Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 19
Comprenez-vous qu'en disant cela ses dents claquent, «ses genoux s'entre-choquent, il est pâle comme sa chemise?» L'extrême angoisse aboutit ici à une sorte de rire qui est un spasme. Désormais Hamlet parle comme s'il avait une attaque de nerfs continue. Sa démence est feinte, je le veux; mais son esprit, comme une porte dont les gonds sont tordus, tourne et claque à tout vent avec une précipitation folle et un bruit discordant. Il n'a pas besoin de chercher les idées bizarres, les incohérences apparentes, les exagérations, le déluge de sarcasmes qu'il entasse. Il les trouve en lui; il ne se force pas, il n'a qu'à s'abandonner à lui-même. Quand il fait jouer la pièce qui doit démasquer son oncle, il se lève, il s'assoit, il vient poser sa tête sur les genoux d'Ophélie, il interpelle les acteurs, il commente la pièce aux spectateurs; ses nerfs sont crispés, sa pensée exaltée est comme une flamme qui ondoie et petille, et ne trouve pas assez d'aliments dans la multitude des objets qui l'entourent et auxquels elle se prend. Quand le roi se lève démasqué et troublé, Hamlet chante et dit: «N'est-ce pas, Horatio! cette chanson avec une forêt de plumes et deux roses de Provins sur mes escarpins, en voilà assez pour m'obtenir une place dans une troupe de comédiens[293].» Et il rit terriblement, car il est décidé au meurtre. Il est clair que cet état est une maladie, et que l'homme ne vivra pas.
Dans une âme aussi ardente pour penser et aussi puissante pour sentir, que reste-t-il, sinon le dégoût et le désespoir? Nous teignons de la couleur de nos pensées la nature entière; nous faisons le monde à notre image; quand notre âme est malade, nous ne voyons plus que maladie dans l'univers. «Cette admirable construction, la terre, me semble un stérile promontoire. Ce dôme superbe, regardez, ce splendide firmament suspendu sur nous, ce toit majestueux incrusté de flammes d'or, eh bien! je n'y vois qu'un sale et infect amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que l'homme! quelle noble raison! quelles facultés infinies! Dans sa forme, dans ses mouvements, comme il est achevé et admirable! Par ses actions, combien semblable à un ange! Par son intelligence, combien semblable à un Dieu! La merveille du monde! le roi de la création! Et cependant pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussière? L'homme ne me plaît point, ni la femme non plus[294].» Dorénavant sa pensée flétrit tout ce qu'elle touche. Il raille amèrement devant Ophélie le mariage et l'amour. La beauté! l'innocence! La beauté n'est qu'un moyen de prostituer l'innocence. «Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu faire souche de pécheurs? Quel besoin ont des coquins comme moi de ramper entre ciel et terre? Nous sommes des vauriens fieffés, tous. N'en crois pas un[295].» Quand il a tué Polonius par mégarde, il ne s'en repent guère; c'est un fou de moins. Il se moque lugubrement. «Où est Polonius? dit le roi.--À souper.--À souper? où?--Pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où il est mangé. Une compagnie de certains vers politiques est attablée après lui[296].» Et il répète en cinq ou six façons ces plaisanteries de fossoyeur. Sa pensée habite déjà le cimetière; pour cette philosophie désespérée, l'homme vrai, c'est le cadavre. Les charges, les honneurs, les passions, les plaisirs, les projets, la science, tout cela n'est qu'un masque d'emprunt, que la mort nous ôte pour laisser voir ce qui est nous-mêmes, le crâne infect et grimaçant. C'est ce spectacle qu'il va chercher près de la fosse d'Ophélie. Il compte les crânes que le fossoyeur déterre: celui-ci fut un légiste, celui-là un courtisan. Que de salutations, d'intrigues, de prétentions, d'arrogance! Et voilà qu'aujourd'hui un sale paysan le fait sauter du bout de sa bêche, et joue aux quilles avec lui. César ou Alexandre sont tombés en pourriture et ont fait de la terre grasse; les maîtres du monde ont servi à boucher la fente d'un vieux mur. «Va maintenant dans la chambre de madame, et dis-lui qu'elle a beau se farder haut d'un pouce, elle aura un jour ce gracieux aspect. Va, cela la fera rire[297].» Lorsqu'on en est là, on n'a plus qu'à mourir.
