Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 3
Ainsi naquit ce théâtre; théâtre unique dans l'histoire comme le moment admirable et passager d'où il est sorti, oeuvre et portrait de ce jeune monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui. Quand un drame original et national s'élève, les poëtes qui l'établissent portent en eux-mêmes les sentiments qu'il représente. Ils manifestent mieux que les autres hommes l'esprit public, parce que l'esprit public est plus fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes éclatent dans leur coeur avec un cri plus âpre ou plus juste, et c'est pour cela que leur voix devient la voix de tous. L'Espagne chevaleresque et catholique rencontre ses interprètes dans des enthousiastes et des don Quichotte, dans Calderon soldat, puis prêtre; dans Lope, volontaire à quinze ans, amoureux exalté, duelliste errant, soldat de l'Armada, à la fin prêtre et familier du Saint-Office, si fervent, qu'il jeûne jusqu'à s'épuiser, s'évanouit d'émotion en disant la messe, et ensanglante de ses flagellations les murs de sa chambre. La sereine et noble Grèce a pour chef de ses poëtes tragiques un des plus accomplis et des plus heureux de ses enfants[28], Sophocle, le premier dans les choses du chant et de la palestre, qui, à quinze ans, chantait nu le pæan devant le trophée de Salamine, et qui, depuis, ambassadeur, général, toujours aimé des Dieux et passionné pour sa ville, offrit en spectacle dans sa vie comme dans ses oeuvres l'harmonie incomparable qui a fait la beauté du monde antique, et que le monde moderne n'atteindra plus. La France éloquente et mondaine, dans le siècle qui a porté le plus loin l'art des bienséances et du discours, trouve pour écrire ses tragédies oratoires, et peindre ses passions de salon, le plus habile artisan de paroles, Racine, un courtisan, un homme du monde, le plus capable, par la délicatesse de son tact et par les ménagements de son style, de faire parler des hommes du monde et des courtisans. Pareillement ici les poëtes conviennent à l'oeuvre. Presque tous sont des bohèmes, nés dans le peuple[29], instruits pourtant, et le plus souvent élèves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur éducation fait contraste avec leur état; Ben Jonson est beau-fils d'un maçon, maçon lui-même; Marlowe est fils d'un cordonnier; Shakspeare, d'un marchand de laine; Massinger, d'un domestique de grande maison. Ils vivent comme ils peuvent, font des dettes, écrivent pour gagner leur pain, montent sur le théâtre. Peel, Lodge, Marlowe, Jonson, Shakspeare, Heywood sont acteurs; la plupart des détails qu'on a sur leur compte sont tirés du journal d'Henslowe, un ancien prêteur sur gages, plus tard bailleur de fonds et imprésario, qui les fait travailler, leur accorde des avances, reçoit en nantissement leurs manuscrits ou leur garde-robe. Pour une pièce de théâtre, il donne sept ou huit livres sterling; après l'an 1600, les prix montent, et vont jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres. On voit bien que, même après cette hausse, le métier d'auteur donne à peine du pain; pour gagner quelque argent, il faut, comme Shakspeare, se faire entrepreneur, tâcher d'avoir une part dans la propriété du théâtre; mais le cas est rare, et la vie qu'ils mènent, vie de comédiens et d'artistes, imprévoyante, excessive, égarée à travers les débauches et les violences, parmi les femmes de mauvaise vie, au contact des jeunes galants, parmi les provocations de la misère, de l'imagination et de la licence, les mène ordinairement à l'épuisement, à l'indigence et à la mort. On jouit d'eux, et on les néglige ou on les méprise; tel, pour une allusion politique, est mis en prison, et manque de perdre les oreilles; les grands, les gens d'administration les rudoient comme des valets. Heywood, qui joue presque tous les jours, s'impose, en outre, pendant plusieurs années, l'obligation d'écrire un feuillet chaque jour, compose à la diable dans les tavernes, peine et sue en vrai manoeuvre littéraire[30], et meurt laissant deux cent vingt pièces, dont la plupart se perdront. Kyd, un des premiers, meurt dans la misère. Shirley, l'un des derniers, à la fin de sa carrière, est contraint de redevenir instituteur. Massinger meurt inconnu, et on ne trouve sur lui dans le registre de la paroisse que cette triste mention: «Philippe Massinger, un étranger.» Peu de mois après la mort de Middleton, sa veuve est forcée de demander un secours à