Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 29
[Note 409: «Selon le sens ordinaire de l'Écriture, dit le major Disbrowne, presque tous commettent des blasphèmes, selon ce mot de notre Sauveur dans saint Marc: «Péché, blasphème;--si cela est, il n'y a personne sans blasphème. Ainsi furent accusés David et le fils d'Éli, selon le texte: «Tu as blasphémé et fait blasphémer les autres.»]
[Note 410: Guizot, _Portraits politiques_.]
VI
Après la Bible, le livre le plus répandu en Angleterre est le _Voyage du Pèlerin_ par le chaudronnier Bunyan. C'est que le fond du protestantisme est la doctrine du salut opéré par la grâce, et que, pour rendre cette doctrine sensible, nul artiste n'a égalé Bunyan.
Pour bien parler des impressions surnaturelles, il faut être sujet aux impressions surnaturelles. Bunyan eut le genre d'imagination qui les produit. Cette imagination, puissante comme celle des artistes, mais plus violente que celle des artistes, agit dans l'homme sans le concours de l'homme, et l'assiége de spectacles qu'il n'a ni voulus ni prévus. Dès ce moment, il y a en lui comme un second être, souverain du premier, grandiose et terrible, dont les apparitions sont soudaines, dont les démarches sont inconnues, qui double ou brise ses facultés, qui le prosterne ou l'exalte, qui l'inonde de sueurs d'angoisse, qui le ravit de transports de joie, et qui par sa force, sa bizarrerie, son indépendance, lui atteste la présence et l'action d'un maître étranger et supérieur. Dès l'enfance, comme sainte Thérèse, Bunyan eut des visions, «étant grandement troublé par la pensée des tourments horribles du feu de l'enfer,» triste au milieu de ses jeux, se croyant damné, et si désespéré «qu'il souhaitait être un démon, supposant que les démons sont seulement bourreaux, et qu'il vaut mieux encore être tourmenteur que tourmenté[411].» C'était déjà l'obsession des images précises et corporelles. Sous leur effort la réflexion cesse, et l'homme est tout d'un coup précipité dans l'action. Le premier mouvement l'emportait les yeux fermés, lancé comme sur une pente roide dans les déterminations folles. Un jour, voyant un serpent passer sur la grand'route, il le frappa de son bâton sur le dos et l'étourdit. «Puis de mon bâton, je le forçai à ouvrir sa gueule, et lui arrachai son aiguillon avec mes doigts, action désespérée qui, si Dieu n'avait pas eu pitié de moi, m'aurait mené à ma fin[412].» Dès ses premiers essais de conversion, il fut extrême dans ses émotions, et maîtrisé jusqu'au coeur par la vue des objets physiques, «adorant» le prêtre, l'office, l'autel, les vêtements. «Cette pensée était devenue si forte dans mon esprit, qu'à la seule vue d'un prêtre (si sale et débauchée que fût sa vie), je sentais mon coeur défaillir sous lui, et le vénérer, et se lier à lui; oui, et pour l'amour que je leur portais, il me semblait que je me serais couché sous leurs pieds pour être foulé par eux, tant leur nom, leur habit, leur office m'enivraient et m'ensorcelaient[413].» Déjà les idées s'attachaient à lui de cette prise invincible qui fait la monomanie; absurdes ou non, il n'importait; elles régnaient en lui, non par leur vérité, mais par leur présence. La pensée d'un danger impossible l'effrayait autant que la vue d'un péril imminent. Comme un homme suspendu au-dessus d'un gouffre par une corde solide, il oubliait que la corde était solide et le vertige l'étreignait. Selon l'usage des ouvriers anglais, il aimait à sonner les cloches; devenu puritain, il trouva l'amusement profane et s'abstint; pourtant, entraîné par son désir, il montait encore au clocher et regardait sonner. «Mais bientôt après je me mis à penser: Et si une des cloches tombait?--Alors je choisis, pour me tenir, une place sous une grosse poutre qui était en travers du clocher, pensant que je serais là en sûreté.