Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 28

Chapter 283,732 wordsPublic domain

Entre les deux, elle fait des combattants. Ils se sont enrichis et accrus extraordinairement en quatre-vingts ans, comme il arrive toujours aux gens qui travaillent, vivent honnêtement et se tiennent debout à travers la vie, soutenus par un grand ressort intérieur. Ils peuvent résister dorénavant, et, poussés à bout, ils résistent; ils aiment mieux prendre les armes que de se laisser acculer à l'idolâtrie et au péché. Le Long Parlement s'assemble, défait le roi, épure la religion; l'écluse est lâchée, les indépendants par-dessus les presbytériens, les exaltés par-dessus les fervents, tous se précipitent; la foi irrésistible et envahissante, l'enthousiasme font un torrent, noient, ou troublent les cerveaux les plus sains, les politiques, les juristes, les capitaines. La Chambre emploie un jour entier par semaine à délibérer sur l'avancement de la religion. Sitôt qu'on touche à ses dogmes, elle entre en fureur. Un pauvre homme, Paul Best, étant accusé de nier la Trinité, elle veut qu'on dresse une ordonnance pour le punir de mort; James Naylor ayant cru qu'il était Dieu, elle s'acharne onze jours durant à son procès avec une animosité et une férocité hébraïques: «Je pense qu'il n'y a personne plus possédé du diable que cet homme.--C'est notre Dieu qui est ici supplanté.--Mes oreilles ont tressailli, mon coeur a frémi en entendant ce rapport.--Je ne parlerai pas davantage. Bouchons nos oreilles et lapidons-le[392].» Devant la Chambre, publiquement, des hommes officiels avaient des extases. Après l'expulsion des presbytériens, le prédicateur Hugh Peters s'écriait au milieu d'un sermon: «Voici, voici maintenant la révélation; je vais vous en faire part. Cette armée extirpera la monarchie, non-seulement ici, mais en France et dans les autres royaumes qui nous entourent. On dit que nous entrons dans une route jusqu'ici sans exemple; que pensez-vous de la vierge Marie? Y avait-il auparavant quelque exemple qu'une femme pût concevoir sans la société d'un homme? Ceci est un temps qui servira d'exemple aux temps à venir[393].» Cromwell trouve dans la Bible des prédictions, des conseils pour le temps présent, des justifications positives de sa politique. «Je crois vraiment que le Seigneur a dessein de délivrer son peuple de tout fardeau, et qu'il est près d'accomplir tout ce qui a été prédit au psaume 113. C'est ce psaume qui m'encourage.» Et il récite et commente pendant une heure le psaume 113. Il a beau être calculateur, ambitieux par excellence, il est néanmoins vraiment fanatique et sincère. Son médecin contait qu'il avait été fort mélancolique pendant des années entières, avec des imaginations bizarres, et la persuasion fréquente qu'il allait mourir. Deux ans avant la révolution, il écrivait à son cousin: «Véritablement, aucune pauvre créature n'a plus de causes que moi de se mettre en avant pour la cause de son Dieu. Que le Seigneur m'accepte dans son Fils et me donne de marcher dans la lumière, et nous donne de marcher dans la lumière, comme il est la lumière. Béni soit son nom pour avoir brillé sur un coeur aussi obscur que le mien!» Certainement il songeait à devenir saint autant qu'à devenir roi, et aspirait au salut comme au trône. Au moment d'entrer en Irlande et d'y massacrer les catholiques, il écrivait à sa belle-fille une lettre de direction que Baxter ou Taylor eussent volontiers signée. Du milieu des affaires, en 1651, il exhortait ainsi sa femme: «Ma très-chère, je ne puis me décider à manquer cette poste, quoique j'aie beaucoup à écrire. Je me réjouis d'apprendre que ton âme prospère. Que le Seigneur augmente encore et encore ses faveurs envers toi. Le plus grand bien que ton âme puisse désirer est que le Seigneur tourne vers toi la lumière de son visage, qui est meilleure que la vie. Que le Seigneur bénisse tous les bons conseils et exemples que tu donnes à ceux qui sont autour de toi, et entende toutes tes prières, et t'accepte toujours.» Il demanda en mourant si la grâce, une fois reçue, pouvait se perdre, et fut rassuré quand il apprit que non, étant certain, dit-il, d'avoir été une fois en état de grâce. Il expira sur cette prière: «Seigneur, quoique je sois une pauvre et misérable créature, je suis en alliance avec toi par la grâce, et je puis, je dois venir à toi pour ton peuple. Tu as fait de moi, quoique très-indigne, un humble instrument pour ton service.... Seigneur, de quelque façon que tu disposes de moi, continue et achève de leur faire du bien. Et achève l'oeuvre de réforme, et rends le nom du Christ glorieux dans le monde[394].» Sous cet esprit pratique, prudent, propre au monde, il y avait un fonds anglais d'imagination trouble et puissante[395], capable d'engendrer le calvinisme passionné et les craintes mystiques. Les mêmes contrastes se heurtaient et se conciliaient chez les autres indépendants. En 1648, après de fausses manoeuvres, ils se trouvèrent en danger, placés entre le roi et le Parlement; là-dessus ils s'assemblèrent plusieurs jours de suite à Windsor pour se confesser devant Dieu et lui demander son aide, et découvrirent que tout le mal venait des conférences qu'ils avaient eu la faiblesse de proposer au roi. «Et dans ce sentier, dit l'adjudant général Allen, le Seigneur nous mena pour nous montrer non-seulement notre péché, mais notre devoir. Et cela s'appesantit si unanimement sur chaque coeur, qu'il y eut à peine un de nous qui fût capable de dire un mot aux autres, à cause des larmes amères qu'il versait, en partie par le sentiment et la honte de nos iniquités, de notre peu de foi, de notre lâche crainte des hommes, des conseils charnels que nous avions tenus avec notre sagesse, et non avec la parole du Seigneur[396].» Là-dessus, ils résolurent de mettre le roi en jugement et à mort, et firent comme ils avaient résolu.

