Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Part 18

Chapter 183,834 wordsPublic domain

Combien ce génie passionné et abandonné de Shakspeare est plus visible encore dans les grands personnages qui portent tout le poids du drame! L'imagination effrayante, la vélocité furieuse des idées multipliées et exubérantes, la passion déchaînée, précipitée dans la mort et dans le crime, les hallucinations, la folie, tous les ravages du délire lâché au travers de la volonté et de la raison, voilà les forces et les fureurs qui les composent. Parlerai-je de cette éblouissante Cléopatre qui enveloppe Antoine dans le tourbillon de ses inventions et de ses caprices, qui fascine et qui tue, qui jette au vent la vie des hommes comme une poignée du sable de son désert, fatale fée d'Orient qui joue avec l'amour et la mort, impétueuse, irrésistible, créature d'air et de flamme, dont la vie n'est qu'une tempête, dont la pensée, incessamment dardée et rompue, ressemble à un petillement d'éclairs? D'Othello qui, obsédé par l'image précise de l'adultère physique, crie à chaque parole d'Iago comme un homme sur la roue; qui, les nerfs endurcis par vingt ans de guerres et de naufrages, délire et s'évanouit de douleur, et dont l'âme, empoisonnée par la jalousie, se détraque et se désorganise dans les convulsions, puis dans la stupeur? Du vieux roi Lear, violent et faible, dont la raison demi-dérangée se renverse peu à peu sous le choc de trahisons inouïes, qui offre l'affreux spectacle de la folie croissante, puis complète, des imprécations, des hurlements, des douleurs surhumaines, où l'exaltation des premiers accès emporte le malade, puis de l'incohérence paisible, de l'imbécillité bavarde où il se rassoit brisé: création étonnante, suprême effort de l'imagination pure, maladie de la raison que la raison n'eût jamais pu figurer! Entre tant de portraits, choisissons-en deux ou trois pour indiquer la profondeur et l'espèce des autres[262]. Le critique est perdu dans Shakspeare comme dans une ville immense; il décrit deux monuments et prie le lecteur de conjecturer la cité.

Le Coriolan de Plutarque est un patricien austère, froidement orgueilleux, général d'armée. Entre les mains de Shakspeare, il est devenu soldat brutal, homme du peuple pour le langage et pour les moeurs, athlète de Batailles, «dont la voix gronde comme un tambour,» à qui la contradiction fait monter aux yeux un flot de sang et de colère, tempérament terrible et superbe, âme d'un lion dans un corps de taureau. Le philosophe Plutarque lui prêtait une belle action philosophique, disant qu'il avait pris soin de sauver son hôte dans le sac de Corioles. Le Coriolan de Shakspeare a bien la même intention, car au fond il est brave homme; mais quand Lartius lui demande le nom de ce pauvre Volsque pour le faire mettre en liberté, il répond en bâillant:

.... Par Jupiter, oublié!--Je suis las.... Bah! ma mémoire est fatiguée.--N'avons-nous point de vin ici[263]?

Il a chaud, il s'est battu, il a besoin de boire; il laisse son Volsque à la chaîne et n'y pense plus. Il se bat comme un portefaix, avec des cris et des injures, et les clameurs sorties de cette profonde poitrine percent le tumulte de la bataille comme les cris d'une trompette d'airain. Il a escaladé les murs de Corioles, il a tué jusqu'à se gorger de carnage. Sur-le-champ il prend sa course vers l'autre armée, et arrive rouge de sang comme un homme «écorché.»--«Est-ce que j'arrive trop tard?--Marcius!...--Est-ce que j'arrive trop tard?»--La bataille n'est pas encore livrée; il embrasse Cominius «avec des bras aussi forts que ceux dans lesquels il a pressé sa fiancée, le coeur aussi joyeux que le jour de ses noces[264];» c'est que la bataille pour lui est une fête. Il faut à ces sens et à ce corps d'athlète les cris, le cliquetis de la mêlée, les émotions de la mort et des blessures. Il faut à ce coeur orgueilleux et indomptable les joies de la victoire et de la destruction. Voyez paraître cette arrogance de noble et ces moeurs de soldat, lorsqu'on lui offre la dîme du butin:

.... Je vous remercie, général;--mais je ne puis faire consentir mon coeur à prendre--un salaire pour payer mon épée[265]!