la Cité, parce qu'il n'a rien laissé. «L'imagination opprime[31] en eux la raison, c'est la maladie commune des poëtes.» Ils veulent jouir, et se laissent aller; leur tempérament, leur coeur les maîtrise; dans leur vie comme dans leurs pièces, les impulsions sont irrésistibles; le désir arrive tout d'un coup, comme un flot qui noie les raisonnements, la résistance, et qui souvent même ne laisse ni aux raisonnements, ni à la résistance le temps de se montrer[32]. Beaucoup sont des viveurs, des viveurs tristes, sortes de Musset et de Murger, qui s'abandonnent et s'étourdissent, capables des rêves les plus poétiques et les plus purs, des attendrissements les plus délicats et les plus touchants, et qui, néanmoins, ne savent que miner leur santé et gâter leur gloire. Tels sont Nash, Decker et Greene; Nash, satirique fantaisiste, qui «abusa de son talent, et conspira en prodigue contre les bonnes heures[33];» Decker, qui passa trois ans dans la prison du Banc du Roi; Greene surtout, charmant esprit, riche, gracieux, qui se perdit à plaisir, confessant ses vices[34] publiquement, avec des larmes, et un instant après s'y replongeant. Ce sont des hommes-filles, vraies courtisanes de moeurs, de corps et de coeur. Au sortir de Cambridge, «avec de bons drilles aussi libertins que lui,» Greene avait parcouru l'Espagne, l'Italie, où il «avait vu et pratiqué, dit-il, toutes sortes d'infamies abominables à déclarer.» Vous voyez que le pauvre homme est franc, et ne s'épargne guère; il est naturel, emporté en toutes choses, dans le repentir comme dans le reste, inégal par excellence, fait pour se démentir, non pour se corriger. Au retour il devint, à Londres, un pilier de tavernes, hanteur de mauvais lieux. «J'étais noyé dans l'orgueil, dit-il; courir les filles était mon exercice journalier, et la gloutonnerie avec l'ivrognerie, mon seul plaisir;... je prenais du plaisir à jurer et à blasphémer le nom de Dieu.... Ces vanités et autres pamphlets futiles, où j'écrivaillais sur l'amour et sur mes vaines imaginations, étaient mon gagne-pain, et, à cause de tous mes vains discours, j'étais aimé de toutes sortes de gens frivoles, qui étaient mes compagnons assidus, venaient incessamment à mon logis, et là passaient le temps à trinquer, à sabler le vin, à se gorger avec moi toute la journée....» «Si je puis avoir mon contentement tant que je vis, disait-il encore, cela me suffit, je me tirerai d'affaire après la mort comme je pourrai.... L'enfer, qu'est-ce que vous me parlez de l'enfer? Je sais que, si j'y vais, j'aurai la compagnie de gens meilleurs que moi, et j'y rencontrerai aussi quelques bons drôles à tête chaude, et pourvu que je n'y sois pas cloué seul, je ne m'en soucie pas.... Si je ne craignais pas plus les juges du Banc du Roi que je ne crains Dieu, j'irais, avant de me coucher, fourrer ma main dans le sac d'un bourgeois ou d'un autre.» Un peu après, il a des remords, il se marie, peint en vers délicieux la régularité et le calme de la vie honnête, puis revient à Londres, mange son bien et la dot de sa femme avec une drôlesse de bas étage, parmi les ruffians, les entremetteurs, les filous, les filles, buvant, blasphémant, s'excédant de veilles et d'orgies, écrivant pour avoir du pain, quelquefois rencontrant parmi les criailleries et les puanteurs d'un bouge des pensées d'adoration et d'amour dignes de Rolla, le plus souvent dégoûté de lui-même, pris d'un accès de larmes entre deux buvettes, et composant de petits traités pour s'accuser, regretter sa femme, convertir ses camarades, ou prémunir les jeunes gens contre les ruses des prostituées et des escrocs. À ce régime on s'use vite; il ne lui fallut que six ans pour s'épuiser. Une indigestion de vin du Rhin et de harengs salés l'acheva. Sans son hôtesse qui le recueillit, «il serait mort dans la rue.» Il dura encore un peu, puis s'éteignit; quelquefois il lui demandait en pleurant un sou de vin de Malvoisie; il était plein de poux, n'avait qu'une chemise, et quand la sienne était au blanchissage, il était obligé d'emprunter celle du mari. Ses habits et son épée furent vendus trois shillings, et les pauvres gens payèrent les frais d'enterrement: quatre shillings pour le linceul, et six shillings quatre pence pour le convoi. C'est dans ces bas-fonds, sur ces fumiers, parmi ces dévergondages et ces violences, que poussa le génie dramatique, entre autres celui du premier, d'un des plus puissants, du vrai fondateur, Christopher Marlowe.
