to write well hereafter in laudable things ought himself to be a true poem; that is a composition and pattern of the best and honourablest things, not presuming to sing high praises of heroic men or famous cities, unless he have in himself the experience and practice of all that which is praiseworthy. (_Apology for Smectymnus._)
These reasonings, together with a certain niceness of nature, an honest haughtiness and self-esteem.... kept me still above those low descents of mind, beneath which he must deject and plunge himself that can agree to saleable and unlawful prostitution. (_Ibid._)]
[Note 437: I argued to myself that, if unchastity in a woman, whom St. Paul terms the glory of man, be such a scandal and dishonour, then certainly in a man, who is both the image and glory of God, it must, though commonly not so thought, be much more deflouring and dishonourable. (_Ibid._)
Only this my mind gave me that every free and gentle spirit, without that oath, ought to be born a knight. (_Ibid._)]
[Note 438: Voyez _passim_ son _Traité du Divorce_, qui est transparent.]
II
Deux puissances principales conduisent les hommes: l'impulsion et l'idée; l'une, qui mène les âmes sensitives, abandonnées, poétiques, capables de métamorphoses, comme Shakspeare; l'autre, qui gouverne les âmes actives, résistantes, héroïques, capables d'immutabilité, comme Milton. Les premières sont sympathiques et fécondes en effusions; les secondes sont concentrées et disposées à la réserve[439]. Les unes se livrent, les autres se gardent. Ceux-là, par confiance et par sociabilité, avec un instinct d'artiste et une subite compréhension imitative, prennent involontairement le ton et la disposition des hommes et des choses qui les environnent, et leur dedans se met tout de suite en équilibre avec le dehors. Ceux-ci, par défiance, par rigidité, avec un instinct de combattants et un prompt regard jeté sur la règle, se replient naturellement sur eux-mêmes, et dans l'enceinte close où ils s'enferment, ils ne sentent plus les sollicitations ni les contradictions de leurs alentours. Ils se sont formé un modèle, et, dorénavant, comme une consigne, ce modèle les retient ou les pousse. Comme toutes les puissances destinées à prendre l'empire, l'idée intérieure végète et absorbe à son profit le reste de leur être. Ils l'enfoncent en eux par des méditations, ils la nourrissent de raisonnements, ils y attachent le réseau de toutes leurs doctrines et de toutes leurs expériences, en sorte que lorsqu'une tentation les assaille, ce n'est pas un principe isolé qu'elle attaque, c'est l'écheveau entier de leurs croyances qu'elle rencontre, écheveau infiniment ramifié et trop tenace pour qu'une séduction sensible puisse l'arracher. En même temps l'homme, par habitude, s'est mis en défense; l'attitude militante lui est naturelle, et il se tient debout, affermi dans l'orgueil de son courage et dans l'ancienneté de sa réflexion.
