Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 2

Chapter 23,511 wordsPublic domain

Parmi ces passions si fortes, nulle ne manque. La nature apparaît ici dans toute sa fougue; mais aussi dans toute sa plénitude. Si rien n'a été amorti, rien n'a été mutilé. C'est l'homme entier qui se déploie, coeur, esprit, corps et sens, avec les plus nobles et les plus fines de ses aspirations, comme avec les plus bestiaux et les plus sauvages de ses appétits, sans que la domination de quelque circonstance maîtresse le jette tout d'un côté, pour l'exalter ou le rabaisser. Il n'est point roidi comme il le sera sous le puritanisme. Il n'est point découronné comme il le sera sous la Restauration. Après le vide et l'ennui du quinzième siècle, il s'est réveillé, par une seconde naissance, comme jadis en Grèce il s'est éveillé par une première naissance, et cette fois, comme l'autre, les sollicitations du dehors sont venues toutes ensemble pour faire sortir ses facultés de leur inertie et de leur torpeur. Une sorte de température bienfaisante s'est répandue sur elles pour les couver et les faire éclore. La paix, la prospérité, le bien-être ont commencé; les industries nouvelles et l'activité croissante ont tout d'un coup décuplé les objets de commodité et de luxe; l'Amérique et l'Inde découvertes ont fait briller à tous les yeux des trésors et des prodiges entassés dans le lointain des mers inconnues; l'antiquité retrouvée, les sciences ébauchées, la Réforme entreprise, les livres multipliés par l'imprimerie, les idées multipliées par les livres, ont doublé les moyens de jouir, d'imaginer et de penser. On veut jouir, imaginer, penser, car le désir croît avec l'attrait, et ici tous les attraits se rencontrent. Il y en a pour les sens, dans ces appartements que l'on commence à chauffer, dans ces lits qu'on garnit d'oreillers, dans ces carrosses dont pour la première fois on fait usage. Il y en a pour l'imagination, dans ces palais nouveaux, arrangés à l'italienne; dans ces tapisseries nuancées, apportées de Flandre; dans ces riches costumes, brodés d'or, qui, incessamment changés, rassemblent les fantaisies et les magnificences de toute l'Europe. Il y en a pour l'esprit, dans ces nobles et beaux écrits qui, répandus, traduits, interprétés, apportent la philosophie, l'éloquence et la poésie de l'antiquité restaurée et des Renaissances environnantes. Sous cet appel, toutes les aptitudes et tous les instincts se dressent à la fois: les bas et les sublimes, l'amour idéal et l'amour sensuel, l'avidité grossière et la générosité pure. Rappelez-vous ce que vous avez senti vous-même au moment où d'enfant vous êtes devenu homme, quels souhaits de bonheur, quelle grandeur d'espérances, quelle intempérance de coeur vous poussaient vers toutes les joies; avec quel élan vos mains, d'elles-mêmes, se portaient à la fois vers chaque branche de l'arbre, et refusaient d'en laisser échapper un seul fruit. À seize ans, comme Chérubin, on désire une servante en adorant une madone; on est capable de toutes les convoitises et aussi de toutes les abnégations; on trouve la vertu plus belle, et les soupers meilleurs; la volupté a plus de saveur, et l'héroïsme a plus de prix; il n'est pas d'attrait qui ne soit poignant; la suavité et la nouveauté des choses sont trop fortes; et, dans l'essaim des passions qui bourdonne au dedans de nous et nous pique comme des dards d'abeille, nous ne savons que nous précipiter tour à tour en tous les sens. Tels étaient les hommes de ce temps, Raleigh, Essex, Élisabeth, Henri VIII lui-même, excessifs et inégaux, prompts aux dévouements et aux crimes, violents dans le bien et dans le mal, héroïques avec d'étranges faiblesses, humbles avec de soudains redressements, jamais vils de parti pris comme les viveurs de la Restauration, jamais rigides par principes comme les puritains de la Révolution, capables de pleurer comme des enfants[14], et de mourir comme des hommes, souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables chevaliers, et qui, parmi tant de contrariétés de conduite, ne manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi disposés, ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les générosités exquises, la brutalité de la débauche infâme et les plus divines innocences de l'amour, accepter tous les personnages, des prostituées et des vierges, des princes et des saltimbanques, passer subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter tour à tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant d'images, et, tout à côté, la prose populacière; bien plus, il faudra qu'il violente son style naturel et son cadre naturel; qu'il mette des chants, des éclats de poésie dans les conversations des courtisans et dans les harangues des hommes-d'État; qu'il amène sur la scène des féeries d'opéra[15], «des gnomes, des nymphes de la terre et de la mer, avec leurs bosquets et leurs prairies; qu'il force les dieux à descendre sur le théâtre, et l'enfer lui-même à livrer ses féeries.» Nul théâtre n'est si complexe; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet.