Cette imagination exaltée, qui explique sa maladie nerveuse et son empoisonnement moral, explique aussi sa conduite. S'il hésite à tuer son oncle, ce n'est point par horreur du sang et par scrupules modernes. Il est du seizième siècle. Sur le vaisseau, il a écrit l'ordre de décapiter Rosencrantz et Guildenstern, et de les décapiter sans confession. Il a tué Polonius, il a causé la mort d'Ophélie, et n'en a pas de grands remords. Si une première fois il a épargné son oncle, c'est qu'il l'a trouvé en prières, et par crainte de l'envoyer au ciel. Il a cru le frapper le jour où il a frappé Polonius. Ce que son imagination lui ôte, c'est le sang-froid et la force d'aller tranquillement et après réflexion mettre une épée dans une poitrine. Il ne peut faire la chose que sur une suggestion subite; il a besoin d'un moment d'exaltation; il faut qu'il croie le roi derrière une tapisserie, ou que, se voyant empoisonné, il le trouve sous la pointe de son poignard. Il n'est pas maître de ses actions; c'est l'occasion qui les lui dicte; il ne peut pas méditer le meurtre, il doit l'improviser. L'imagination trop vive épuise la volonté par l'énergie des images qu'elle entasse et par la fureur d'attention qui l'absorbe. Vous reconnaissez en lui l'âme d'un poëte qui est fait non pour agir, mais pour rêver, qui s'oublie à contempler les fantômes qu'il se forge, qui voit trop bien le monde imaginaire pour jouer un rôle dans le monde réel, artiste qu'un mauvais hasard a fait prince, qu'un hasard pire a fait vengeur d'un crime, et qui, destiné par la nature au génie, s'est trouvé condamné par la fortune à la folie et au malheur. Hamlet, c'est Shakspeare, et, au bout de cette galerie de figures qui ont toutes quelques traits de lui-même, Shakspeare s'est peint dans le plus profond de ses portraits.
Si Racine ou Corneille avaient fait une psychologie, ils auraient dit avec Descartes: L'homme est une âme incorporelle, servie par des organes, douée de raison et de volonté, habitant des palais ou des portiques, faite pour la conversation et la société, dont l'action harmonieuse et idéale se développe par des discours et des répliques dans un monde construit par la logique en dehors du temps et du lieu.
Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol: L'homme est une machine nerveuse, gouvernée par un tempérament, disposée aux hallucinations, emportée par des passions sans frein, déraisonnable par essence, mélange de l'animal et du poëte, ayant la verve pour esprit, la sensibilité pour vertu, l'imagination pour ressort et pour guide, et conduite au hasard, par les circonstances les plus déterminées et les plus complexes, à la douleur, au crime, à la démence et à la mort.
[Note 262: Voyez encore dans Timon, et surtout dans Hotspur, l'exemple parfait de l'imagination véhémente et déraisonnable.]
[Note 263:
CORIOLANUS.
By Jupiter, forget:-- I am weary; yea, my memory is tir'd. Have we no wine here?]
[Note 264:
CORIOLANUS.
Come I too late?... O! let me clip you In arms as sound as when I woo'd; in heart As merry as when our nuptial day was done.]
[Note 265:
CORIOLANUS.
I thank you, general; But cannot make my heart consent to take A bribe to pay my sword....]
[Note 266:
No more, I say; For that I have not wash'd my nose that bled, Or foil'd some debile wretch,--you shout me forth In acclamations hyperbolical; As if I loved my little should be dieted In praises sauc'd with lies.]
[Note 267:
I will go wash; And when my face is fair, you shall perceive, Whether I blush, or no. Howbeit, I thank you, I mean to stride your steed....]
[Note 268:
Bid them wash their faces, And keep their teeth clean.... To beg of Hob and Dick....]
[Note 269:
What must I say? I pray, sir.... Plague upon 't! I cannot bring My tongue to such a pace:--look, sir; my wounds; I got them in my country's service, when Some certain of your brethren roar'd, and ran From the noise of our own drums.]