Une âme ainsi munie est comme un plongeur dans sa cloche[440]; elle traverse la vie comme il traverse la mer, pure, mais isolée. De retour en Angleterre, il retomba parmi ses livres, et admit chez lui quelques élèves auxquels il imposa comme à lui-même un travail continu, des lectures sérieuses, un régime frugal, une conduite sévère: vie de solitaire, presque d'ecclésiastique. Tout d'un coup, en un mois, après un voyage à la campagne, il se maria[441]. Quelques semaines après, sa femme retourna au logis paternel, ne voulut plus revenir, ne tint compte de ses lettres, et renvoya son messager avec dédain. Les deux caractères s'étaient choqués. Rien ne plaît moins aux femmes que le naturel austère et renfermé. Elles voient qu'elles n'ont point prise sur lui; sa dignité les effarouche, son orgueil les repousse, ses préoccupations les laissent à l'écart; elles se sentent subordonnées, négligées pour des intérêts généraux ou pour des curiosités spéculatives, jugées de plus, et d'après une règle inflexible, tout au plus regardées avec condescendance, comme une sorte d'être moins raisonnable et inférieur, exclues de l'égalité qu'elles réclament et de l'amour qui seul pour elles peut compenser la perte de l'égalité. Le caractère _prêtre_ est fait pour la solitude; les ménagements, les abandons et les grâces, l'agrément et la douceur nécessaires à toute société lui font défaut; on l'admire, mais on le plante là, surtout quand on est comme la femme de Milton un peu bornée et vulgaire[442], et que la médiocrité de l'intelligence vient s'ajouter aux répugnances du coeur. «Il avait, disent les biographes, une certaine gravité de nature..., une sévérité d'esprit qui ne condescendait point aux petites choses,» et le maintenait dans les hauteurs, dans une région qui n'est pas celle du ménage. On l'accusait d'être «âpre, colérique,» et certainement il tenait à sa dignité d'homme, à son autorité d'époux, et ne se trouvait pas estimé, respecté, prévenu autant qu'il croyait mériter de l'être. Enfin, il passait le jour parmi ses livres, et le reste du temps il habitait de coeur dans un monde abstrait et sublime dont peu de femmes ont eu la clef, sa femme moins que toute autre. En effet, il l'avait choisie en homme de cabinet, d'autant plus inexpérimenté, que sa vie antérieure avait été «mieux gouvernée et plus tempérante.» Pareillement il ressentit sa fuite en homme de cabinet, d'autant plus irrité que les façons du monde lui étaient plus inconnues. Sans craindre le ridicule, et avec la roideur d'un spéculatif tout d'un coup heurté par la vie réelle, il écrivit des traités en faveur du divorce, les signa de son nom, les dédia au Parlement, se crut divorcé, de fait, puisque sa femme refusait de revenir, de droit, parce qu'il avait pour lui quatre passages de l'Écriture; là-dessus il fit la cour à une jeune fille, et tout d'un coup, voyant sa femme à ses genoux et pleurante, il lui pardonna, la reprit, recommença son sec et triste mariage, sans se laisser rebuter par l'expérience, au contraire destiné à contracter deux autres unions encore, la dernière avec une femme plus jeune que lui de trente ans. D'autres portions de sa vie domestique ne furent point mieux ménagées ni plus heureuses. Il avait pris ses filles pour secrétaires, et leur faisait lire des langues qu'elles n'entendaient pas, tâche rebutante dont elles se plaignaient amèrement. En retour, il les accusait de n'être «ni respectueuses ni bonnes pour lui[443], de le négliger, de ne pas se soucier si elles le laissaient là, de comploter avec la servante pour le voler dans leurs achats, de lui dérober ses livres, tellement qu'elles auraient voulu vendre tout le reste aux chiffonniers.» Mary, la seconde, dit un jour en apprenant qu'il allait se marier: «Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie nouvelle, ce serait sa mort.» Parole énorme et qui jette un étrange jour sur les misères de ce ménage. Ni les circonstances ni la nature ne l'avaient fait pour le bonheur.
[Note 439: «Quand même je n'aurais eu qu'une faible teinture du christianisme, une certaine réserve naturelle d'humeur et la discipline morale enseignée par la plus noble philosophie eussent suffi pour m'inspirer le dédain des incontinences.» (_Apologie_ pour Smectymnus.)]
[Note 440: Mot de Jean-Paul Richter. Voir un excellent article sur Milton, National Review, July, 1859.]
[Note 441: 1643, à trente-cinq ans.]
[Note 442: Mute and spiritless mate.
«The bashful muteness of the virgin may oftentimes hide all the unloveliness and natural sloth which is really unfit for conversation.
«A man shall find himself bound fast to an image of earth and phlegm, with whom he looked to be the copartner of a sweet and delightsome society.» (Milton, _Doctrine and Discipline of Divorce_.)
Une jolie femme dira en revanche: «Je n'aime pas un homme qui porte sa tête comme un saint sacrement.»]
[Note 443: Undutiful and unkind.]
III