Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 24

Chapter 243,897 wordsPublic domain

Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui répondre, et la religion n'est complète que lorsque la prière du peuple vient s'ajouter à la révélation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reçoit son Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin, Mélanchthon; les principaux et les plus fervents des réformateurs de l'Europe ont été appelés pour «composer un corps de doctrines conformes à l'Écriture,» et pour exprimer un corps de sentiments conformes à la véritable foi des chrétiens. Admirable livre où respire tout l'esprit de la réforme, où, à côté des touchantes tendresses de l'Évangile et des accents virils de la Bible, palpitent la profonde émotion, la grave éloquence, la générosité, l'enthousiasme contenu des âmes héroïques et poétiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les approches du bûcher. «Père tout-puissant et miséricordieux, nous avons erré et nous nous sommes égarés hors de tes voies, comme des brebis perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les désirs de nos propres coeurs. Nous avons péché contre tes lois saintes. Nous n'avons point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de santé en nous. Mais toi, Seigneur, aie pitié de nous, misérables pécheurs. Épargne, ô Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relève ceux qui sont pénitents, selon tes promesses déclarées au genre humain par le Christ, Jésus, Notre-Seigneur, et accorde-nous, ô miséricordieux Père, pour l'amour de lui, que nous puissions à l'avenir avoir une vie pieuse, droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et éternel, qui ne hais rien de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se repentent, crée et fais en nous un coeur nouveau et contrit, afin que nous déplorions, comme il convient, nos péchés, et que, reconnaissant notre misère, nous puissions obtenir de toi pardon et rémission entière[351]....» Toujours revient la même idée, l'idée du péché, du repentir et de la rénovation morale; toujours la pensée maîtresse est celle du coeur humilié devant la justice invisible et n'implorant sa grâce que pour obtenir son redressement. Un pareil état d'esprit ennoblit l'homme et met une sorte de gravité passionnée dans toutes les importantes actions de sa vie. Il faut écouter la liturgie au lit des mourants, au baptême des enfants, à la célébration des mariages. «Veux-tu prendre cette femme pour ta légitime épouse, afin de vivre ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint état du mariage? Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et dans la santé.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse et dans la pauvreté.... et renonçant à toute autre, te garder à elle seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]?» Ce sont là les vraies paroles de la loyauté et de la conscience. Nulle langueur mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des femmes qui rêvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair défaille, le prêtre s'avance et lui dit: «Notre cher bien-aimé, sachez ceci: que le Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la santé, la vieillesse, la débilité, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoyée, que ce soit pour éprouver votre patience ou servir d'exemple à autrui..., ou pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de votre Père céleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez véritablement de vos péchés et si vous portez patiemment votre maladie, vous confiant à la miséricorde de Dieu et vous soumettant entièrement à sa volonté..., elle tournera à votre profit et vous aidera dans la droite voie qui conduit à la vie éternelle[353].» Un grand sentiment mystérieux, une sorte d'épopée sublime et sans images apparaît obscurément parmi ces examens de la conscience, je veux dire la divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls subsistants, seuls véritables en dépit des apparences corporelles et du hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin l'homme entrevoit cet _au-delà_ et se relève du fond de son cloaque, comme s'il avait respiré soudainement un air fortifiant et pur. Voilà les effets de la prière publique rendue au peuple; car celle-ci a été retirée du latin, reportée dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot il y a une révolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien missel, fera insensiblement son triste office; à force de répéter les mêmes mots, l'homme ne répétera souvent que des mots; ses lèvres remueront et son coeur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses, dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funérailles de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible; car elles sont vivantes[354] et ne s'arrêtent pas dans les oreilles comme le langage mort: elles entrent jusqu'à l'âme, et sitôt que l'âme est remuée et labourée, elles y prennent racine. Si vous allez les entendre dans le pays et si vous écoutez l'accent vibrant et profond avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un poëme national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs nus des églises de village, où nulle image, nul ex-voto, nul culte accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les puissants versets hébraïques heurtent comme des coups de bélier à la porte de chaque âme, puis la liturgie développe ses supplications imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilène; il n'est point fait pour l'agrément de l'oreille, et néanmoins il est exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen âge a laissée dans notre plain-chant; ni monacal, ni païen, il roule comme une mélopée virile et pourtant douce, sans contredire ni faire oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355] traduits en vers et encore augustes, atténués mais non enjolivés. Tout est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la cérémonie, pour mettre chaque homme, en personne et sans intermédiaire, en présence du Dieu juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le sens moral[356].