--Mais bientôt je me remis à penser que si la cloche tombait dans son balancement, elle pourrait frapper d'abord le mur, puis rebondir sur moi et me tuer malgré la poutre.--Cela fit que je me tins à la porte du clocher.--Et maintenant, pensé-je, je suis en sûreté; car si une cloche tombait, je m'esquiverais derrière ces gros murs, et je serais sauvé malgré tout.--En sorte qu'après cela j'allais encore voir sonner, sans vouloir entrer plus avant que la porte du clocher. Mais alors il me vint dans la tête: Et si le clocher aussi tombait? Et cette pensée continuelle ébranla si fort mon esprit, que je n'osai pas rester plus longtemps à la porte du clocher, que _je fus forcé_ de fuir, par crainte que le clocher ne tombât sur ma tête[414].» Souvent la simple conception d'un péché devenait pour lui une tentation si involontaire et si forte, qu'il y sentait la griffe aiguë du diable. L'idée fixe grossissait dans sa tête comme un abcès douloureux, chargé de toute la sensibilité et de tout le sang vital. «Si ce péché consistait à prononcer un tel mot, j'ai été comme si ma bouche allait prononcer ce mot, que je le voulusse ou non. Et si puissante était la tentation sur moi, que souvent j'ai été prêt à claquer des mains contre mon menton, pour empêcher ma bouche de s'ouvrir; et d'autres fois, de sauter la tête en bas dans quelque trou à fumier, pour empêcher ma bouche de parler[415].» Plus tard, au milieu d'un sermon qu'il prêchait, il était assailli par des pensées de blasphème; le mot arrivait à ses lèvres, et toute sa résistance parvenait à peine à maintenir en place le muscle soulevé par le cerveau dominateur.
Un jour que le ministre de sa paroisse prêchait contre la danse, les jurons et les jeux, il se frappa de cette idée que le sermon était pour lui, et rentra dans sa maison plein d'angoisse. Mais il mangea; son estomac chargé déchargea son cerveau, et ses remords se dissipèrent. En véritable enfant, uniquement touché de la sensation présente, il fut ravi, sauta dehors et courut au jeu. Il avait lancé sa balle et allait recommencer, quand une voix dardée du ciel entra soudainement dans son âme: «Veux-tu quitter tes péchés et aller au ciel, ou garder tes péchés et aller en enfer?» Éperdu, «je regardai le ciel, et je fus comme si, avec les yeux de mon intelligence, j'avais aperçu le Seigneur Jésus, me regardant d'un air très-fâché contre moi, et comme s'il m'avait sévèrement menacé de quelque griève punition pour ces pratiques impies et les autres semblables[416].» Tout d'un coup, réfléchissant que ses péchés étaient très-grands, et qu'il serait certainement damné quoi qu'il fît, il résolut de se contenter en attendant, et pendant cette vie de pécher tant qu'il pourrait. Il reprit sa balle, se remit à jouer avec fureur, et jura plus haut et plus souvent que jamais. Un mois après, réprimandé par une femme, tout d'un coup «à ce reproche je me tus, et baissant la tête, je souhaitai d'être de nouveau un petit enfant pour que mon père m'apprît à parler sans cette méchante habitude de jurer. Car, pensai-je, j'y suis si accoutumé qu'il serait inutile de penser à me corriger; je ne pourrais jamais le faire.--Mais je ne sais comment cela arriva, à partir de ce temps je quittai mes jurons, tellement que c'était un grand étonnement pour moi de me voir ainsi; et tandis qu'auparavant je ne savais parler sans mettre un juron devant et un derrière pour donner crédit à mes paroles, maintenant sans jurons je parlais mieux et plus aisément que je n'avais fait auparavant[417].» Ces brusques alternatives, ces résolutions violentes, ce renouvellement imprévu du coeur, sont des oeuvres de l'imagination passionnée et involontaire; par ses hallucinations, par sa souveraineté, par ses idées fixes, par ses idées folles, elle prépare un poëte et annonce un inspiré.