Les soldats crient: Marcius! Marcius! et les trompettes sonnent. Il se met en colère; il maudit les braillards:

.... Assez, je vous dis.--Parce que je n'ai pas lavé mon nez qui saigne,--ou parce que j'ai porté en terre quelques pauvres diables,--vous clabaudez mon nom avec des acclamations d'enragés,--comme si j'aimais qu'on mît mon estomac au régime--de louanges assaisonnées de mensonges[266]!

On se réduit à le combler d'honneurs; on lui donne un cheval de guerre; on lui décerne le surnom de Coriolan, et tous crient: Caïus Marcius Coriolan!

.... Je vais me laver.--Et quand ma figure sera belle, vous verrez--si je rougis ou non. Pourtant je vous remercie.--Je monterai votre cheval[267].

Cette grosse voix, ce gros rire, ce brusque remercîment d'un homme qui sait agir et crier mieux que parler, annoncent la manière dont il va traiter les plébéiens. Il les charge d'injures; il n'a pas assez d'insultes contre ces cordonniers, ces tailleurs, poltrons envieux, à genoux devant un écu. «Leur montrer mes blessures,--demander leurs voix puantes,--me faire le mendiant de Dick et de Jack[268]!» Il le faut pour être consul, et ses amis l'y contraignent. C'est alors que l'âme passionnée, incapable de se maîtriser, telle que Shakspeare sait la peindre, éclate tout entière. Il est la sous la robe de candidat, grinçant des dents, et préparant ainsi sa demande:

.... Qu'est-ce qu'il faut que je dise?--«Je vous prie, monsieur?» Malédiction! je ne pourrai jamais--plier ma langue à cette allure. «Regardez, monsieur, mes blessures,--je les ai gagnées au service de mon pays, lorsque--certains quidams de vos confrères hurlaient de peur, et se sauvaient--du son de nos propres tambours[269].»

Les tribuns n'ont pas de peine à arrêter l'élection d'un candidat qui sollicite de ce ton. Ils le piquent en plein sénat, ils lui reprochent son discours sur le blé. À l'instant il le répète et l'aggrave. Une fois lâché, ni danger ni prière ne le retient. «Son coeur est dans sa bouche. Il oublie qu'il ait jamais entendu le nom de la mort.» Il invective contre le peuple, contre les tribuns, magistrats de la rue, adulateurs de la canaille. «Assez! lui crie Ménénius.--Oui, assez et trop! disent les tribuns.--Trop! Prenez ceci encore, et que tout ce par quoi on peut jurer, divin ou humain, scelle ce que je vais dire: Abolissez cette magistrature; arrachez cette langue de la multitude. Qu'ils ne lèchent plus le miel qui est leur poison. Jetez leur pouvoir dans la poussière[270].» Le tribun crie trahison et veut le saisir.

.... Hors d'ici, vieille chèvre!--hors d'ici, pourriture! ou je te secoue--à faire sortir tes os de ton vêtement[271].

Il le bat, et chasse le peuple de l'enceinte; il se croit parmi les Volsques. «Sur un bon terrain, j'en mettrais quarante à bas.» Et quand on l'emmène, il menace encore, et «parle du peuple comme s'il était un dieu choisi pour punir, non un homme mortel comme eux.».

Il fléchit pourtant devant sa mère, car il a reconnu en elle une âme aussi hautaine et un courage aussi intraitable que le sien. Il a subi dès l'enfance l'ascendant de cette fierté qu'il admire; «ce sont les louanges de sa mère qui ont fait de lui un soldat[272].» Impuissant contre lui-même, incessamment troublé par la fougue d'un sang trop chaud, il a toujours été le bras, elle a toujours été la pensée. Il obéit par un respect involontaire, comme un soldat devant son général; mais par quels efforts! «Vaincre son coeur, mettre sur sa joue le sourire des coquins, dans ses yeux des larmes d'écolier, changer son courage en une lâcheté de courtisane, plier le genou comme un mendiant qui a reçu l'aumône[273];» il aimerait mieux «mettre sous la meule le corps de Marcius et en jeter la poussière au vent.» Sa mère le blâme.

