Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 22

Chapter 223,465 wordsPublic domain

Ainsi naquit la Réforme, à côté de la Renaissance. En effet, elle est aussi une renaissance, une renaissance appropriée au génie des peuples germains. Ce qui distingue ce génie des autres, ce sont ses préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la gloutonnerie et à l'ivrognerie[324], ils sont en même temps plus remués par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à l'abnégation et au sacrifice. Tels leur climat les a pétris, et tels ils sont demeurés de Tacite à Luther, de Knox à Gustave-Adolphe et à Kant. À la longue, et sous l'empreinte incessante des siècles, le corps flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est rouillé; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins alertes, les désirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus lente, l'âme plus endurcie et plus indifférente aux chocs corporels; la boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles déplaisants et mornes, le manque des vifs et délicats chatouillements sensibles maintiennent l'homme _dans une attitude militante_. Héros aux temps barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la noblesse intérieure qui les touche; rejetés vers les jouissances du dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beauté morale. Pour eux le modèle idéal s'est déplacé; il n'est plus situé parmi les formes, composé de force et de joie, mais transporté dans les sentiments, composé de véracité, de droiture, d'attachement au devoir, de fidélité à la règle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se démène dans les noires forêts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les goëlands qui crient, que l'homme roidi et violacé par le froid trouve pour tout régal, en se claquemurant dans sa chaumière, un plat de choucroute aigre ou une pièce de boeuf salé, sous une lampe fumeuse et près d'un feu de tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le dédommager, celui du contentement intime: sa femme est fidèle et l'aime; ses enfants, autour de son âtre, épellent la vieille Bible de famille; il est maître chez lui, protecteur, bienfaiteur, honoré par autrui, honoré par lui-même; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au premier appel il verra ses voisins se ranger fidèlement et bravement à ses côtés. Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps, ceux d'Italie et ceux d'Allemagne; il apercevra d'un coup d'oeil les deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme: d'un côté, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné de têtes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-même ironique et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt; de l'autre côté, quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther[325], un véritable homme du Nord, Albert Dürer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les figures vivantes et les scènes de moeurs, mais combien nationales et originales! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci; ses corps nus ne sont que des corps déshabillés: épaules étroites, ventres proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses; les têtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé, sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier, ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement déformées par les nécessités de la vie réelle. Au milieu de cette copie minutieuse de la vérité laide, où est l'échappée? Quelle est la contrée où va s'enfuir la grande imagination mélancolique? C'est le rêve, le rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la vérité et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de prime-saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part au monde, c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce n'est pas lui qui, à la façon de Raphaël, commencerait par les faire nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des plis roides de leurs robes; leur enfant sur les bras, elles ne songent qu'à lui et ne songeront jamais au delà; non-seulement elles sont innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mère de famille allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus: à côté de la vertu paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ véritable, le pâle Crucifié, exténué et décharné par l'agonie, dont le sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle à récréer les yeux, un simple ondoiement d'étoffes, une ordonnance des groupes. Le coeur, le plus profond du coeur, est blessé par cette vue; c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice; les puissants, les hommes du siècle sont là, indifférents, ironiques: un chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure; au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'oeil une tarière. Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimaçantes, une troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter dans le précipice; çà et là roulent des têtes, des troncs inertes, et à côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés traversés d'un pal attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour. Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes, les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre infernal mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poëme populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les hommes ne l'ont point conçu plus sublime et plus complet[326].