Un point manque encore pour achever cette religion virile, le raisonnement humain. Le ministre monte en chaire et parle; il parle froidement, je le veux bien, avec des commentaires littéraux et des démonstrations trop longues, mais solidement, sérieusement, en homme qui veut bien convaincre, et par de bons moyens, qui ne s'adresse qu'à la raison, et ne discourt que de la justice. Avec Latimer et ses contemporains, la prédication comme la religion change d'objet et de caractère; comme la religion, elle devient populaire et morale, et s'approprie à ceux qui l'écoutent pour les rappeler à leurs devoirs. Peu d'hommes, par leur vie et leur parole, ont mieux que celui-ci mérité des hommes. C'était un véritable Anglais, consciencieux, courageux, homme de bon sens et de pratique, issu de la classe laborieuse et indépendante où étaient le coeur et les muscles de la nation. Son père, un brave yeoman, avait une ferme de quatre livres par an, où il employait une demi-douzaine d'hommes, avec trente vaches que trayait sa femme, lui-même bon soldat du roi, s'entretenant d'une armure pour lui et son cheval afin de paraître à l'armée selon les occurrences, enseignant à son fils à tirer de l'arc, lui donnant à boucler sa cuirasse, et trouvant au fond de sa bourse quelques vieux nobles pour l'envoyer à l'école et de là à l'Université. Le petit Latimer étudia âprement, prit ses grades, et resta longtemps bon catholique, ou, comme il disait, «dans les ténèbres et l'ombre de la mort.» Vers trente ans, ayant fréquenté Bilney le martyr, et surtout ayant connu le monde et pensé par lui-même, il commença «à flairer la parole de Dieu et à abandonner les docteurs d'école et les sottises de ce genre,» bientôt à prêcher, et tout de suite à passer «pour un séditieux grandement incommode aux gens en place qui étaient injustes.» Car ce fut là d'abord le trait saillant de son éloquence; il parlait aux gens de leurs devoirs, et en termes précis. Un jour qu'il prêchait devant l'Université, l'évêque d'Ely entra curieux de l'entendre. Sur-le-champ il changea de sujet, et fit le portrait du prélat parfait, portrait qui ne cadrait pas bien avec la personne de l'évêque, et il fut dénoncé pour ce fait. Devenu chapelain de Henri VIII, si terrible que fût le roi, si petit qu'il fût lui-même, il osa lui écrire librement pour arrêter la persécution qui commençait et empêcher l'interdiction de la Bible; certainement il jouait sa vie. Il l'avait déjà fait, il le fit encore; comme Tyndal, comme Knox, comme tous les chefs de la Réforme, il vécut presque incessamment dans l'attente de la mort, et dans la pensée du bûcher. Avec une santé mauvaise, attaqué par de grands maux de tête, par des douleurs d'entrailles, par la pleurésie, par la pierre, il faisait un travail énorme, voyageant, écrivant, prêchant, prononçant à soixante-sept ans deux sermons chaque dimanche, et le plus souvent se levant à deux heures du matin, été comme hiver, pour étudier. Rien de plus simple et de plus efficace que son éloquence; et la raison en est qu'il ne parle jamais pour parler, mais pour _faire une oeuvre_. Ses instructions, entre autres celles qu'il prêche devant le jeune roi Édouard, ne sont pas, comme celles de Massillon devant le petit Louis XV, suspendues en l'air, dans la tranquille région des amplifications philosophiques: ce sont les vices présents qu'il veut corriger et qu'il attaque, les vices qu'il a vus, que chacun désigne du doigt; lui aussi il les désigne, nommant les choses par leur nom, et aussi les gens, disant les faits et les détails, en brave coeur, qui n'épargne personne, et s'expose sans arrière-pensée pour dénoncer et redresser l'iniquité. Si universelle que soit sa morale, si ancien que soit son texte, il l'applique aux contemporains, à ses auditeurs, tantôt aux juges qui sont là, «à messieurs les habits de velours» qui ne veulent pas écouter les pauvres, qui en douze mois ne donnent qu'un jour d'audience à telle femme, et qui laissent telle autre pauvre femme à la prison de la Flotte, sans vouloir accepter caution; tantôt aux payeurs, aux entrepreneurs du roi, dont il compte les voleries, qu'il place «entre l'enfer et la restitution,» et de qui, livre par livre, il obtient et extorque l'argent volé. Toujours, de l'iniquité abstraite, il va à l'abus spécial; car c'est l'abus qui crie et demande non un discoureur, mais un champion; la théologie ne vient pour lui qu'en second lieu; avant tout, la pratique; la véritable offense contre Dieu, à ses yeux, c'est un mauvais acte; le véritable service de Dieu, c'est la suppression des mauvais actes. Et regardez par quelles voies il y va. Nul grand mot, nul étalage de style, nul déroulement de dialectique. Il conte sa vie, la vie des autres, et donne les dates, les chiffres, les lieux; il abonde en anecdotes, en petites circonstances sensibles, capables d'entrer dans l'imagination et de réveiller les souvenirs de chaque auditeur. Il est familier, parfois plaisant, et toujours si précis, si imbu des événements réels et des particularités de la vie anglaise, qu'on peut tirer de ses sermons une description presque complète des moeurs de son temps et de son pays. Pour réprimander les grands qui s'approprient les communaux par des enclos, il leur fait le détail des nécessités du paysan, sans le moindre souci des convenances; c'est qu'il ne s'agit point ici de garder des convenances, mais de produire des convictions. «Une terre à labour a