Autour d'eux, l'exaltation, la folie gagnent: indépendants, millénariens, antinomiens, anabaptistes, libertins, familistes, quakers, enthousiastes, chercheurs, perfectistes, sociniens, ariens, antitrinitairiens, antiscripturistes, sceptiques, la liste des sectes ne finit pas. Des femmes, des troupiers montaient subitement en chaire et prêchaient. Les cérémonies les plus étranges s'étalaient en public. En 1644, dit le docteur Featly, «les anabaptistes rebaptisèrent cent hommes et femmes ensemble au crépuscule, dans des ruisseaux, dans des bras de la Tamise et ailleurs, les plongeant dans l'eau par-dessus la tête et les oreilles.» Un certain Oates, dans le comté d'Essex, «fut traduit devant le jury pour le meurtre d'Anne Martin, qui était morte, quelques jours après son baptême, d'un froid qui l'avait saisie.» Fox conversait avec le Seigneur, et témoignait à haute voix, dans les rues et dans les marchés, contre les péchés du siècle. «William Simpson[397] (un de ses disciples) reçut l'ordre du Seigneur d'aller à plusieurs reprises, pendant trois ans, nu et sans chaussures devant eux, comme un signe pour eux, dans les marchés, dans les cours, dans les villes, dans les cités, dans les maisons des prêtres, dans les maisons des hommes puissants, leur disant: Vous serez tous dépouillés et mis à nu, comme je suis dépouillé et mis à nu.--Et d'autres fois il reçut l'ordre de mettre un sac sur sa tête, et de barbouiller sa figure, et de leur dire: Le Seigneur barbouillera votre religion, tout comme je suis barbouillé moi-même.» Une femme entra dans la chapelle de White-Hall complétement nue, au milieu du service, le lord Protecteur étant présent. Un quaker vint à la porte du Parlement avec une épée tirée, et blessa plusieurs personnes présentes, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient à la Chambre. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient que le Christ allait descendre pour régner en personne sur la terre, pendant mille ans, avec les saints pour ministres. Les _ranters_ reconnaissaient comme signe principal de la foi les vociférations furieuses et les contorsions. Les chercheurs pensaient que la vérité religieuse ne doit être saisie que dans une sorte de brouillard mystique, avec doute et appréhension. Les muggletoniens décidaient que «John Reeve et Ludovick Muggleton étaient les deux derniers prophètes et messagers de Dieu;» ils déclaraient les quakers possédés du diable, exorcisaient le diable et prophétisaient que William Penn serait damné. J'ai cité tout à l'heure James Naylor, ancien quartier-maître du général Lambert, adoré comme un Dieu par ses sectateurs. Plusieurs femmes conduisaient son cheval, d'autres jetaient devant lui des mouchoirs et des écharpes, chantant: Saint, Saint, Seigneur Dieu. Elles l'appelaient le plus beau des dix mille, le Fils unique de Dieu, le prophète du Dieu très-haut, le Roi d'Israël, le Fils éternel de la justice, le Prince de la paix, Jésus, celui en qui l'espoir d'Israël réside. L'une d'elles, Dorcas Erbury, déclara, qu'elle était restée morte deux jours entiers dans sa prison d'Exeter, et que Naylor l'avait ressuscitée en lui imposant les mains. Sarah Blackbury le trouvant prisonnier, le prit par la main, et lui dit: «Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en. Pourquoi restes-tu assis parmi les pots?--» Puis elle lui baisa la main et se prosterna devant lui. Lorsqu'on le mit au pilori, quelques-uns de ses disciples se mirent à chanter, à pleurer, à frapper leur poitrine; d'autres baisaient ses mains, se couchaient sur son sein et baisaient ses blessures[398]. Bedlam déchaîné n'aurait pas fait mieux.