Celui-ci était un esprit déréglé, débordé, outrageusement véhément et audacieux, mais grandiose et sombre, avec la «véritable fureur poétique;» païen de plus, et révolté de moeurs et de doctrines. Dans cet universel retour aux sens, et dans cet élan des forces naturelles qui fait la Renaissance, les instincts corporels et les idées qui les consacrent se débrident impétueusement. Marlowe, comme Greene, comme Kett[35], est un incrédule, nie Dieu et le Christ, blasphème la Trinité[36], prétend que Moïse était un imposteur, que le Christ était plus digne de mort que Barrabas, que «si lui, Marlowe, entreprenait d'écrire une nouvelle religion, il la ferait meilleure,» et «dans chaque compagnie où il va, prêche son athéisme.» Voilà les colères, les témérités et les excès que la liberté de penser met dans ces esprits neufs, qui, pour la première fois après tant de siècles, osent marcher sans entraves. De la boutique de son père, encombrée d'enfants, du milieu des tire-pieds et des alênes, il s'est trouvé étudiant à Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour à Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et des tavernes, sa tête a fermenté, et ses passions se sont échauffées. Il devient acteur; mais s'étant cassé la jambe «dans une scène de débauche, il reste boiteux, et ne peut plus paraître sur les planches. Il annonce tout haut son incrédulité, et un procès s'entame, qui, si le temps n'eût manqué, l'eût peut-être conduit au bûcher. Il fait l'amour avec une espèce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'oeil et dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphémant. Il n'avait que trente ans; jugez de la poésie qui peut sortir d'une vie aussi emportée et aussi remplie: d'abord la déclamation exagérée, les entassements de meurtres, les atrocités, la pompeuse et furieuse fanfare de la tragédie éclaboussée dans le sang, et des passions exaltées jusqu'à la démence. Tous les commencements du théâtre anglais, _Ferrex et Porrex_, _Cambyses_, _Hieronymo_, même le _Périclès_ de Shakspeare, atteignent à ce même comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38]. C'est la première explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands de Schiller, et comment notre démocratie moderne a reconnu pour la première fois son image dans les métaphores et les cris de Charles Moor. Pareillement ici les personnages se démènent et hurlent, frappent la terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les trompettes sonnent, les tambours battent, les armures défilent, les armées s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se poignardent eux-mêmes; les discours ronflent avec des menaces titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant leurs voix de basse; «la mort hagarde, de ses serres rapaces, étreint leur coeur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie.» Le héros, le grand Tamerlan, assis sur un char que traînent des rois enchaînés, fait brûler les villes, noyer les femmes et les enfants, passer les hommes au fil de l'épée, et à la fin, atteint d'un mal invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le frappent et qu'il voudrait détrôner. Voilà déjà la peinture de l'orgueil insensé, de la fougue aveugle et meurtrière, qui, promenée à travers les dévastations, arrive à s'armer contre le ciel lui-même. La surabondance de la séve sauvage et intempérante amène ce puissant vers tonnant, cette prodigalité de carnages, cet étalage de splendeurs et de couleurs surchargées, ce déchaînement de passions démoniaques, cette audace de l'impiété grandiose. Si dans les drames qui suivent, la _Saint-Barthélemy_, le _Juif de Malte_, l'enflure diminue, la violence reste: Barabbas, le Juif, ensauvagé par la haine, est désormais sorti de l'humanité; il a été traité par les chrétiens comme une bête, et il les hait à la façon d'une bête. Il a purgé son coeur «de la compassion et de l'amour[40]; il rit quand les chrétiens pleurent. Il va se promener la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gémissent sous les murailles. Il a étudié la médecine, et s'en sert pour occuper les fossoyeurs, «pour fournir à leurs bras des tombes à creuser, et des glas de morts à mettre en branle.» Il s'est donné la joie «de remplir en un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les hôpitaux, et, à chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un homme au suicide.» Toutes ces cruautés, il les étale, il s'en applaudit, comme un démon qui se réjouit d'être un bon bourreau, et d'enfoncer les patients dans la dernière extrémité de l'angoisse. Sa fille a deux prétendants chrétiens, et, au moyen de lettres supposées, il les fait tuer l'un par l'autre. De désespoir, elle se fait religieuse, et, pour se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines veulent le dénoncer, puis le convertir; il étrangle le premier, et plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui aime le métier, et se frotte les mains de plaisir[41].--«Fais un joli noeud, serre fort; bien étranglé.--Voilà qui est proprement fait, il n'y a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bâton. Parfait, il a l'air de quêter un morceau de lard.--Ô le brave, l'habile maître que j'ai là!»--Survient le second moine, qu'ils accusent de l'assassinat[42]: «Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me bénisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. Là, j'ai presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous qui vous arrêtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.» Joignez à cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un puits le commandant turc. Il y tombe lui-même, et dans la chaudière rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret, celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont là les férocités du moyen âge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gardé l'image dans ces peintures du quinzième siècle qui représentent un roi avec sa cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on écorche; au centre, l'écorcheur à genoux qui travaille avec conscience, fort attentif à ne point gâter la peau[44].