[Note 4: «Parmi les laïques, il y avait peu de dévotion; le jour du Seigneur était grandement profané et peu observé; les prières communes n'étaient pas fréquentées; plusieurs vivaient sans rendre aucun culte à Dieu. Beaucoup étaient purement païens et athées; la cour de la reine elle-même était un asile d'épicuriens et d'athées et de gens sans loi.» (Strype, année 1572.) «Dans ma jeunesse.... le dimanche.... le peuple ne voulait pas interrompre ses jeux et ses danses, et bien des fois celui qui lisait la Bible était forcé de s'arrêter jusqu'à ce que le joueur de flageolet et les acteurs eussent fini. Parfois les danseurs entraient dans l'église avec tous leurs accoutrements, leurs écharpes, leurs déguisements, et des clochettes qui sonnaient à leurs jambes, et, aussitôt que la prière commune était dite, retournaient ensuite à leur divertissement.» (_Baxter's Narrative._)]

[Note 5: Ben Jonson, _Every man in his humour_.]

[Note 6: _Chronique d'Hardinge._]

[Note 7: Holinshed, 806, Lodge; Fenton; Harrington, _Nugæ antiquæ_. M. Philarète Chasles, _Études sur Shakspeare_. _Voy._ Shakspeare et tous les auteurs dramatiques.]

[Note 8: Rôle de Calypso dans _Massinger_; de Putana dans _Ford_; de Protalyce dans _Beaumont and Fletcher_.]

[Note 9: Middleton, _Dutch Courtezan_ cité par Phil. Chasles, _Études sur Shakspeare_, 99.]

[Note 10: Commission donnée par Henri VIII au comte d'Hertford, 1544.

You are there to put all to fire and sword, to burn Edinburg town, and to raze and deface it, when you have sacked it and gotten what you can out of it. Do what you can out of hand and without long tarrying, to beat down and overthrow the castle, sack Holyrood-House, and as many towns and villages about Edinburg as you conveniently can; sack Leith, and burn and subvert it, and all the rest, putting man, woman and child to fire and sword, without exception when any resistance shall be made against you; and this done, pass over to the Fife land, and extend like extremities and destructions in all towns and villages whereunto you may reach conveniently, not forgetting among all the rest to spoil and turn upside down the cardinal's town of St Andrew, as the upper stone may be the nether, and not one stick stand by another, sparing no creature alive within the same, specially such as either in friendship or blood be allied to the cardinal. This journey shall succeed most to His Majesty's honour. (T. II, 440, _Pictorial history of England_ by Craig and Mac-Farlane.)]

[Note 11: Laneham, _A goodly relief_.]

[Note 12: 13 février 1587. _Voy._, pour tous ces détails, Nathan Drake, _Shakspeare and his times_; Phil. Chasles, _Études sur le seizième siècle_.]

[Note 13: Essex, souffleté par la reine, mit la main sur la garde de son épée.]

[Note 14: Le grand chancelier Burleigh pleurait souvent, tant il était rudoyé par Élisabeth.]

[Note 15: Middleton.]