Les circonstances en lui développèrent le naturel; son genre de vie aidait son genre d'esprit. Il était né «dans le rang le plus bas et le plus méprisé,» fils d'un chaudronnier, lui-même chaudronnier ambulant, avec une femme aussi pauvre que lui, «tellement qu'entre eux deux ils n'avaient pas une cuiller ni un plat de mobilier.» On lui avait enseigné dans son enfance à lire et à écrire, mais depuis «il avait perdu presque entièrement ce qu'il avait appris.» L'éducation distrait et discipline l'homme; elle le remplit d'idées diverses et raisonnables; elle l'empêche de s'enfoncer dans la monomanie ou de s'échauffer par l'exaltation; elle substitue les pensées approuvées aux inventions excentriques, les opinions mobiles aux convictions roides; elle remplace les images impétueuses par les raisonnements calmes, les volontés improvisées par les décisions réfléchies; elle met en nous la sagesse et les idées d'autrui, elle nous donne la conscience et l'empire de nous-mêmes. Supprimez cette raison et cette discipline, et considérez le pauvre ouvrier ignorant à son ouvrage; la tête travaille pendant que les mains travaillent, non pas sagement, avec des habitudes acquises de logique apprise, mais par de sourdes émotions, sous un flot déréglé d'images confuses. Soir et matin, le marteau machinal berce de ses notes assourdissantes la même pensée incessamment ramenée et reployée sur elle-même. Une vision trouble, obstinée, ondoie devant lui aux lueurs de l'étain froissé qui tressaille. Dans la fournaise rouge où bout le fer, dans le cri du cuivre meurtri, dans les noirs recoins où rampe l'ombre humide, il aperçoit la flamme et les ténèbres d'en bas, et le grincement des chaînes éternelles. Demain il revoit la même image, et après-demain, et toute la semaine, et tout le mois, et toute l'année. Son front se plisse, ses yeux deviennent mornes, et sa femme, la nuit, l'entend gémir. Elle se souvient qu'elle a deux volumes dans un vieux sac: le _Chemin de l'homme simple au ciel et la Pratique de la piété_; pour se consoler il les épelle, et la pensée imprimée, déjà auguste par elle-même, devenue plus auguste par la lenteur de la lecture, s'enfonce comme un oracle dans sa croyance subjuguée. Les brasiers des diables,--les harpes d'or du ciel,--le Christ nu sur la croix sanglante,--chacune de ces idées enracinées végète vénéneuse ou salutaire dans son cerveau malade, s'étend, plonge plus avant et fleurit plus haut par une ramification de visions nouvelles, si épaisses, que dans cet esprit obstrué il n'y a plus de place ni d'air pour d'autres conceptions.--Se reposera-t-il quand, l'hiver venu, il partira pour sa tournée? Dans ses longues marches solitaires, sur les landes désertes, dans les fondrières maudites et hantées, toujours livré à lui-même, l'inévitable idée le poursuit. Ces routes défoncées où il s'embourbe, ces lourdes rivières troublées qu'il traverse sur un bac pourri, ces chuchotements menaçants des bois nocturnes, quand, dans les endroits meurtriers, la lune livide dessine des formes embusquées, tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend s'assemble en un poëme involontaire autour de l'idée qui l'absorbe; elle se change ainsi en un vaste corps de légendes sensibles, et multiplie sa force en multipliant ses détails.--Devenu sectaire, on l'enferme pendant douze ans, n'ayant d'autre entretien que le livre des _Martyrs_ et la Bible, dans une de ces prisons infectes où sous la Restauration pourrissaient les puritains. Le voilà seul encore, replié sur lui-même par la monotonie du cachot, assiégé par les terreurs de l'Ancien Testament, par le délire vengeur des prophètes, par les dogmes fulminants de saint Paul, par le spectacle des ravissements et des martyres, face à face avec Dieu, tantôt désespéré, tantôt consolé, troublé d'images involontaires et d'émotions inattendues, apercevant tour à tour le démon et les anges, acteur et témoin d'un drame intérieur dont il peut raconter les vicissitudes. Il les écrit: c'est là son livre. Vous voyez désormais l'état de ce cerveau enflammé. Appauvri d'idées, rempli d'images, livré à une pensée fixe et unique, plongé dans cette pensée par son métier machinal, par sa prison et ses lectures, par sa science et son ignorance, les circonstances, comme la nature, le font visionnaire et artiste, lui fournissent les impressions surnaturelles et les images sensibles, lui enseignent l'histoire de la grâce et les moyens de l'exprimer.