[Note 270:
.... Come, enough.--Enough, with over-measure.
CORIOLANUS.
No, take more: What may be sworn by, both divine and human, Seal what I end withal:--at once pluck out The multitudinous tongue; let them not lick The sweet which is their poison: .... Throw their power i' the dust.]
[Note 271:
Hence, old goat! Hence, rotten thing, or I shall Shake thy bones out of thy garments. .... You speak o' the people, As if you were a god to punish, not a man Of their infirmity.]
[Note 272:
VOLUMNIA.
.... My praises first made thee a soldier....]
[Note 273:
.... The smiles of knaves Tent in my cheeks; and school-boy's tears take up The glasses of my sight! A beggar's tongue Make motion through my lips; and my arm'd knees, Who bow'd but in my stirrup, bend like his That has receiv'd an alms. .... Yet were there but this single plot to lose, This mould of Marcius, they to dust should grind it. And throw it against the wind....]
[Note 274:
Pray, be content; Mother, I am going to the market-place; Chide me no more. I'll mountebank their loves, Cog their hearts from them, and come home belov'd Of all the trades in Rome. Look, I am going.]
[Note 275:
CORIOLANUS.
How! traitor?
MENENIUS.
Nay; temperately; your promise.
CORIOLANUS.
The fires i' the lowest hell fold in the people! Call me their traitor!--Thou injurious tribune! Within thine eyes sat twenty thousand deaths, In thine hands clutch'd as many millions, in Thy lying tongue both numbers, I would say, Thou liest, unto thee, with a voice as free As I do pray the gods.]
[Note 276:
Let them pronounce the steep Tarpeian death, Vagabond exile, flaying; pent to linger But with a grain a day, I would not buy Their mercy at the price of one fair word; Nor check my courage for what they can give, To hav't with saying, Good morrow.]
[Note 277:
You common cry of curs! whose breath I hate As reek o' the rotten fens, whose loves I prize As the dead carcases of unburied men That do corrupt my air, I banish you. .... Despising, For you, the city, thus I turn my back: There is a world elsewhere.]
[Note 278:
MACBETH.
.... Why do I yield to that suggestion, Whose horrid image doth unfix my hair, And make my seated heart knock at my ribs?... .... My thought, whose murder yet is but fantastical, Shakes so my single state of man that function Is smother'd in surmise; and nothing is, But what is not.]
[Note 279:
.... Now o'er the one half world Nature seems dead, and wicked dreams abuse The curtain'd sleep; now witchcraft celebrates Pale Hecate's offerings; and wither'd Murder, Alarum'd by his sentinel, the wolf, Whose howl's his watch, thus, with his stealthy pace, With Tarquin's ravishing strides, towards his design, Moves like a ghost. (_A bell rings._) I go, and it is done; the bell invites me. Hear it not, Duncan; for it is a knell That summons thee to heaven, or to hell.]
[Note 280:
What hands are here? Ha, they pluck out mine eyes!]
[Note 281:
MACBETH.
One cried, _God bless us!_ and _Amen_, the other; As they had seen me with these hangman's hands Listening their fear; I could not say, Amen, When they did say, God bless us! .... But wherefore could I not pronounce, Amen? I had most need of blessing, and Amen Stuck in my throat.]
[Note 282:
Sleep no more! Macbeth doth murder Sleep, the innocent Sleep; Sleep, that knits up the ravell'd sleave of care, The death of each day's life, sore labour's bath! Balm of hurt minds, chief nourisher in life's feast. .... Glamis hath murder'd sleep; and therefore Cawdor Shall sleep no more--Macbeth shall sleep no more!]
[Note 283:
To know my deed,--'twere best not know myself. (_Knock._) Wake Duncan with thy knocking! Ay, would thou couldst.]
[Note 284:
Had I but died an hour before this chance, I had liv'd a blessed time; for, from this instant, There's nothing serious in mortality: All is but toys: renown and grace, is dead; The wine of life is drawn, and the mere lees Is left this vault to brag of.]