III

Dans cet épanouissement si universel et si libre, les passions ont pourtant leur tour propre qui est anglais, parce qu'elles sont anglaises. Après tout, à tout âge, sous toute civilisation, un peuple est toujours lui-même; quel que soit son habit, sayon de poil de chèvre, pourpoint doré, ou frac noir, les cinq ou six grands instincts qu'il avait dans ses forêts le suivent dans ses palais et dans ses bureaux. Aujourd'hui encore, les passions militantes, l'humeur sombre subsistent sous la régularité et le bien-être des moeurs modernes[16]. L'énergie et l'âpreté native font irruption à travers la perfection de la culture et les habitudes du _comfort_. Les jeunes gens riches, au sortir d'Oxford, vont chasser l'ours au Canada, l'éléphant au cap de Bonne-Espérance, vivent sous la tente, boxent, sautent les haies à cheval, manoeuvrent leurs _clippers_ sur les côtes périlleuses, jouissent de la solitude et du danger. L'ancien Saxon, le vieux _rover_ des mers Scandinaves, n'a pas péri. Jusque dans les écoles, les enfants se rudoient, se résistent, se battent comme des hommes, et leur naturel est si indompté qu'il faut les verges et les meurtrissures pour les réduire sous la discipline de la loi. Jugez de ce qu'ils étaient au seizième siècle: la race anglaise[17] passe alors pour «la race la plus belliqueuse» de l'Europe, «la plus redoutable dans les batailles, la plus impatiente de tout ce qui ressemble à la servitude.» «Les bêtes sauvages anglaises:» c'est ainsi que Cellini les appelle; et «les énormes pièces de boeuf» dont ils s'emplissent, entretiennent la force et la férocité de leurs instincts. Pour achever de les endurcir, les institutions travaillent dans le même sens que la nature. La nation est armée, chaque homme est élevé en soldat, tenu d'avoir des armes selon sa condition, de s'exercer le dimanche et les jours de fête; depuis le yeoman jusqu'au lord, la vieille constitution militaire les tient enrégimentés et prêts à l'action. Dans un État qui ressemble à une armée, il faut que les châtiments, comme dans une armée, soient terribles, et, pour les aggraver, la hideuse guerre des deux Roses qui, à chaque incertitude de la succession, peut reparaître, est encore présente dans tous les souvenirs. De pareils instincts, une semblable constitution, une telle histoire dressent devant eux l'idée de la vie avec une sévérité tragique; la mort est à côté, et aussi les blessures, les billots, les supplices; le beau manteau de pourpre que les Renaissances du Midi étalent joyeusement au soleil pour s'en parer comme d'une robe de fête, est ici taché de sang et bordé de noir. Partout[18] une discipline rigide, et la hache prête pour toute apparence de trahison; les plus grands, des évêques, un chancelier, des princes, des parents du roi, des reines, un protecteur, agenouillés sur la paille, viendront éclabousser la Tour de leur sang; un à un, on les voit défiler, tendre le col: le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn, la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, l'amiral Seymour, le duc de Somerset, lady Jane Grey et son mari, le duc de Northumberland, la reine Marie Stuart, le comte d'Essex, tous sur le trône ou sur les marches du trône, au faîte des honneurs, de la beauté, de la jeunesse et du génie; de cette procession éclatante, on ne voit revenir que des troncs inertes, maniés à plaisir par la main du bourreau. Compterai-je les bûchers, les pendaisons, les hommes vivants détachés de la potence, éventrés, coupés en quartiers[19], les membres jetés au feu, les têtes exposées sur les murailles? Il y a telle page d'Holinshed qui semble un nécrologe: «Le vingt-cinquième jour de mai, dans l'église de Saint-Paul de Londres, furent examinés dix-neuf hommes et six femmes nés en Hollande,» qui étaient hérétiques; «quatorze d'entre eux furent condamnés: un homme et une femme brûlés à Smithfield; les douze autres furent envoyés dans d'autres villes pour être brûlés.--Le dix-neuvième juin, trois moines de Charterhouse furent pendus, détachés et coupés en quartiers à Tyburn, leurs têtes et leurs morceaux exposés dans Londres, pour avoir nié que le roi fût le chef suprême de l'Église.--Et aussi le vingt-unième du même mois, et pour la même cause, le docteur John Fisher, évêque de Rochester, fut décapité pour avoir nié la suprématie, et sa tête exposée sur le pont de Londres. Le pape l'avait nommé cardinal et lui avait envoyé son chapeau jusqu'à Calais, mais la tête était tombée avant que le chapeau fût dessus, de sorte qu'ils ne se rencontrèrent pas.--Le premier de juillet, sir Thomas More fut décapité pour le même crime, c'est-à-dire pour avoir nié que le roi fût chef suprême de l'Église.» Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire; les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamnés vont au billot paisiblement, comme si la chose était toute naturelle. Anne de Boleyn dit sérieusement avant de livrer sa tête: «Je prie Dieu de conserver le roi, et de lui envoyer un long règne, car jamais il n'y eut prince meilleur et plus compatissant[20].» La société est comme en état de siége, si tendue que chacun enferme dans l'idée de l'ordre; l'idée de l'échafaud. On l'aperçoit, la terrible machine; dressée sur toutes les routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes. Une sorte de loi martiale, implantée par la conquête dans les matières civiles; est entrée de là dans les matières ecclésiastiques[21], et le régime économique lui-même a fini par s'y trouver asservi. Ainsi que dans un camp[22], les dépenses, l'habillement; la nourriture de chaque classe sont fixés et restreints; nul homme ne peut vaguer hors de son district, être oisif, vivre à sa volonté. Tout inconnu est saisi, interrogé; s'il ne peut rendre bon compte de lui-même, les _stocks_[23] de la paroisse sont là pour meurtrir ses jambes; comme dans un régiment, il passe pour un espion et pour un