Au-dessous de ces bouillonnements désordonnés de la surface, les couches saines et profondes de la nation s'étaient prises, et la foi nouvelle y faisait son oeuvre, oeuvre pratique et positive, politique et morale. Tandis que la réforme allemande, selon l'usage allemand, aboutissait aux gros livres et à une scolastique, la réforme anglaise, selon l'usage anglais, aboutissait à des actions et à des établissements. «Comment sera gouvernée l'Église de Christ:» voilà la grande question qui s'agite entre les sectes. La Chambre des communes demande à l'assemblée des théologiens «si les assemblées locales[399], provinciales et nationales sont de droit divin et instituées par la volonté et le commandement de J. C.? Si elles le sont toutes? S'il n'y en a que quelques-unes, et lesquelles? Si les appels portés des anciens d'une congrégation aux assemblées provinciales, départementales et nationales sont de droit divin et par la volonté et le commandement de J. C.? Si quelques-unes seulement sont de droit divin? Lesquelles? Si le pouvoir des assemblées en de tels appels est de droit divin et par la volonté et le commandement de J. C.?» et cent autres questions du même genre. Le Parlement déclare que[400], d'après l'Écriture, les dignités de prêtre et d'évêque sont égales, règle les ordinations, les convocations, les excommunications, les juridictions, les élections, dépense la moitié de son temps et use toute sa force à fonder l'Église presbytérienne.--Pareillement chez les indépendants, la ferveur engendre le courage et la discipline. Les _côtes de fer_ de Cromwell «sont la plupart[401] des fils de francs-tenanciers qui s'engagent dans la guerre par un principe de conscience, et qui, étant bien armés au dedans par la satisfaction de leur conscience et au dehors par de bonnes armes de fer, font ferme ou chargent en désespérés comme un seul homme.» Cette armée où des caporaux inspirés prêchent des colonels tièdes, opère avec la solidité et la précision d'un régiment russe; c'est un devoir, un devoir envers Dieu que de tirer juste et de marcher en ligne, et le parfait chrétien produit le parfait soldat. Nulle séparation ici entre la spéculation et la pratique, entre la vie privée et la vie publique, entre le spirituel et le temporel. Ils veulent appliquer l'Écriture, établir «le royaume de Dieu sur la terre,» instituer non-seulement une Église chrétienne, mais encore une société chrétienne, changer la loi en gardienne des moeurs, imposer la piété et la vertu; et pour un temps ils y réussissent. «Quoique la discipline de l'Église fût renversée[402], dit Neal, il y avait un esprit extraordinaire de dévotion parmi le peuple dans le parti du Parlement. Le jour du Seigneur était gardé avec une exactitude remarquable, les églises étant remplies d'auditeurs attentifs et nombreux; trois et quatre fois par jour les officiers de paix faisaient des patrouilles dans les rues, et fermaient toutes les maisons publiques. Personne ne voyageait sur les routes et ne se promenait dans les champs, excepté en cas de nécessité absolue. Des exercices religieux étaient établis dans les familles privées, comme lire l'Écriture, prier en famille, répéter des sermons, chanter des psaumes; et cela était si universel que vous auriez pu parcourir toute la ville de Londres, le dimanche soir, sans voir une personne oisive ou sans entendre autre chose que le son des prières ou des cantiques qui sortait des églises et des maisons publiques[403]. Les gens n'hésitaient pas à se lever avant le jour et à franchir une grande distance pour avoir le bonheur d'entendre la parole de Dieu.