[Note 285:
I am in blood, Steep'd in so far, that, should I wade no more, Returning were as tedious as go o'er. .... But let the frame of things disjoint, both the worlds suffer, Ere we will eat our meal in fear, and sleep In the affliction of these terrible dreams That shake us nightly. Better be with the dead Whom we, to gain our place, have sent to peace, Than on the torture of the mind to lie In restless ecstasy. Duncan is in his grave; After life's fretful fever he sleeps well, Treason has done his worst; nor steel nor poison, Malice domestic, foreign levy, nothing Can touch him farther!]
[Note 286:
Prithee, see there! Behold! look! lo! how say you? If charnel-houses and our graves must send Those that we bury, back, our monuments Shall be the maws of kites. Blood hath been shed ere now, i' the olden time,-- Ay, and since too, murthers have been perform'd Too terrible for the ear. The times have been That, when the brains were out, the man would die, And there an end. But now! they rise again With twenty mortal murthers on their crowns, And push us from our stools.
Avaunt! and quit my sight! Let the earth hide thee! Thy bones are marrowless, thy blood is cold; Thou hast no speculation in those eyes Which thou dost glare with!]
[Note 287:
Alas, poor country! Almost afraid to know itself! It cannot Be call'd our mother, but our grave. Where nothing But he who knows nothing, is once seen to smile, Where ... the dead man's knell Is scarce ask'd, for whom and good men's lives Expire before the flowers in their caps, Dying, or ere they sicken.]
[Note 288:
She should have died hereafter; There would have been a time for such a word.-- To-morrow, and to-morrow, and to-morrow, Creeps in this petty pace from day to day, To the last syllable of recorded time, And all our yesterdays have lighted fools The way to dusty death. Out, out, brief candle! Life's but a walking shadow; a poor player That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more; it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing.... I 'gin to be a-weary of the sun, And wish the estate o' the world were now undone. .... They have tied me to a stake; I cannot fly, But, bear-like, I must fight the course. .... I have supp'd full with horrors. Direness, familiar to my slaught'rous thoughts, Cannot once start me.]
[Note 289: Goethe, _Wilhelm Meister_.]
[Note 290:
O, that this too, too solid flesh would melt, Thaw, and resolve itself into a dew! Or that the Everlasting had not fix'd His canon 'gainst self-slaughter! O God! O God! How weary, stale, flat, and unprofitable, Seem to me all the uses of this world! Fye on 't! O fye! 'tis an unweeded garden, That grows to seed; things rank, and gross in nature, Possess it merely. That it should come to this! But two months dead! nay, not so much, not two: So excellent a king.... So loving to my mother, That he might not beteem the winds of heaven Visit her face too roughly. Heaven and earth! .... And yet, within a month, Let me not think on 't;--Frailty, thy name is woman!... A little month; or ere those shoes were old, With which she follow'd my poor father's body.... Ere yet the salt of most unrighteous tears Had left the flushing in her galled eyes, She married:--O most wicked speed, to post With such dexterity to incestuous sheets! It is not, nor it cannot, come to good; But break, my heart, for I must hold my tongue!]
[Note 291:
Hold, hold, my heart; And you my sinews, grow not instant old, But bear me stiffly up!--Remember thee? Ay, poor Ghost, while memory holds a seat In this distracted globe. Remember thee? Yea, from the table of my memory I'll wipe away all trivial fond records, All saws of books, all forms, all pressures past. And thy commandment all alone shall live. O villain, villain, smiling, damned villain! My tablet;--meet it is, I set it down, That one may smile, and smile, and be a villain; At least, I am sure, it may be so in Denmark: So, uncle, there you are.]
[Note 292:
HAMLET.
Ha, ha, boy, say'st thou so? art thou there, true-penny? Come on, you hear this fellow in the cellarage,-- Consent to swear.
GHOST (_beneath_).
Swear.
HAMLET.
_Hic et ubique_? Then we will shift our ground; Come hither, gentlemen, swear by my sword.
GHOST (_beneath_).
Swear by his sword.
HAMLET.
Well said, old mole! canst work i' the earth so fast? A worthy pioneer!]
[Note 293: HAMLET.
Would not this, sir, and a forest of feathers (if the rest of my fortunes turn Turk with me), with two provincial roses on my razed shoes, get me a fellowship in a cry of players, sir?]