Car la conscience, comme le reste, a son poëme; par un envahissement naturel, la toute-puissante idée de la justice déborde de l'âme, couvre le ciel, et y intronise un nouveau Dieu. Redoutable Dieu, qui ne ressemble guère à la calme intelligence qui sert aux philosophes pour expliquer l'ordre des choses, ni à ce Dieu tolérant, sorte de roi constitutionnel que Voltaire atteint au bout d'un raisonnement, que Béranger chante en camarade et qu'il salue «sans lui demander rien.» C'est le juste Juge impeccable et rigide, qui exige de l'homme un compte exact de sa conduite visible et de tous ses sentiments invisibles, qui ne tolère pas un oubli, un abandon, une défaillance, devant qui tout commencement de faiblesse ou de faute est un attentat et une trahison. Qu'est-ce que notre justice devant cette justice stricte? On vivait tranquille, aux temps d'ignorance; tout au plus, quand on se sentait coupable, on allait chercher une absolution auprès du prêtre; pour achever, on achetait une bonne indulgence; le tarif était là, il y est encore; Tetzel le dominicain déclare que tous les péchés sont lavés «sitôt que l'argent sonne dans la caisse.» Quel que soit le crime, on en a quittance; quand même «un homme aurait violé la mère de Dieu,» il retournerait chez lui net et certain du paradis. Par malheur, les marchands de pardons ne savent pas que tout est changé et que l'esprit est devenu adulte; il ne récite plus les mots machinalement comme un catéchisme, il les sonde anxieusement comme une vérité. Dans l'universelle renaissance, et dans la puissante floraison de toutes les idées humaines, l'idée germanique du devoir végète comme les autres. À présent, quand on parle de justice, ce n'est plus une phrase morte qu'on récite, c'est une conception vivante qu'on produit; l'homme aperçoit l'objet qu'elle représente, et ressent l'ébranlement qui la soulève; il ne la reçoit plus, il la fait; elle est son oeuvre et sa maîtresse; il la crée et la subit. «Ces mots _justus_ et _justitia Dei_, dit Luther, étaient un tonnerre dans ma conscience. Je frémissais en les entendant; je me disais: Si Dieu est juste, il me punira[327].» Car sitôt que la conscience a retrouvé l'idée du modèle parfait[328], les moindres manquements lui semblent des crimes, et l'homme condamné par ses propres scrupules tombe consterné d'horreur «et comme englouti.» «Moi qui menais la vie d'un moine irréprochable, dit encore Luther, je sentais pourtant en moi la conscience inquiète du pécheur, sans parvenir à me rassurer sur la satisfaction que je devais à Dieu.... Alors je me disais: Suis-je donc le seul qui doive être triste en esprit?... Oh! que je voyais de spectres et de figures horribles!»--Ainsi alarmée, la conscience croit que le jour terrible va venir. «La fin du monde est proche.... Nos enfants la verront; peut-être nous-mêmes.»--Une fois à ce propos, six mois durant, il a des songes épouvantables. Comme les chrétiens de l'Apocalypse, il fixe le moment: cela arrivera à Pâques ou pour la fête de la conversion de saint Paul. Tel théologien, son ami, songe à donner tous ses biens aux pauvres; «mais les prendrait-on? disait-il. Demain soir, nous serons assis dans le ciel.» Sous de telles angoisses, le corps fléchit. Pendant quatorze jours, Luther fut dans un tel état, qu'il ne put ni boire, ni manger, ni dormir. «Jour et nuit,» les yeux fixés sur le texte de saint Paul, il voyait le juge et ses mains inévitables. Voilà la tragédie qui s'est agitée dans toutes les âmes protestantes; c'est la tragédie éternelle de la conscience, et le dénoûment est une nouvelle religion.

Car ce n'est pas la nature toute seule et sans secours qui sortira de cet abîme. D'elle-même «elle est si corrompue qu'elle n'éprouve pas le désir des choses célestes.... Il n'y a rien en elle devant Dieu que concupiscence....» La bonne intention ne peut venir d'elle. «Car, effrayé par la face de son péché, l'homme ne saurait se proposer de bien faire, inquiet comme il l'est et anxieux; au contraire, abattu et écrasé par la force de son péché, il tombe dans le désespoir et dans la haine de Dieu, comme il arriva à Caïn, à Saül, à Judas,» en sorte qu'abandonné à lui-même, il ne peut trouver en lui-même que la rage et l'accablement d'un désespéré ou d'un démon. En vain il essayerait de se racheter par de bonnes oeuvres; nos bonnes actions ne sont pas pures; même pures, elles n'effacent pas la souillure des péchés antérieurs, et d'ailleurs elles n'ôtent point la corruption originelle du coeur; elles ne sont que des rameaux et des fleurs, c'est dans la séve que gît le venin héréditaire. Il faut que l'homme descende en son coeur, par-dessous l'obéissance littérale et la régularité juridique; que du royaume de la loi il pénètre dans celui de la grâce; que de la rectitude imposée, il passe à la générosité spontanée; que par-dessous sa première nature, qui le portait vers l'égoïsme et les choses de la terre, une seconde nature se développe, qui le porte vers le sacrifice et les choses du ciel. Ni mes oeuvres, ni ma justice, ni les oeuvres et la justice d'aucune créature ou de toutes les créatures ne peuvent opérer en moi ce changement extraordinaire. Un seul le peut, le Dieu pur, le Juste immolé, le Sauveur, le Réparateur, Jésus, mon Christ, en m'imputant sa justice, en versant sur moi ses mérites, en noyant mon péché sous son sacrifice. Le monde est «une masse de perdition[329]» prédestinée à l'enfer. Seigneur Jésus, retirez-moi, choisissez-moi dans cette masse. Je n'y ai nul droit, il n'y a rien en moi qui ne soit abominable; cette prière même, c'est vous qui me l'inspirez et qui la faites en moi. Mais je pleure et ma poitrine se soulève, et mon coeur se brise. Seigneur, que je me sente racheté, pardonné, votre élu, votre fidèle; donnez-moi la grâce, et donnez-moi la foi!--«Alors, dit Luther, je me sentis comme _rené_, et il sembla que j'entrais à portes ouvertes dans le paradis.»