.... Je vous en prie, apaisez-vous,--ma mère; je m'en vais à la place du marché.--Ne me grondez plus. Je vais faire l'arlequin,--les cajoler, escroquer leur faveur, et revenir le bien-aimé--de tous les métiers de Rome. Vous voyez, j'y vais[274].

Il y va, et ses amis parlent pour lui. Sauf quelques boutades amères, il a l'air de se soumettre. Alors le tribunal prononce l'accusation et le somme de répondre comme traître au peuple.

Comment! traître!

MÉNÉNIUS.

De la patience. Vous avez promis.

CORIOLAN.

Que le feu du dernier enfer enveloppe le peuple!--M'appeler traître! toi, insolent tribun!--Quand dans tes yeux il y aurait vingt mille morts,--quand dans tes mains tu en serrerais vingt millions,--quand il y en aurait deux fois autant dans ta bouche de menteur,--je te dirais que tu mens, à ta face, d'une voix aussi libre--que quand je prie les dieux[275].

On l'entoure, on le supplie, il n'écoute rien; il écume, il est comme un lion blessé.

Qu'ils me condamnent à être précipité de la roche Tarpeïenne,--à vagabonder dans l'exil, à être écorché; emprisonné pour languir,--avec un grain de blé par jour, je n'achèterais pas--leur merci au prix d'une douce parole,--ni je ne plierais mon courage, quelque chose qu'ils puissent donner,--jusqu'à dire bonjour pour l'obtenir[276].

Le peuple l'exile et appuie de ses acclamations la sentence du tribun.

Vous, meute de roquets des rues, dont je hais le souffle--comme la vapeur des marais pourris, dont j'estime l'amour--à l'égal des charognes abandonnées,--qui corrompent mon air, je vous bannis.--.... Avec ce mépris,--à vous, la commune, je vous tourne le dos, comme ceci.--Il y a un monde ailleurs[277].

À ces rugissements, vous jugez de sa haine. Elle va croître par l'attente de la vengeance. Le voilà maintenant devant Rome avec l'armée volsque. Ses amis s'agenouillent devant lui, il ne les relève pas. Le vieux Ménénius, qui l'avait aimé comme un fils, n'arrive en sa présence que pour être chassé. «Femme, mère, enfant, je ne connais plus personne.»--C'est lui-même qu'il ne connaît pas. Car cette force de haïr, dans un grand coeur, est la même que la force d'aimer. Il a des transports de tendresse comme il a des transports de rage, et ne sait pas plus se contenir dans la joie que dans la douleur. Il court, malgré sa résolution, dans les bras de sa femme; il fléchit le genou devant sa mère. Il avait appelé les chefs volsques pour les rendre témoins de ses refus, et devant eux il accorde tout et pleure. De retour à Corioles, un mot insultant d'Aufidius le rend furieux et le précipite sur les poignards. Vices et vertus, gloire et misères, grandeurs et faiblesses, la passion sans frein qui fait son être lui a tout donné.

Si la vie de Coriolan est l'histoire d'un tempérament, celle de Macbeth est le récit d'une monomanie. La prédiction des sorcières s'est enfoncée dans son esprit, du premier coup, comme une idée fixe. Peu à peu cette idée corrompt les autres, et transforme tout l'homme. Il en est hanté; il oublie les thanes qui sont autour de lui et qui l'attendent, il aperçoit déjà dans le lointain un chaos indistinct de visions sanglantes.

Pourquoi est-ce que je cède à cette tentation--dont l'horrible image dresse mes cheveux,--et fait choquer mon coeur contre mes côtes?...--Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire,--ébranle tellement mon pauvre être d'homme, que l'action--y est étouffée dans l'attente, et que rien n'est--que ce qui n'est pas[278]!

Ce langage est celui de l'hallucination. Celle de Macbeth devient complète, quand sa femme l'a décidé à l'assassinat. Il voit dans l'air une dague tachée de sang «aussi palpable de forme que celle qu'il tire de sa ceinture.» Tout son cerveau s'emplit alors de fantômes grandioses et terribles, que n'eût point enfantés l'imagination d'un meurtrier vulgaire, dont la poésie indique un coeur généreux, esclave de la fatalité et capable de remords.