besoin de moutons, car il leur faut des moutons pour fumer leur terre, s'ils veulent qu'elle porte du grain; en effet, s'ils n'ont point de moutons pour les aider à engraisser leur terre, ils n'auront que du pauvre blé et maigre. Ils ont aussi besoin de porcs pour leur nourriture, afin d'avoir du lard; le lard est leur venaison; vous savez bien que le _justice_ est là avec son latin et sa potence, s'ils veulent en avoir une autre; en sorte que le lard est leur nourriture nécessaire, de laquelle ils ne peuvent se passer. Il leur faut aussi d'autres bêtes, comme chevaux pour tirer leur charrue et porter leurs récoltes au marché, vaches pour leur lait et leur fromage dont ils vivent, et sur lesquels ils payent leur fermage. Toutes ces bêtes ont besoin de pâturage; lequel manquant, il faut que tout le reste manque aussi; et elles ne peuvent pas avoir de pâturage, si on prend la terre et si on l'enclôt de façon à ce qu'elles n'y entrent pas[357].» Une autre fois, pour mettre ses auditeurs en garde contre les jugements précipités, il leur conte qu'étant entré dans la tour de Cambridge pour exhorter les détenus, il trouva une femme accusée d'avoir tué son enfant et qui ne voulait rien confesser. «Son enfant avait été malade pendant l'espace d'un an, et s'en allait, à ce qu'il paraît, de consomption. À la fin, il mourut dans le temps de la moisson. Elle s'en alla chez les voisins et autres amis pour requérir leur aide, afin de préparer l'enfant pour la sépulture; mais personne n'était au logis, chacun était aux champs. La femme, avec un grand abattement et une grande angoisse de coeur, s'en revint, et étant toute seule prépara l'enfant pour la sépulture. Son mari, au retour, n'ayant pas grand amour pour elle, l'accusa du meurtre; et voilà comme elle fut prise et amenée à Cambridge. Pour moi, avec tout ce que je pus apprendre par une recherche exacte, je crus en conscience que la femme n'était pas coupable, toutes les circonstances bien considérées. Aussitôt après cela, je fus appelé à prêcher devant le roi, ce qui était le premier sermon que j'eusse à faire devant Sa Majesté, et je le fis à Windsor, où Sa Majesté, après le sermon fini, me parla très-familièrement dans une galerie. Alors, quand je vis le bon moment, je m'agenouillai devant Sa Majesté, lui découvrant toute l'affaire, et ensuite je suppliai très-humblement Sa Majesté de pardonner à cette femme; car je croyais, en ma conscience, qu'elle n'était pas coupable, et autrement, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu intercéder pour un assassin. Le roi écouta avec beaucoup de clémence mon humble requête, tellement que j'eus pour elle un pardon tout préparé, quand je m'en retournai au logis. Cependant cette femme était accouchée d'un enfant dans la tour de Cambridge, dont je fus le parrain et mistress Cheak la marraine. Mais pendant tout ce temps je cachai mon pardon, et ne lui en dis rien, l'exhortant seulement à avouer la vérité. À la fin, le jour vint où elle crut qu'on l'exécuterait; je vins, comme c'était ma coutume, pour l'instruire, et elle me fit une grande lamentation; car elle croyait qu'elle serait damnée, si on l'exécutait avant qu'elle eût pu faire ses relevailles.... Nous manoeuvrâmes ainsi avec cette femme jusqu'à ce que nous l'eussions amenée à de bonnes dispositions. À la fin, nous lui montrâmes le pardon du roi et la laissâmes aller. Je vous ai conté cette histoire pour vous montrer que nous ne devons point être trop précipités à croire un rapport, mais que nous devons plutôt suspendre nos jugements jusqu'à ce que nous sachions la vérité[358].» Quand un homme prêche ainsi, on le croit; on est sûr qu'il ne récite pas une leçon, on sent qu'il a vu, qu'il tire sa morale, non des livres, mais des faits, que ses conseils sortent du solide fonds d'où tout doit sortir, je veux dire de l'expérience multipliée et personnelle. Maintes fois j'ai écouté les orateurs populaires, ceux qui s'adressent aux bourses, et prouvent leur talent par leurs recettes; c'est de cette façon qu'ils haranguent, avec des exemples circonstanciés, récents, voisins, avec les tournures de la conversation, laissant là les grands raisonnements et le beau langage. Figurez-vous l'ascendant des Écritures commentées par une telle parole, jusqu'à quelles couches du peuple elle peut descendre, quelle prise elle a sur des matelots, des ouvriers, des domestiques; considérez encore que l'autorité de cette parole est doublée par le courage, l'indépendance, l'intégrité, la vertu inattaquable et reconnue de celui qui la porte; il a dit la vérité au roi, il a démasqué les voleurs, il a encouru toutes sortes de haines, il a quitté son évêché pour ne rien signer contre sa conscience, et voici qu'à quatre-vingts ans, sous Marie, ayant refusé de se rétracter, après deux ans de prison et d'attente, et quelle attente! il est conduit au bûcher. Son compagnon Ridley «dormit, la nuit qui précéda, aussi tranquillement que jamais en sa vie,» et attaché au poteau, dit tout haut: «Père céleste, je te remercie humblement de m'avoir choisi pour être confesseur de la vérité même par ma mort.» À son tour, comme on allumait les fagots, Latimer s'écria: «Bon courage, maître Ridley, soyez homme, nous allons aujourd'hui, par la grâce de Dieu, allumer une chandelle en Angleterre, de telle sorte que, j'espère, on ne l'éteindra jamais.» Il baigna d'abord ses mains dans les flammes, et, recommandant son âme à Dieu, il mourut.