[Note 294: This goodly frame, the earth, seems to me a sterile promontory; this most excellent canopy, the sky, look you, this brave overhanging firmament, this majestical roof fretted with golden fire, why, it appears no other thing to me than a foul and pestilent congregation of vapours. What a piece of work is a man! How noble in reason! how infinite in faculties! In form, in moving, how express and admirable! In action, how like an angel! In apprehension, how like a god! the beauty of the world! the paragon of animals! And yet, to me, what is this quintessence of dust? Man delights not me, nor woman neither.]
[Note 295: Get thee to a nunnery; why wouldst thou be a breeder of sinners? What should such fellows as I do crawling between earth and heaven? We are arrant knaves, all; believe none of us.]
[Note 296:
KING.
Now, Hamlet, where's Polonius?
HAMLET.
At supper.
KING.
At supper? Where?
HAMLET.
Not where he eats, but where he is eaten: a certain convocation of politic worms are e'en at him.]
[Note 297:
HAMLET.
Now get you to my lady's chamber, and tell her, let her paint an inch thick, to this favour she must come; make her laugh at that.]
IX
Un pareil poëte pourra-t-il s'astreindre toujours à imiter la nature? Ce monde poétique qui s'agite dans son cerveau ne s'affranchira-t-il jamais des lois du monde réel? N'est-il pas assez puissant pour suivre les siennes? Il l'est, et la poésie de Shakspeare aboutit naturellement au fantastique. Là est le plus haut degré de l'imagination déraisonnable et créatrice. Rejetant la logique ordinaire, elle en crée une nouvelle; elle unit les faits et les idées dans un ordre nouveau, absurde en apparence, au fond légitime; elle ouvre le pays du rêve, et son rêve fait illusion comme la vérité.
Lorsqu'on entre dans les comédies de Shakspeare, et même dans ses demi-drames[298], il semble qu'on le voie sur le seuil, à la façon de l'acteur chargé du prologue, pour empêcher le public de se méprendre et pour lui dire: «Ne prenez pas trop au sérieux ce que vous allez écouter; je me joue. Mon cerveau rempli de songes a voulu se les donner en spectacle, et les voici. Des palais, de lointains paysages, les nuées transparentes qui tachent de leurs flocons gris l'horizon matinal, l'embrasement de splendeur rouge où se plonge le soleil du soir, de blanches colonnades prolongées à perte de vue dans l'air limpide, des cavernes, des chaumières, le défilé fantasque de toutes les passions humaines, le jeu irrégulier des aventures imprévues, voilà le pêle-mêle de formes, de couleurs et de sentiments que je laisse se brouiller et s'enchevêtrer devant moi, écheveau nuancé de soies éclatantes, légère arabesque dont les lignes sinueuses, croisées et confondues, égarent l'esprit dans le capricieux dédale de leurs enroulements infinis. Ne la jugez pas comme un tableau. N'y cherchez pas une composition exacte, un intérêt unique et croissant, la savante économie d'une action bien ménagée et bien suivie. J'ai sous les yeux des nouvelles et des romans que je découpe en scènes. Peu m'importe l'issue, je m'amuse en chemin. Ce qui me plaît, ce n'est point l'arrivée, c'est le voyage. Est-il besoin d'aller si droit et si vite? Ne tenez-vous qu'à savoir si le pauvre marchand de Venise échappera au couteau de Shylock? Voici deux amants heureux, assis au pied du palais dans la nuit sereine; ne voulez-vous pas écouter la tranquille rêverie qui, pareille à un parfum, sort du fond de leur coeur?
Comme la clarté de la lune dort doucement sur le gazon!--Asseyons-nous ici; que les sons des instruments--viennent flotter à nos oreilles.--Le calme suave et la nuit--conviennent aux accents de l'aimable harmonie.--Assieds-toi, Jessica. Regarde comme ces fleurs serrées--d'or étincelant incrustent le parquet du ciel.--Jusqu'aux plus petits de ces orbes que tu regardes,--ils chantent tous dans leur mouvement comme des chérubins,--accompagnant sans fin les jeunes choeurs des anges.--Tel est l'harmonieux concert des âmes immortelles.--Mais tant que la nôtre est enfermée dans ce grossier vêtement--de boue périssable, nous ne pouvons les entendre[299].