Que reste-t-il à faire après cette rénovation du coeur? Rien, toute la religion est là; il faut réduire ou supprimer le reste; elle est une affaire personnelle, un dialogue intime entre l'homme et Dieu, où il n'y a que deux choses agissantes, la propre parole de Dieu, telle qu'elle est transmise par l'Écriture, et les émotions du coeur de l'homme, telles que la parole de Dieu les excite et les entretient[330]. Écartons les pratiques sensibles par lesquelles on a voulu remplacer cet entretien de l'âme invisible et du juge invisible: je veux dire les mortifications, les jeûnes, les pénitences corporelles, les carêmes, les voeux de chasteté et de pauvreté, les chapelets, les indulgences; les rites ne sont bons qu'à étouffer sous des oeuvres machinales la piété vivante. Écartons les intermédiaires par lesquels on a voulu empêcher le commerce direct de Dieu et de l'homme, je veux dire les saints, la Vierge, le pape, le prêtre: quiconque les adore ou leur obéit est idolâtre. Ni les saints, ni la Vierge ne peuvent nous convertir et nous sauver; c'est Dieu seul qui par son Christ nous convertit et nous sauve. Ni le pape, ni le prêtre ne peuvent nous fixer notre croyance ou nous remettre nos péchés; c'est Dieu seul qui nous instruit par son Écriture, et nous absout par sa grâce. Plus de pèlerinages ni de reliques; plus de traditions ni de confessions auriculaires. Une nouvelle Église paraît, et avec elle un nouveau culte; les ministres de la religion changent de rôle, et l'adoration de Dieu change de forme; l'autorité du clergé s'atténue, et la pompe du service se réduit; elles se réduisent et s'atténuent d'autant plus, que l'idée primitive de la théologie nouvelle est plus absorbante, tellement, qu'il y a des sectes où elles disparaissent tout à fait. Le prêtre descend de cette haute place où le droit de remettre les péchés et de régler la foi l'avait élevé par-dessus les têtes des laïques; il rentre dans la société civile, il se marie comme eux, il tend à redevenir leur égal, il n'est qu'un homme plus savant et plus pieux que les autres, leur élu et leur conseiller. Son église devient un temple, vide d'images, d'ornements et de cérémonies, parfois tout nu, simple lieu d'assemblée, où, entre des murs blanchis, du haut d'une chaire unie, un homme en robe noire parle sans gestes, lit un morceau de la Bible, entonne un hymne que continue la congrégation. Il y a un autre lieu de prière, aussi peu décoré et non moins vénéré, le foyer domestique, où chaque soir le père de famille, devant ses serviteurs et ses enfants, fait tout haut la prière et lit l'Écriture. Austère et libre religion, toute purgée de sensualité et d'obéissance, toute intérieure et personnelle, qui, instituée par l'éveil de la conscience, ne pouvait s'établir que chez des races où chacun trouve naturellement en soi-même la persuasion qu'il est seul responsable de ses oeuvres et toujours astreint à des devoirs.

[Note 324: _Voyage de Misson_, 1700. _Mémoires de la margrave de Baireuth._ Voyez encore aujourd'hui les moeurs des étudiants.