ennemi. Quiconque, dit la loi[24], aura vagabondé pendant trois jours, sera marqué d'un fer rouge sur la poitrine, et livré comme esclave à celui qui le dénoncera. «Celui-ci prendra l'esclave, lui donnera du pain, de l'eau, de la petite boisson, des aliments de rebut, et le forcera à travailler, en le battant, en l'enchaînant, ou autrement, quel que soit l'ouvrage ou le travail, si abject qu'il soit.» Il peut le vendre, le léguer, le louer, trafiquer de lui, «comme de tout autre bien, meuble ou marchandise,» lui mettre un cercle de fer au cou et à la jambe; s'il fuit et s'absente plus de quatorze jours, il est marqué au front d'un fer rouge, et esclave pour toute sa vie; s'il fuit une seconde fois, il est tué. Parfois, dit More, on voit une vingtaine de voleurs pendus au même gibet. En un an[25], quarante personnes furent mises à mort dans le seul comté de Somerset, et, dans chaque comté, on trouvait trois ou quatre cents voleurs et vagabonds qui parfois s'assemblaient et pillaient en troupes armées de soixante hommes. Qu'on regarde de près à toute cette histoire, aux bûchers de Marie, aux piloris d'Élisabeth, et on verra que la température morale de ce pays, comme sa température physique, est âpre entre toutes. La joie n'y est point savourée comme en Italie; ce qu'on appelle _Merry England_, c'est l'Angleterre livrée à la verve animale, au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prospérité continue, le courage et la confiance en soi; la volupté manque en ce climat et dans cette race. Au milieu des belles croyances populaires apparaissent les lugubres rêves et le cauchemar atroce de la sorcellerie. L'évêque Jewell[26] déclare devant la reine que, «dans ces dernières années, les sorcières et sorciers se sont merveilleusement multipliés.» Tels ministres affirment «qu'ils ont eu à la fois dans leur paroisse dix-sept ou dix-huit sorcières, entendant par là celles qui pourraient opérer des miracles surnaturels.» Elles jettent des sorts qui «pâlissent les joues, dessèchent la chair, barrent le langage, bouchent les sens, consument l'homme jusqu'à la mort.» Instruites par le diable, elles font, «avec les entrailles et les membres des enfants, des onguents pour chevaucher dans l'air.» Quand un enfant n'est pas baptisé ou préservé par le signe de la croix, «elles vont le prendre la nuit dans son berceau ou aux côtés de sa mère..., le tuent..., puis, l'ayant enseveli, le dérobent du tombeau pour le faire bouillir en un chaudron jusqu'à ce que la chair soit devenue potable. C'est une règle infaillible que, chaque quinzaine, ou tout au moins chaque mois, chaque sorcière doit au moins tuer un enfant pour sa part.» Il y avait là de quoi faire claquer les dents d'épouvante. Joignez-y la saleté et le grotesque, les misérables polissonneries, les détails de marmite, toutes les vilenies qui ont pu hanter l'imagination triviale d'une vieille dégoûtante et hystérique, voilà les spectacles que Middleton et Shakspeare étalent, et qui sont conformes aux sentiments du siècle et à l'humeur nationale. À travers les éclats de la verve et les splendeurs de la poésie perce la tristesse foncière. Les légendes douloureuses ont pullulé; tout cimetière a son revenant; partout où un homme a été tué revient un esprit. Beaucoup de gens n'osent sortir de leur village après le soleil couché. Le soir, à la veillée, on parle du carrosse qui apparaît mené par des chevaux sans tête avec un postillon et des cochers sans tête, ou des esprits malheureux qui, obligés d'habiter la plaine sous le souffle aigu de la bise, implorent l'abri d'une haie ou d'un vallon. Ils rêvent horriblement de la mort: «Mourir, aller nous ne savons pas où!--Être couché, cloué dans la fosse froide et pourrir! Cette chaude vie frémissante qui devient une motte de terre gluante et pétrie!--Et l'heureuse âme, qui tout à l'heure sera plongée dans des flots de feu,--ou résidera dans des régions frissonnantes barrées d'une triple enceinte de glace,--ou sera emprisonnée dans les vents aveugles, et roulée avec une violence incessante tout autour de ce monde suspendu,--ou, pis que le pire de tout cela,--au delà de ce que les pensées sans loi ni limite imaginent, hurlantes,--c'est trop horrible[27].» Les plus grands parlent avec une résignation morne de la grande obscurité infinie qui enveloppe notre pauvre petite vie vacillante, de cette vie qui n'est qu'une «fièvre anxieuse,» de cette triste condition humaine qui n'est que passion, déraison et douleur, de cet être humain qui lui-même n'est peut-être qu'un vain fantôme, un rêvé douloureux de malade. À leurs yeux, nous roulons sur une pente fatale où le hasard nous entre-choque; et le destin intérieur qui nous pousse ne nous brise qu'après nous avoir aveuglés. Au delà de tout «est la tombe muette, où l'on n'entend plus rien, ni le pas joyeux de son ami, ni la voix de son amant, ni le conseil affectueux de son père, où il n'y a plus rien, où tout est oubli, poussière, obscurité éternelle.» Encore s'il n'y avait rien! «Mourir, dormir! oui, et rêver peut-être.» Rêver lugubrement, tomber dans un cauchemar pareil à celui de la vie; pareil à celui où nous nous débattons aujourd'hui, où nous crions, haletants, d'un gosier rauque! Voilà leur idée de l'homme et de la vie, idée nationale qui remplit le théâtre de calamités et de désespoirs, qui étale les supplices et les massacres, qui prodigue la folie et le crime, qui met partout la mort comme issue; une brume menaçante et sombre couvre leur esprit comme leur ciel, et la joie comme le soleil ne perce chez eux que violemment et par intervalles. Ils sont autres que les races latines, et, dans la Renaissance commune, ils renaissent autrement que les races latines. Le libre et plein développement de la pure nature qui, en Grèce et en Italie, aboutit à la peinture de la beauté et de la force heureuse, aboutit ici à la peinture de l'énergie farouche, de l'agonie et de la mort.