Le _Voyage du Pèlerin_ est un manuel de dévotion à l'usage des simples, en même temps qu'une épopée allégorique de la grâce. On entend ici un homme du peuple qui parle au peuple, et qui veut rendre sensible à tous la terrible doctrine de la damnation et du salut[418]. Selon Bunyan, nous sommes «les fils de la colère,» condamnés de naissance, criminels par nature, prédestinés justement à la destruction. Sous cette pensée formidable le coeur fléchit. Le malheureux homme raconte qu'il tremblait de tous ses membres, et que dans ses convulsions il lui semblait que les os de sa poitrine allaient se briser. «Un jour, assis dans la rue, je tombai dans une profonde réflexion sur l'état effroyable où mon péché m'avait mis, et après une grande rêverie je levai la tête; mais il me sembla voir comme si le soleil qui brille dans le ciel répugnait à me donner sa lumière, et comme si les pierres mêmes des rues et les tuiles des toits se conjuraient contre moi. Il me sembla qu'ils se liguaient tous ensemble pour me bannir du monde. J'étais abhorré par eux et indigne d'habiter parmi eux, parce que j'avais péché contre le Sauveur. Oh! combien chaque créature était plus heureuse que moi! Car elles étaient fermes et se tenaient en place; mais moi, j'étais emporté et perdu.» Contre le pécheur qui se repent, les démons s'assemblent; ils obscurcissent sa vue, ils l'assiégent de fantômes, ils hurlent à côté de lui pour l'entraîner dans leurs précipices, et la noire vallée où le pèlerin se plonge égale à peine par l'horreur de ses symboles l'angoisse des terreurs dont il est assailli. «Aussi loin que cette vallée s'étendait, il y avait à main droite une fosse très-profonde, qui est celle où les aveugles ont conduit les aveugles dans tous les âges, et où les uns et les autres ont misérablement péri. Et, voyez, de l'autre côté il y avait une très-dangereuse fondrière dans laquelle celui qui tombe, fût-il homme de bien, ne trouve point de fond pour y poser le pied.--Ce sentier-là était extrêmement étroit, et pour cela le pauvre Chrétien avait encore plus à se garer; car lorsqu'il tâchait dans l'obscurité d'éviter la fosse de droite, il était près de rouler dans la fondrière de l'autre côté; et aussi, quand il voulait s'écarter sans grande précaution de la fondrière, il était près de tomber dans la fosse. Ainsi il allait, et je l'entendis ici soupirer amèrement; car, outre le danger qu'on a dit, le sentier était si obscur que quand il levait le pied pour le mettre en avant, il ne savait pas où ni sur quoi il le mettrait ensuite.--Vers le milieu de la vallée j'aperçus la gueule de l'enfer; et elle était tout près de la route. À présent, pensa Chrétien, que ferai-je?--Et de moment en moment la flamme et la fumée sortaient en si grande abondance avec des étincelles et des bruits hideux, qu'il était forcé de relever son épée et de recourir à une autre arme appelée _prière_.--Il alla ainsi longtemps; et toujours cependant la flamme arrivait jusqu'à lui; et il entendait aussi des voix lamentables et comme des frôlements et des froissements deçà et delà, tellement qu'il pensait parfois qu'il serait déchiré en pièces ou foulé comme la boue des rues[419].»