«Les Allemands sont, comme vous savez, d'étranges buveurs; il n'y a point de gens au monde plus caressants, plus civils, plus officieux; mais encore un coup ils ont de terribles coutumes sur l'article de boire. Tout s'y fait en buvant; on y boit en faisant tout. On n'a pas eu le temps de se dire trois paroles dans les visites, qu'on est tout étonné de voir venir la collation, ou tout au moins quelques brocs de vin accompagnés d'une assiette de croûtes de pain hachées avec du poivre et du sel: fatal préparatif pour de mauvais buveurs. Il faut vous instruire des lois qui s'observent ensuite, lois sacrées et inviolables. On ne doit jamais boire, sans boire à la santé de quelqu'un; aussitôt après avoir bu, on doit présenter du vin à celui à la santé de qui on a bu. Jamais il ne faut refuser le verre qui est présenté, et il faut naturellement vider jusqu'à la dernière goutte. Faites, je vous prie, quelques réflexions sur ces coutumes, et voyez par quel moyen il est possible de cesser de boire; aussi ne finit-on jamais. C'est un cercle perpétuel en Allemagne; boire en Allemagne, c'est boire toujours.» (Misson, _Voyage en Italie_.)]

[Note 325: Voyez ses lettres et la sympathie qu'il y témoigne pour Luther.]

[Note 326: Collection des gravures sur bois d'Albert Dürer. Remarquez la concordance de son _Apocalypse_ et des conversations familières de Luther.]

[Note 327: Calvin, le logicien de la Réforme, explique très-bien la filiation de toutes les idées protestantes (_Institution chrétienne_, liv. I). 1. L'idée du Dieu parfait, juge rigide. 2. L'alarme de la conscience. 3. L'impuissance et la corruption de la nature. 4. L'arrivée de la grâce gratuite. 5. Le rejet des pratiques et cérémonies.]

[Note 328: «Selon que l'orgueil est enraciné en nous, il nous semble toujours que nous sommes justes et entiers, sages et saints; sinon que nous soyons convaincus par arguments manifestes de notre injustice, souillure, folie et immondicité. Car nous n'en sommes pas convaincus si nous jetons l'oeil sur nos personnes seulement, et que nous ne pensions pas aussi bien à Dieu, lequel est la seule règle à laquelle il nous faut ordonner et compasser ce jugement.... (Et alors) ce qui avait belle montre de vertu se découvrira n'être que fragilité.

«Voilà d'où est procédé l'horreur et étonnement duquel l'Écriture récite que les saints ont été affligés et abattus toutes et quantes fois qu'ils ont senti la présence de Dieu. Car nous voyons ceux qui étaient comme eslongnés de Dieu et se trouvaient assurés et allaient la tête levée, sitôt qu'il leur manifeste sa gloire, être ébranlés et effarouchés, en sorte qu'ils sont opprimés, voire engloutis en l'horreur de mort et qu'ils s'évanouissent.» (Calvin, _Institution chrétienne_, liv. I, p. 2.)]

[Note 329: Mot de saint Augustin.]

[Note 330: Mélanchthon, préface des _Oeuvres de Luther_. «Manifestum est libros Thomæ, Scoti et similium prorsus mutos esse de justitia fidei, et multos errores continere de rebus maximis in Ecclesia. Manifestum conciones monachorum in templis fere ubique terrarum aut fabulas fuisse de Purgatorio et de Sanctis, aut fuisse qualemcumque legis doctrinam seu disciplinæ, sine voce Evangelii de Christo, aut fuisse nenias de discrimine ciborum, de feriis et aliis traditionibus humanis.... Evangelium purum, incorruptum, et non dilutum ethnicis opinionibus.» Voyez aussi Fox, _Acts and monuments_, t. II, p. 42.]

III

Sans doute c'est par une porte bâtarde que la réforme entre en Angleterre; mais il suffit qu'une porte s'ouvre, telle quelle; car ce ne sont pas les manéges de cour et les habiletés officielles qui amènent les révolutions profondes; ce sont les situations sociales et les instincts populaires. Quand cinq millions d'hommes se convertissent, c'est que cinq millions d'hommes ont envie de se convertir. Laissons donc de côté les parades et les intrigues d'en haut, les scrupules et les passions de Henri VIII[331], les complaisances et les adresses de Cranmer, les variations et les bassesses du Parlement, les oscillations et les lenteurs de la Réforme, commencée, puis arrêtée, puis poussée en avant, puis d'un coup violemment refoulée, enfin épandue sur toute la nation, et endiguée dans un établissement légal, établissement singulier, bâti de pièces disparates, mais solide pourtant et qui a duré. Tout grand changement a sa racine dans l'âme, et il n'y a qu'à regarder de près dans cette région profonde pour découvrir les inclinations nationales et les irritations séculaires dont le protestantisme est issu.