[Note 16: Voyez, pour comprendre ce caractère, les rôles de James Harlowe dans _Richardson_, du vieil Osborne dans _Thackeray_, de sir Giles Overreach dans _Massinger_, de Manly dans _Wycherley_.]

[Note 17: _Hentzner's Travels._--Benvenuto Cellini; voyez _passim_ les costumes avec notices, imprimés à Venise et en Allemagne: _Bellicosissimi_.--Froude, t. I, p. 19, 52.]

[Note 18: Voyez Froude, _History of England_, tomes I, II, III.]

[Note 19: «Quand son coeur fut arraché, il poussa un gros gémissement.» _Exécution de Parry_, Strype, III, 251. Consulter Lingard, IV, 259; Holinshed, II, 938.]

[Note 20: Holinshed, 940.]

[Note 21: Sous Henri IV et Henri V.]

[Note 22: Froude, I, 15.]

[Note 23: Machine de bois qui servait pour les punitions; c'est une sorte de cangue.]

[Note 24: En 1547. _Pictorial history_, t. II, 467.]

[Note 25: _Pictorial history_, tome II, 907, année 1596.]

[Note 26: _Démonologie_ du roi Jacques, statuts du Parlement de 1597 à 1613: «Un nommé Scot, dit le roi Jacques, _n'a pas eu honte_ de nier dans un imprimé public qu'il y eût une chose telle que la sorcellerie, soutenant ainsi la vieille erreur des Saducéens, lesquels niaient qu'il y eût des esprits.» Voyez le livre de Reginald Scot. 1584 (_Nathan Drake_).]

[Note 27: Shakspeare, _Measure for Measure_, _Tempest_, _Hamlet_, _Macbeth_.--Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, acte IV.

To die, and go we know not where; To lie in cold obstruction and to rot; This sensible warm motion to become A kneaded clod; and the delighted spirit To bathe in fiery floods, or to reside In thrilling regions of thick-ribbed ice; To be imprison'd in the viewless winds, And blown with restless violence round about The pendent world, or to be worse them worst Of those, that lawless and incertain thoughts Imagine howling!--'Tis too horrible! (Shakspeare, _Measure for Measure_, III, 2.)

We are such stuff As dreams are made of, and our little life Is rounded with a sleep.]

IV