Maintenant sur la moitié du monde--la nature semble morte, et les mauvais rêves viennent abuser--le sommeil sous ses rideaux. Maintenant les sorciers célèbrent--les sacrifices de la pâle Hécate, et le Meurtre au front flétri,--éveillé par sa sentinelle, le loup,--dont le hurlement lui dit l'heure, se glisse, de ce pas furtif,--vers son dessein, comme un spectre. (_Une cloche tinte._)--J'y vais; le coup est fait. La cloche m'appelle.--Ne l'entends pas, Duncan, car c'est un glas--qui t'appelle au ciel ou à l'enfer[279].

Il a fait l'action, et revient chancelant, hagard, comme un homme ivre. Il a horreur de ses mains pleines de sang, de ses mains de bourreau. Rien ne les lavera maintenant. La mer entière passerait sur elles qu'elles garderaient la couleur du meurtre. «Ah! ces mains! elles m'arrachent les yeux[280].» Il se frappe d'un mot qu'ont prononcé les chambellans endormis; ils ont dit _Amen_. «Pourquoi n'ai-je pas pu dire ce mot après eux? Pourquoi n'ai-je pu dire _Amen_? J'avais tant besoin d'être béni, et _Amen_ s'est arrêté dans ma gorge[281].» Là-dessus un rêve étrange, une prévision affreuse du châtiment s'est abattue sur lui. À travers les battements de ses artères et les tintements du sang qui bouillonne dans son crâne, il a entendu crier:

... Ne dors plus.--Macbeth tue le sommeil, l'innocent sommeil,--le sommeil qui dénoue l'écheveau embrouillé du souci,--tombeau de chaque journée, bain du labeur endolori,--baume des âmes blessées, premier aliment de la vie[282].

Et la voix, comme la trompette de l'ange, l'appelle par tous ses titres:

Glamis a tué le sommeil, et pour cela Cawdor--ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus!

Cette idée folle incessamment répétée tinte dans sa cervelle, à coups monotones et pressés, comme le battant d'une cloche. La déraison commence; toute la force de sa pensée s'emploie à maintenir malgré lui et devant lui l'image de l'homme qu'il vient d'assassiner endormi.

Connaître mon action!... Il vaudrait mieux ne pas me connaître moi-même.--Éveille Duncan à force de frapper. (_On frappe._)--Oui, et plût à Dieu que tu le pusses[283]!

Désormais, dans les rares intervalles où la fièvre de son esprit s'abat, il est comme un homme usé par une longue maladie. C'est la prostration morne des maniaques brisés par leur accès.

Si seulement j'étais mort une heure avant cette fortune,--j'aurais vécu une vie heureuse; dorénavant--il n'y a plus rien de sérieux dans la condition mortelle.--Tout n'est que bagatelle: honneur et renom, le reste est mort.--Le vin de la vie est tiré. Et la pure lie--nous reste au fond du caveau, pour faire les fanfarons[284].

Quand le repos a rendu quelque force à la machine humaine, l'idée fixe le secoue de nouveau et le pousse en avant, comme un cavalier impitoyable qui quitte un moment son cheval râlant pour sauter une seconde fois sur sa croupe et l'éperonner à travers les précipices. Plus il a fait, plus il va faire. «J'ai marché si avant dans le sang, que quand je m'arrêterais, rebrousser chemin serait aussi rebutant que gagner l'autre bord.» Il tue pour garder le prix de ses meurtres. Le fatal cercle d'or attire ses yeux comme un joyau magique, et il abat, par une sorte d'instinct aveugle, les têtes qu'il aperçoit entre la couronne et lui.

Que la charpente des choses se détraque, et que les deux mondes tombent en pièces,--avant que nous nous résignions à manger notre pain dans la crainte,--et à dormir dans le supplice de ces terribles rêves--qui nous secouent chaque nuit! Mieux vaudrait être avec les morts--que nous avons envoyés dans la paix du cercueil, pour arriver où nous sommes,--que de rester gisants, sous les tortures de l'âme,--dans un délire sans repos[285].