--Contre ces angoisses, ni ses bonnes oeuvres, ni ses prières, ni sa justice, ni toute la justice et toutes les prières de toutes les autres créatures ne pourront le défendre. Seule la grâce justifie. Il faut que Dieu lui impute la pureté du Christ et le sauve par un choix gratuit. Rien de plus passionné que la scène où, sous le nom de son pauvre pèlerin, il raconte ses doutes, sa conversion, sa joie et la soudaine transformation de son coeur. «Seigneur, dis-je, un si grand pécheur que moi peut-il être reçu par toi et sauvé par toi?--Ici je l'entendis qui disait: Celui qui vient à moi, je ne le rejetterai jamais.--Et alors mon coeur fut plein de joie, mes yeux furent pleins de larmes, et toute mon âme déborda d'amour pour le nom, le peuple et les voies de Jésus-Christ. Cela me fit voir que tout le monde, malgré toute la justice qui est en lui, est dans un état de condamnation. Cela me fit voir que Dieu le père, quoiqu'il soit juste, peut justement justifier le pécheur qui revient. Cela me fit grandement rougir de l'infamie de ma première vie. Cela me confondit par le sentiment de mon ignorance, parce que jamais pensée n'était venue auparavant dans mon coeur qui me montrât si bien la beauté de Jésus-Christ. Cela me rendit désireux d'une sainte vie et passionné pour faire quelque chose en l'honneur et à la gloire du nom du Seigneur Jésus. Oui, et je pensai que si j'avais maintenant mille pintes de sang dans mon corps, je le répandrais tout pour l'amour du Seigneur Jésus[420].»
Une pareille émotion ne calcule point les combinaisons littéraires. L'allégorie, le plus artificiel des genres, est naturelle à Bunyan. S'il l'emploie ici, c'est qu'il l'emploie partout; et s'il l'emploie partout, c'est par nécessité, non par choix. Comme les enfants, les paysans et tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles; il ne saisit les vérités qu'habillées d'images; les termes abstraits lui échappent; il veut palper des formes et contempler des couleurs. C'est que les sèches vérités générales sont une sorte d'algèbre, acquise par notre esprit fort tard et après beaucoup de peine, contre notre inclination primitive, qui est de considérer des événements détaillés et des objets sensibles, l'homme n'étant capable de contempler les formules pures qu'après s'être transformé par dix ans de lecture et de réflexion. Nous comprenons du premier coup le mot _purification du coeur_; Bunyan ne l'entend pleinement qu'après l'avoir traduit par cet apologue[421]. «L'interprète prit Chrétien par la main et le conduisit dans une très-grande chambre qui était pleine de poussière, parce qu'elle n'avait jamais été balayée. Après qu'il l'eut considérée un peu de temps, il appela un homme pour la balayer. Mais quand cet homme eut commencé à la balayer, la poussière se mit à voler si abondamment que Chrétien en fut presque étouffé. Alors l'interprète dit à une demoiselle qui était là: Apportez ici de l'eau et arrosez la chambre. Après qu'elle l'eut fait, on la balaya et on la nettoya avec plaisir.--Alors Chrétien dit: Que veut dire ceci?--L'interprète répondit: Cette chambre est le coeur de l'homme qui jamais n'a été sanctifié par la douce grâce de l'Évangile. La poussière est son péché originel et la corruption intérieure qui a sali tout l'homme. Le premier qui s'est mis à balayer est la Loi; mais celle qui a apporté l'eau et qui a arrosé la chambre est l'Évangile. Maintenant tu as vu que lorsque le premier s'est mis à balayer, la poussière a volé tellement que la chambre n'a pu être nettoyée et que tu as été presque étouffé; c'était pour te montrer que la Loi, au lieu de balayer par son opération le péché du coeur, le ranime, lui donne de la force, l'accroît dans l'âme, en même temps qu'elle le manifeste et le condamne, car elle ne donne pas le pouvoir de le vaincre.