Il avait bien jugé; c'est par cette suprême épreuve qu'une croyance prouve sa force et conquiert ses partisans; les supplices sont une propagande en même temps qu'un témoignage, et font des convertis en faisant des martyrs. Tous les écrits du temps et tous les commentaires qu'on en peut faire languissent auprès des actions qui, coup sur coup, éclatèrent alors chez les docteurs et dans le peuple, jusque parmi les plus simples et les plus ignorants. En trois ans, sous Marie, près de trois cents personnes, hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, quelques-uns presque enfants, plutôt que d'abjurer, se laissèrent brûler vivants. La toute-puissante idée de Dieu et de la fidélité qu'on lui doit les roidissait contre toutes les réclamations de la nature et contre tous les frémissements de la chair. «Nul ne sera couronné, écrivait l'un d'eux, hors ceux qui combattront en hommes, et celui qui souffrira jusqu'au bout sera sauvé.» Le docteur Rogers souffrit, le premier, en présence de sa femme et de ses dix enfants, dont l'un était encore à la mamelle. On ne l'avait point averti, et il dormait profondément. Soudain la femme du geôlier l'éveilla, et lui apprit que c'était pour cette matinée. «Alors, dit-il, je n'ai pas besoin d'attacher mes aiguillettes.» Au milieu de la flamme, il n'avait pas l'air de souffrir. «Ses enfants étaient debout à côté de lui, le consolant; en sorte qu'on aurait dit qu'ils le conduisaient à quelque joyeux mariage[359].»--Un jeune homme de dix-neuf ans, William Hunter, apprenti chez un tisseur de soie, fut exhorté par sa mère à persévérer jusqu'au bout. «Elle lui dit qu'elle était contente d'avoir eu le bonheur de porter un enfant comme lui, qui trouvait en son coeur le courage de perdre sa vie pour l'amour du nom du Christ. Alors William dit à sa mère: Pour la petite douleur que j'aurai à souffrir, et qui n'est qu'un court passage, le Christ m'a promis, ma mère, une couronne de joie. Ne devez-vous pas en être contente, ma mère?--Là-dessus, sa mère s'agenouilla, en disant: Je prie Dieu de te fortifier, mon fils, jusqu'à la fin; oui, et je pense ta part aussi bonne que celle d'aucun des enfants que j'ai portés.... Aussitôt le feu fut fait. Alors William jeta tout droit son psautier dans la main de son frère, qui dit: William, pense à la sainte Passion du Christ, et n'aie pas peur de la mort.--Et William répondit: Je n'ai pas peur.--Puis il leva ses mains vers le ciel, et dit: Seigneur! Seigneur! Seigneur! recevez mon esprit. Et rejetant sa tête dans la fumée étouffante, il rendit sa vie pour la vérité[360].»