Tout cela est roide, dira-t-on; ces gens tuent trop facilement et trop vite. C'est justement pour cela que la peinture est vraie. Car le propre des hommes de ce temps, comme des personnages de Marlowe, est la brusque détente de l'action; ce sont des enfants, des _enfants robustes_; comme un cheval au lieu d'un discours vous lâche une ruade, au lieu d'une explication ils vous donnent un coup de couteau. Nous ne savons plus aujourd'hui ce que c'est que la nature; nous gardons encore à son endroit les préjugés bienveillants du dix-huitième siècle; nous ne la voyons qu'humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son calme acquis pour une modération innée. Le fond de l'homme naturel, ce sont des _impulsions_ irrésistibles, colères, appétits, convoitises, toutes aveugles. Il voit une femme[45], il la trouve belle; tout d'un coup sa gorge se serre, il a chaud dans le dos, il lui court sus; quelqu'un veut l'en empêcher, il tue l'homme, s'assouvit, puis n'y pense plus, sauf lorsque parfois quelque vague image d'une mare de sang clapotante vient traverser sa cervelle et le rendre morne. Les subites et extrêmes décisions se confondent en lui avec le désir; à peine imaginée, la chose est faite; le grand intervalle qui se rencontre chez nous entre l'idée de l'action et l'action elle-même manque tout à fait[46]. Barabbas conçoit les meurtres, et sur-le-champ les meurtres sont accomplis; nulle délibération, nul tiraillement; c'est pour cela qu'il peut en commettre une vingtaine; sa fille le quitte, le voilà dénaturé, il l'empoisonne; son confident le trahit, il se déguise et l'empoisonne. La rage les prend au ventre, comme un accès, et alors il faut qu'ils tuent. Cellini raconté qu'offensé, il essaya de se contenir, mais qu'il suffoquait, et que, pour ne pas mourir de ce tourment, il sauta avec son poignard sur l'homme. Pareillement ici, dans _Edward II_, le roi, les nobles en appellent tout de suite aux épées; tout y est excessif et imprévu; entre deux réponses, le coeur s'est trouvé bouleversé, transporté jusqu'aux extrémités de la haine ou de la tendresse. Edward, revoyant son favori Gaveston, verse devant lui son trésor, jette à ses pieds les dignités, lui donne son sceau, se donne lui-même; et, sur une menace de l'évêque de Coventry, crie tout d'un coup[47]: «Jetez bas sa mitre d'or, déchirez son étole, baptisez-le à nouveau dans le ruisseau.» Puis, quand la reine le supplie: «Pas de cajoleries, catin française, va-t'en d'ici; Gaveston, ne lui parle pas, qu'elle sèche et crève.» Fureurs contre fureurs, les haines s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille: le duc de Lancastre tire son épée devant le roi pour tuer Gaveston; Mortimer blesse Gaveston. Les puissantes voix tendues grondent: jamais ils ne souffriront qu'un chien accapare leur prince, les dépossède de leur rang[48]. «Pour voir sa charogne naufragée sur la côte, il n'y a pas un de nous qui ne crevât son cheval.» «Nous le traînerons par les oreilles jusqu'au billot.» Ils l'ont saisi, ils vont le pendre à une branche; ils refusent de le laisser parler une seule minute au roi. En vain on les supplie; quand à la fin ils ont consenti, ils se repentent; c'est une curée qu'il leur faut tout de suite, et Warwick le reprenant de force lui tranche la tête dans un fossé. Voilà les hommes du moyen âge. Ils ont l'âpreté, l'acharnement, l'orgueil de grands dogues bien nourris et de forte race. C'est cette roideur et cette impétuosité des passions primitives qui ont fait la guerre des Deux Roses et pendant trente ans poussé les nobles sur les épées et vers les billots.