--Au contraire, quand tu as vu la demoiselle arroser d'eau la chambre, en sorte qu'on a pu la nettoyer avec plaisir, c'était pour te montrer que lorsque l'Évangile vient dans le coeur avec ses douces et précieuses rosées, comme tu as vu la demoiselle abattre la poussière en arrosant d'eau le plancher, de même le péché est vaincu et subjugué, et l'âme nettoyée par la foi, et par conséquent propre à recevoir le roi de gloire[422].» Ces répétitions, ces phrases embarrassées, ces comparaisons familières, ce style naïf dont la maladresse rappelle les périodes enfantines d'Hérodote, et dont la bonhomie rappelle les contes de madame Bonne, prouvent que si l'ouvrage est allégorique, c'est pour être intelligible, et que Bunyan est poëte parce qu'il est enfant.
Regardez bien cependant. Sous la simplicité, vous apercevez la puissance, et dans la puérilité la vision. Ces allégories sont des hallucinations aussi nettes, aussi complètes et aussi saines que les perceptions ordinaires. Personne, sauf Spenser, n'a été si lucide. D'eux-mêmes les objets imaginaires surgissent devant lui. Il n'a point de peine à les appeler ou à les former. Ils s'accommodent dans tous leurs détails à tous les détails du précepte qu'ils représentent, comme un voile souple se modèle sur le corps qu'il revêt. Il distingue et place toutes les parties du paysage, ici la rivière, le château sur la droite, un drapeau sur la tourelle gauche, le soleil couchant trois pieds plus bas, un nuage ovale dans le premier tiers du ciel, avec une précision d'arpenteur. On croit revoir, en le lisant, les vieilles cartes géographiques du siècle où les profils saillants des cités anguleuses sont enfoncés dans le cuivre par un burin aussi sûr qu'un compas[423]. Les dialogues coulent de sa plume comme en un rêve. Il n'a pas l'air d'y penser; on dirait même qu'il n'est pas là. Les événements et les discours semblent naître et s'ordonner en lui sans son concours. Rien de plus froid ordinairement que les personnages allégoriques; les siens sont vivants. Au spectacle de ces détails si petits et si familiers; l'illusion vous prend. Le géant Désespoir, simple abstraction, devient aussi réel entre ses mains qu'un geôlier ou un fermier d'Angleterre. On l'entend causer la nuit, dans son lit, avec sa femme mistress Défiance, qui lui donne de bons conseils, parce que, dans ce ménage comme dans les autres, l'animal fort et brutal est le moins avisé des deux: «Elle lui conseilla de prendre les prisonniers, quand il se lèverait le matin, et de les battre sans merci. En sorte que lorsqu'il se leva, il prit un bâton pesant de pommier sauvage, et descendit vers eux dans le cachot, et là se mit d'abord à les injurier comme s'ils étaient des chiens, quoiqu'ils ne lui eussent jamais dit un mot déplaisant; puis il tombe sur eux et il les bat terriblement, de façon qu'ils n'avaient plus la force de s'assister ni de se retourner par terre[424].» Ce bâton choisi avec l'expérience d'un forestier, cet instinct d'injurier d'abord et de tempêter pour se mettre en train d'assommer, voilà des traits de moeurs qui attestent la sincérité du conteur et font la persuasion du lecteur. Bunyan a l'abondance, le naturel, l'aisance, la netteté d'Homère; il est aussi proche d'Homère qu'un chaudronnier anabaptiste peut l'être d'un chantre héroïque, créateur de dieux.