--Il n'y avait point de maisons de jeu, ni de maisons de filles. On ne voyait et on n'entendait dans les rues ni jurons profanes, ni ivrognerie, ni aucune sorte de débauche.... Les soldats du Parlement accouraient en foule aux sermons, parlaient de religion, priaient et chantaient des psaumes ensemble en montant la garde.» En 1644, le Parlement défendit de vendre des denrées le dimanche, «de voyager, de transporter des fardeaux, de faire aucun travail mondain, sous peine de dix schillings d'amende pour le voyageur, et de cinq schillings pour chaque charge,» de «prendre part ou d'assister à aucune lutte, sonnerie de cloches, tir, marché, buvette, danse, jeu, sous peine d'une amende de cinq schillings pour chaque personne au-dessus de quatorze ans. Si des enfants sont trouvés coupables d'une de ces fautes, les parents ou tuteurs payeront douze pence pour chaque faute. Si les diverses amendes ci-dessus mentionnées ne peuvent être payées, les coupables seront mis dans les _stocks_ pendant l'espace de trois heures.» Quand les indépendants furent au pouvoir, la sévérité fut plus âpre encore. Les officiers de l'armée ayant convaincu de blasphème un de leurs quartier-maîtres, «le condamnèrent à avoir la langue percée d'un fer rouge, son épée brisée au-dessus de sa tête, et à être chassé de l'armée.» Pendant l'expédition de Cromwell en Irlande, «on n'entendait pas un blasphème dans tout le camp, les soldats employant leurs heures de loisir à lire leurs Bibles, à chanter des psaumes et à tenir des conférences religieuses[404].» En 1650, les peines infligées aux profanateurs du dimanche furent doublées. Des lois violentes furent portées contre les paris, la galanterie fut taxée de crime, les théâtres furent démolis, les spectateurs mis à l'amende, les acteurs fouettés à la queue de la charrette, l'adultère puni de mort: pour mieux frapper le vice, ils persécutaient le plaisir. Mais s'ils étaient austères envers autrui, ils l'étaient envers eux-mêmes, et pratiquaient les vertus qu'ils imposaient. Après la Restauration, deux mille ministres, pour ne pas se conformer à la nouvelle liturgie, renoncèrent à leurs cures, sauf à mourir de faim avec leurs familles. «Beaucoup d'entre eux, ne croyant pas avoir le droit de quitter leur ministère après y avoir été destinés par l'ordination, prêchèrent à ceux qui voulurent les entendre dans les champs et dans les maisons particulières, jusqu'à ce qu'ils fussent saisis et jetés dans des prisons où un grand nombre d'entre eux périrent[405].» Les cinquante mille vétérans de Cromwell, licenciés tout d'un coup et sans ressources, ne fournirent pas une seule recrue aux vagabonds et aux bandits. «Les royalistes eux-mêmes confessèrent que dans toutes les branches d'industrie honnête, ils prospéraient au delà des autres hommes, que nul d'entre eux n'était accusé de larcin ou de brigandage, qu'on n'en voyait pas un demander l'aumône, et que si un boulanger, un maçon ou un charretier se faisait remarquer par sa sobriété et son activité, il était très-probablement un des vieux soldats d'Olivier[406].» Purifiés par la persécution et ennoblis par la patience, ils finiront par conquérir la tolérance de la loi comme le respect du public, et relèveront la morale nationale comme ils ont sauvé la liberté nationale. Cependant les autres, fugitifs en Amérique, poussent jusqu'au bout ce grand esprit religieux et stoïque, avec ses faiblesses et ses forces, avec ses vices et ses vertus. Leur volonté, tendue par une foi fervente, tout employée à la vie politique et pratique, invente l'émigration, supporte l'exil, repousse les Indiens, fertilise le désert, érige la morale rigide en loi civile, institue et arme l'Église, et sur la Bible fonde l'État[407].