Il fait tuer Banquo, et au milieu d'un grand festin on lui apporte la nouvelle de l'assassinat. Il sourit et porte la santé de Banquo. Soudain, blessé par sa conscience, il voit le spectre de l'homme engorgé; car ce fantôme qu'amène Shakspeare n'est pas une machine de théâtre; on sent qu'ici le surnaturel est inutile, et que Macbeth se le forgerait, quand même l'enfer ne le lui enverrait pas. Les muscles crispés, les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte par une terreur monstrueuse, il le regarde branler sa tête sanglante, et crie de cette voix rauque qu'on n'entend que dans les cabanons des fous:

Je t'en prie, vois ici! Regarde! vois! Oh! que dites-vous?--Si les charniers et nos tombeaux rejettent ainsi--ceux que nous enterrons, alors nos monuments--ne sont que des gésiers de vautours.--Va-t'en! Délivre mes yeux! que la terre te cache!--Tes os sont sans moelle, ton sang est froid,--tu n'as point de regard dans ces yeux--qui flamboient contre moi!--Autrefois, quand la cervelle était répandue, l'homme mourait,--et c'était la fin. Mais aujourd'hui ils se relèvent--avec vingt plaies mortelles dans le crâne,--et nous poussent hors de nos escabeaux[286].

Le corps tremblant comme un épileptique, les dents serrées, l'écume aux lèvres, il s'affaisse, et ses membres palpitent à terre, traversés de frissons convulsifs, pendant qu'un hoquet sourd soulève sa poitrine haletante et meurt dans son gosier gonflé. Quelle joie peut rester à un homme assiégé de tels rêves? Cette large campagne sombre qu'il regarde du haut de son château n'est qu'un champ de mort hanté d'apparitions funèbres. L'Écosse, qu'il dépeuple, est un cimetière «où, lorsqu'on entend le glas des cloches pour un homme qui meurt, on ne demande plus pour qui; où l'on ne voit plus personne sourire, sauf les enfants; où la vie des hommes de bien se fane avant les fleurs qu'ils ont à leur chapeau[287].» Son âme «est pleine de scorpions.» Il «s'est soûlé d'horreurs,» et la fade odeur du sang l'a dégoûté du reste. Il va trébuchant sur les cadavres qu'il entasse avec le sourire machinal et désespéré du maniaque assassin. Désormais la mort, la vie, tout lui est égal; l'habitude du meurtre l'a mis hors de l'humanité. On lui annonce la mort de sa femme:

Elle aurait dû mourir plus tard;--on aurait eu alors un moment pour cette nouvelle.--Demain, puis demain, et puis demain;--chacun des jours se glisse ainsi à petits pas,--jusqu'à la dernière syllabe que le temps écrit dans son livre.--Et tous nos hiers ont éclairé pour quelques fous--la route poudreuse de la mort. Éteins-toi! à bas! lumière d'un instant!--La vie n'est qu'une ombre voyageuse, un pauvre acteur--qui se démène et s'agite pendant son heure sur le théâtre,--et qu'ensuite on n'entend plus. C'est un conte--dit par un idiot, plein de fracas et de furie,--et qui n'a pas de sens[288].

Il lui reste l'endurcissement du crime, la croyance fixe en la destinée. Traqué par ses ennemis, «attaché comme un ours au poteau,» il combat, inquiet seulement de la prédiction des sorcières, sûr d'être invulnérable tant que l'homme qu'elles ont désigné n'aura point paru. Sa pensée désormais habite le monde surnaturel, et jusqu'au dernier terme il marche les yeux fixés sur le rêve qui l'a possédé dès le premier pas.

Comme l'histoire de Macbeth, l'histoire d'Hamlet est le récit d'un empoisonnement moral. Hamlet est une âme délicate, d'une imagination passionnée comme celle de Shakspeare. Il a vécu heureux jusqu'ici, occupé de nobles études, habile dans les exercices du corps et de l'esprit, ayant le goût des arts, aimé du plus noble père, épris de la plus pure et de la plus charmante des filles, confiant, généreux, n'ayant aperçu encore, du haut du trône où il est né, que la beauté, le bonheur et les grandeurs de la nature et de l'humanité[289]. Sur cette âme, que le naturel et l'éducation rendent plus sensible que les autres, le malheur fond tout d'un coup, extrême, accablant, choisi pour détruire toute croyance et tout ressort d'action: il a vu d'un regard toute la laideur de l'homme, et c'est dans sa mère que ce spectacle lui a été donné. Son esprit est encore intact; mais à la violence du style, à la crudité des détails précis, à l'effrayante tension de toute la machine nerveuse, jugez si l'homme n'a pas déjà posé un pied au bord de la folie:

Oh! si cette chair, cette chair trop solide, voulait se fondre,--se dissoudre et s'évanouir en rosée!--Ou si l'Éternel n'avait pas établi--son décret contre le meurtre de soi-même! Ô Dieu! ô Dieu!--Combien fastidieuses, usées, plates et vides--me semblent toutes les pratiques de ce monde!--Fi sur lui! ô fi! C'est un jardin de mauvaises herbes--qui montent en graine, toutes moisies et grossières;--il en est plein, il n'y a rien d'autre.... Qu'elle en soit venue là!--Mort depuis deux mois seulement! Non, pas tant, pas deux mois! Un si noble roi! si tendre pour ma mère,--qu'il n'aurait pas souffert que les vents du ciel--vinssent trop rudement visiter son visage. Et pourtant au bout d'un mois....--Je ne veux pas y penser. Fragilité, ton nom est femme.--Un petit mois. Avant d'avoir usé ces souliers--avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre père,--avant que le sel de ses indignes larmes--eût laissé de la rougeur dans ses yeux endoloris,--elle s'est mariée.--Ô détestable hâte! Galoper--avec cette dextérité à des draps incestueux!--Cela n'est pas bon, cela ne peut venir à bien.--Mais brise-toi, mon coeur, car il faut que je tienne ma langue[290].

Il a déjà des soubresauts de pensée, des commencements d'hallucination, indices de ce qu'il deviendra plus tard. Au milieu de la conversation, l'image de son père surgit devant son esprit. Il croit le voir. Que sera-ce donc lorsque le fantôme, «rompant son suaire et ouvrant les pesantes mâchoires de marbre du sépulcre,» viendra la nuit, au sommet d'un promontoire, lui révéler les tortures de sa prison de flammes et le fratricide qui l'y a précipité? Il défaille; mais la douleur le roidit, et il veut vivre:

.... Contiens-toi, contiens-toi, mon coeur.--Et vous, mes muscles, ne vieillissez pas en un instant;--mais roidissez-vous, et portez-moi jusqu'au bout. Me souvenir de toi?--Oui, pauvre ombre, tant que la mémoire aura un siége--dans ce monde détraqué. Me souvenir de toi?--Oui, du registre de ma mémoire,--j'effacerai tous les tendres souvenirs vulgaires,--toutes les maximes des livres, toutes les empreintes, tous les vestiges du passé.--Et ton commandement seul y vivra.--Ô traître! traître! traître! souriant et damné!--Mes tablettes. C'est cela; j'y écris--qu'on peut sourire, sourire et être un traître.--Au moins cela est vrai en Danemark.--Ainsi, mon oncle, vous êtes là[291].

Ce geste saccadé, cette fièvre de la main qui écrit, cette frénésie de l'attention, annoncent l'invasion d'une demi-monomanie. Quand ses amis arrivent, il leur fait des phrases d'enfant et d'idiot. Il n'est plus maître des mots; les paroles vides tourbillonnent dans sa cervelle, et sortent de sa bouche comme en un rêve. On l'appelle, il répond en imitant le cri du chasseur qui siffle son faucon: «Hillo! ho! ho! l'ami! viens, mon oiseau, viens!» Au moment où ils lui jurent le secret, le fantôme au-dessous d'eux répète: «Jurez!» Hamlet reprend avec l'excitation nerveuse d'une gaieté convulsive:

Ha! ha! camarade, tu parles. Es-tu là, mon brave?--Avancez. Vous entendez le camarade qui est dans la cave?--Consentez à jurer.

LE FANTÔME (_de dessous terre_).

Jurez.

HAMLET.

_Hic et ubique?_ Alors nous allons changer de place.--Venez ici, messieurs. Jurez par mon épée.

LE FANTÔME (_de dessous terre_).

Jurez par son épée.

HAMLET.

Bien dit, vieille taupe! Tu troues la terre bien vite!--Excellent pionnier[292]!