Quand une passion est capable de dompter ainsi les affections naturelles, elle est capable de dompter aussi la douleur corporelle; toute la férocité du temps échouait contre les convictions. «Un tisserand de Shoreditch, appelé Tomkins, interrogé par l'évêque de Londres s'il souffrirait bien le feu, répondit qu'il en fît l'expérience; et ayant fait apporter une chandelle allumée, il mit la main dessus sans la retirer ni se mouvoir;» tellement, dit Fox, «que les muscles et les veines se racornirent et éclatèrent, et que le sang jaillit dans la figure de Harpsfield, qui se tenait à côté.»--Dans l'île de Guernesey, une femme grosse étant condamnée au feu accoucha dans les flammes, et l'enfant étant ramassé fut, par l'ordre des magistrats, rejeté dans le feu[361]. L'évêque Hooper fut brûlé jusqu'à trois fois dans un petit feu de bois vert. Il y avait trop peu de bois, et le vent détournait la fumée. Il criait lui-même: «Du bois, bonnes gens, du bois, augmentez le feu.» Ses jambes et ses cuisses furent grillées; l'une de ses mains tomba avant qu'il expirât; il dura ainsi trois quarts d'heure; devant lui, dans une boîte, était son pardon, en cas qu'il voulût se rétracter. Contre les longues angoisses des prisons infectes, contre tout ce qui peut énerver ou séduire, ils étaient invincibles: cinq moururent de faim à Cantorbéry: ils étaient aux fers nuit et jour, sans autre couverture que leurs habits, sur de la paille pourrie; cependant des traités couraient parmi eux, disant «que la croix de la persécution» était un bienfait de Dieu, «un joyau inestimable, un contre-poison souverain, éprouvé, pour remédier à l'amour de soi et à la sensualité mondaine.» Devant de tels exemples, le peuple s'ébranlait. «Il n'y a pas d'enfant, écrivait une dame à l'évêque Bonner, qui ne vous appelle Bonner la bourreau, et ne sache sur ses doigts, comme son Pater, le nombre exact de ceux que vous avez brûlés au bûcher ou fait mourir de faim en prison pendant ces neuf mois.... Vous avez perdu les coeurs de vingt mille personnes qui étaient des papistes invétérés il y a un an.» Les assistants encourageaient les martyrs, et leur criaient que leur cause était juste. «On dit même, écrivait l'envoyé catholique, que plusieurs se sont voulu volontairement mettre sur le bûcher à côté de ceux que l'on brûlait[362].» En vain la reine avait défendu, sous peine de mort, toutes les marques d'approbation. «Nous savons qu'ils sont les hommes de Dieu, criait l'un des assistants, c'est pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de dire: Que Dieu les fortifie.» Et tout le peuple répondait: «Amen, amen.» Rien d'étonnant si, à l'avénement d'Élisabeth, l'Angleterre entra à pleines voiles dans le protestantisme; les menaces de l'Armada l'y poussèrent plus avant encore, et la Réforme devint nationale sous la pression de l'hostilité étrangère, comme elle était devenue populaire par l'ascendant de ses martyrs.

[Note 331: Voyez Froude, _History of England_. La conduite de Henri VIII est présentée là sous un nouveau jour.]

[Note 332: Froude, I, 175, 191. _Petition of Commons._ Cette récrimination publique et authentique montre tout le détail de l'organisation et de l'oppression cléricales.]

[Note 333: Froude, I, 26, 193. _Great and excessive fees_. Voyez le détail, _ib._]

[Note 334: En mai 1528. Froude, I, 179, 85, 201; II, 435.]

[Note 335: Hale's _Criminal causes; Suppression of the monasteries, Camden Society's publications_.]

[Note 336: «Down with them.» (_Latimer's Sermons._)]

[Note 337: _Horsyn Preste._ Hale, 99.]

[Note 338: Froude, I, 90. En 1514. _Improbus animus._]

[Note 339: Fox, _Acts and Monuments_. In-folio, t. II, 23. En 1521.]