Ce n'est pas d'une pareille conception de la vie qu'une véritable littérature peut sortir. L'idée du beau y manque, et qu'est-ce qu'une littérature sans l'idée du beau? L'expression naturelle des mouvements du coeur y est proscrite, et qu'est-ce qu'une littérature sans l'expression naturelle des mouvements du coeur? Ils ont aboli comme impies le libre drame et la riche poésie que la Renaissance avait portés jusqu'à eux. Ils rejettent comme profanes le style orné et l'ample éloquence que l'imitation de l'antiquité et de l'Italie avait établis autour d'eux. Ils se défient de la raison et sont incapables de philosophie. Ils ignorent les divines langueurs de l'Imitation et les tendresses touchantes de l'Évangile. On ne trouve dans leur caractère que virilité, dans leur conduite qu'austérité, dans leur esprit qu'exactitude. On ne voit parmi eux que des théologiens échauffés, des controversistes minutieux, des hommes d'action énergiques, des cerveaux bornés et patients, tous préoccupés de preuves positives et d'oeuvres effectives, dépourvus d'idées générales et de goûts délicats, appesantis sur les textes, raisonneurs secs et obstinés qui tourmentent l'Écriture pour en extraire une forme de gouvernement ou un code de doctrine. Rien de plus étroit et de plus laid que ces recherches et ces disputes. Un pamphlet du temps demande la liberté de conscience, et tire ses arguments: «1º De la parabole du blé et de l'ivraie qui poussent ensemble jusqu'à la moisson; 2º de cette prescription des apôtres: Que chaque homme soit persuadé dans son propre entendement; 3º de ce texte: Partout où manque la foi est le péché; 4º de cette règle divine de notre Sauveur: Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-mêmes[408].» Plus tard, quand la Chambre en fureur veut juger James Naylor, le procès s'enfonce dans une interminable discussion juridique et théologique, les uns prétendant que le crime commis est une idolâtrie, d'autres qu'il est une séduction, chacun vidant devant l'assemblée son arsenal de commentaires et de textes[409]. Rarement une génération s'est trouvée plus mutilée de toutes les facultés qui produisent la contemplation et l'ornement, plus réduite aux facultés qui nourrissent la discussion et la morale. Comme un splendide insecte qui s'est transformé et qui a perdu ses ailes, on voit la poétique génération d'Élisabeth disparaître et ne laisser à sa place qu'une lourde chenille, fileuse opiniâtre et utile, armée de pattes industrieuses et de mâchoires redoutables, occupée à ronger de vieilles feuilles et à dévorer ses ennemis. Point de style; ils parlent en hommes d'affaires; tout au plus, çà et là, un pamphlet de Prynne a de la vigueur. Les histoires, celle de May, par exemple, sont plates et lourdes. Les mémoires, même ceux de Ludlow, de mistress Hutchinson, sont longs, ennuyeux, véritables factums dépourvus d'accent personnel, vides d'effusion et d'agrément; tous, «ils semblent s'oublier et ne s'occupent que des destinées générales de leur cause[410].» De bons ouvrages de piété, des sermons solides et convaincants, des livres sincères, édifiants, exacts, méthodiques, comme ceux de Baxter, de Barclay, de Calamy, de John Owen, des récits personnels comme celui de Baxter, comme le journal de Fox, comme la vie de Bunyan, une grande provision consciencieusement rangée de documents et de raisonnements, voilà tout ce qu'ils offrent; le puritain détruit l'artiste, roidit l'homme, entrave l'écrivain, et ne laisse subsister de l'artiste, de l'homme, de l'écrivain, qu'une sorte d'être abstrait, serviteur d'une consigne. S'il se rencontre parmi eux un Milton, c'est que par ses vastes curiosités, ses voyages, son éducation encyclopédique, surtout par son adolescence trempée dans la grande poésie de l'âge précédent, et par son indépendance d'esprit hautainement défendue même contre les sectaires, Milton dépasse la secte. À proprement parler, ils ne pouvaient avoir qu'un poëte, poëte sans le vouloir, un fou, un martyr, héros et victime de la grâce, véritable prédicateur, qui atteint le beau par rencontre en cherchant l'utile par principe, pauvre chaudronnier qui, employant les images pour être compris des manouvriers, des matelots, des servantes, est parvenu, sans y prétendre, à l'éloquence et au grand art.

[Note 383: Voir le théâtre de Beaumont et Fletcher, les personnages de Bawder, Protalyce et Brunehaut dans _Thierry et Théodoret_.--Dans _The custom of the country_, plusieurs scènes représentent l'intérieur d'une maison de prostitution, chose fréquente du reste dans ce théâtre (_Massinger_, _Shakspeare_). Mais ici les pensionnaires de la maison sont des hommes.--_Voyez_ aussi _Rule a wife and have a wife_.]

[Note 384: Calvin, cité par Haag, II, 216, _Histoire des dogmes chrétiens_.]

[Note 385: Ce sont les supralapsaires.]

[Note 386: Traduction de Tyndal, 1549.]

[Note 387: Interrogatoire de M. Axton, 1570. «Je ne puis consentir à porter ce surplis; c'est contre ma conscience. J'espère qu'avec l'aide de Dieu je ne mettrai jamais cette manche, qui est une marque de la bête.»--Interrogatoire de White, gros bourgeois de Londres, accusé de ne pas aller à son église paroissiale (1572): «Toutes les Écritures sont pour détruire l'idolâtrie et chaque chose qui s'y rapporte.--Quel est l'endroit où est cette défense?--Le Deutéronome et d'autres endroits; et Dieu par Isaïe nous commande de ne point nous souiller avec les vêtements de l'image, mais de les rejeter comme une impureté de femme.»]

[Note 388: Préface de Tyndal.]

[Note 389: Un mot revient sans cesse: Tenderness of conscience. A squeamish stomach.... Our weaker brethern, etc.]

[Note 390: La séparation des anglicans et des dissidents peut être datée de 1564.]

[Note 391: 1592.]

[Note 392: _Burton's Diary_, I, 54, etc.]

[Note 393: Guizot, _Portraits politiques_, 63. _Voyez_ Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_.]

[Note 394: _Cromwell's speeches and letters_, by Carlyle.]

[Note 395: _Voyez_ ses discours. Le style est décousu, obscur, passionné, extraordinaire, comme d'un homme qui n'est pas maître de son cerveau, et qui, malgré cela, voit juste par une sorte d'intuition.]

[Note 396: Carlyle, _ib._, I, 254.]

[Note 397: _Fox's Journal_, 511, 543.]

[Note 398: _Burton's Diary_, I, 54.--Neal, _History of the Puritans_ (supplément, t. III).--_Pictorial History_, III, 813.]

[Note 399: En anglais, _classical_.]

[Note 400: Neal, II, 359.]

[Note 401: _Whitelocke's memorials_, I, 68.]

[Note 402: Neal, II, 155.]

[Note 403: Comparer à notre Révolution: la Bastille démolie, on y mit l'écriteau suivant: «Ici l'on danse.» Dans ce contraste on voit en abrégé l'opposition des deux doctrines et des deux nations.]

[Note 404: Neal, II, 552, 562, 571.]

[Note 405: Baxter, 101.]

[Note 406: Macaulay, _History of England_, I, 152.]

[Note 407: «Le nommé John Denis est fouetté en public pour avoir chanté une chanson profane. La petite Mathias ayant donné des marrons rôtis à Jérémie Boosy, et lui ayant dit avec ironie qu'il les lui rendra en Paradis, criera trois fois _grâce_ à l'église, et sera trois jours au pain et à l'eau en prison.» Massachussets, 1660-1670.]

[Note 408: Neal, II, 384.]