Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 16
Sur ce fond commun se détache un peuple de figures vivantes et distinctes, éclairées d'une lumière intense, avec un relief saisissant. Cette puissance créatrice est le grand don de Shakspeare, et communique aux mots une vertu extraordinaire. Chaque phrase prononcée par un de ses personnages nous fait voir, outre l'idée qu'elle renferme et l'émotion qui la dicte, l'ensemble des qualités et le caractère entier qui la produisent, le tempérament, l'attitude physique, le geste, le regard du personnage, tout cela en une seconde, avec une netteté et une force dont personne n'a approché. Les mots qui frappent nos oreilles ne sont pas la millième partie de ceux que nous écoutons intérieurement; ils sont comme des étincelles qui s'échappent de distance en distance; les yeux voient de rares traits de flamme; l'esprit seul aperçoit le vaste embrasement dont ils sont l'indice et l'effet. Il y a ici deux drames en un seul: l'un bizarre, saccadé, écourté, visible; l'autre conséquent, immense, invisible; celui-ci couvre si bien l'autre, qu'ordinairement on ne croit plus lire des paroles: on entend le grondement de ces voix terribles, on voit des traits contractés, des yeux ardents, des visages pâlis, on sent les bouillonnements, les furieuses résolutions qui montent au cerveau avec le sang fiévreux, et redescendent dans les nerfs tendus. Cette propriété qu'a chaque phrase de rendre visible un monde de sentiments et de formes vient de ce qu'elle est causée par un monde d'émotions et d'images. Shakspeare, en l'écrivant, a senti tout ce que nous y sentons, et beaucoup d'autres choses. Il avait la faculté prodigieuse d'apercevoir en un clin d'oeil tout son personnage, corps, esprit, passé, présent, dans tous les détails et dans toute la profondeur de son être, avec l'attitude précise et l'expression de physionomie que la situation lui imposait. Il y a tel mot d'Hamlet ou d'Othello qui pour être expliqué demanderait trois pages de commentaires; chacune des pensées sous-entendues que découvrirait le commentaire laissait sa trace dans le tour de la phrase, dans l'espèce de la métaphore, dans l'ordre des mots; aujourd'hui, en comptant ces traces, nous devinons les pensées. Ces traces innombrables ont été imprimées en une seconde dans l'espace d'une ligne. À la ligne suivante, il y en a autant, imprimées aussi vite et dans le même espace. Vous mesurez la concentration et la vélocité de l'imagination qui crée ainsi.
Ces personnages sont tous de la même famille. Bons ou méchants, grossiers ou délicats, spirituels ou stupides, Shakspeare leur donne à tous un même genre d'esprit, qui est le sien. Il en fait des gens d'imagination dépourvus de volonté et de raison, machines passionnées, violemment heurtées les unes contre les autres, et qui étaient aux regards ce qu'il y a de plus naturel et de plus abandonné dans l'homme. Donnons-nous ce spectacle, et voyons à tous les étages cette parenté des figures et ce relief des portraits.
Au plus bas sont les êtres stupides, radoteurs ou brutaux. L'imagination existe déjà là où la raison n'est pas née encore; elle subsiste encore là où la raison n'est plus. L'idiot et la brute suivent aveuglément les fantômes qui habitent leur cerveau engourdi ou machinal. Nul poëte n'a compris ce mécanisme comme Shakspeare. Son Caliban, par exemple, sorte de sauvage difforme, nourri de racines, gronde comme une bête sous la main de Prospero, qui l'a dompté. Il hurle incessamment contre son maître, tout en sachant que chaque injure lui sera payée par une douleur. C'est un loup à la chaîne, tremblant et féroce, qui essaye de mordre quand on l'approche, et qui se couche en voyant le fouet levé sur son dos. Il a la sensualité crue, le gros rire ignoble, la gloutonnerie de la nature humaine dégradée. Il a voulu violer Miranda endormie. Il crie après sa pâture et s'en gorge. Un matelot débarqué dans l'île, Stéphano, lui donne du vin; il lui baise les pieds et le prend pour un dieu; il lui demande s'il n'est pas tombé du ciel et l'adore. On sent en lui les passions révoltées et froissées qui ont hâte de se redresser et de s'assouvir. Stéphano a battu son camarade. «Bats-le bien, dit Caliban, et, après un peu de temps, j'oserai le battre aussi.» Il supplie Stéphano de venir avec lui tuer Prospero endormi; il a soif de l'y mener; il danse de joie, et voit d'avance son maître la gorge coupée et la cervelle épanchée par terre. «Je t'en prie, mon roi, ne fais pas de bruit. Vois-tu? ceci est l'ouverture de sa cellule. Va doucement et entre. Fais ce bon meurtre; tu seras maître de l'île pour toujours, et moi, ton Caliban, je te lécherai les pieds[234].»--D'autres, comme Ajax et Cloten, sont plus semblables à l'homme, et pourtant ce que Shakspeare peint en eux, comme dans Caliban, c'est le pur tempérament. La lourde machine corporelle, la masse des muscles, l'épaisseur du sang qui se traîne dans ces membres de lutteurs, oppriment l'intelligence et ne laissent subsister que les passions de l'animal. Ajax donne des coups de poing et avale de la viande, c'est là sa vie; s'il est jaloux d'Achille, c'est à peu près comme un taureau est jaloux d'un taureau. Il se laisse brider et mener par Ulysse, sans regarder devant lui: la plus grossière flatterie l'attire comme un appât. On l'a poussé à accepter le défi d'Hector. Le voilà bouffi d'arrogance, ne daignant plus répondre à personne, ne sachant plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait; Thersite lui crie: «Bonjour, Ajax,» et il lui répond: «Merci, Agamemnon.» Il ne pense plus qu'à contempler son énorme personne, et à rouler majestueusement ses gros yeux stupides. Le jour venu, il frappe sur Hector comme sur une enclume. Au bout d'un assez long temps, on les sépare. «Je ne suis pas encore échauffé, dit Ajax, laissez-nous recommencer[235].»--Cloten est moins massif que ce boeuf flegmatique; mais il est aussi imbécile, aussi vaniteux et aussi grossier. La belle Imogène, pressée par ses injures et par son style de cuisinier, lui dit que toute sa personne ne vaut pas le moindre vêtement de Posthumus. Il est piqué au vif, il répète dix fois ce mot, il s'aheurte à cette idée, et revient incessamment s'y choquer tête baissée, à la manière des béliers en colère. «Son vêtement? son moindre vêtement?... Je me vengerai.... Son moindre vêtement?... Bien.» Il prend des habits de Posthumus, et s'en va à Milford-Haven, comptant l'y rencontrer avec Imogène. Chemin faisant, il fait ce monologue: «Avec ces habits sur mon dos, je la violerai; mais d'abord je le tuerai, et sous ses yeux. Elle verra ma valeur, qui sera un tourment pour son insolence. Lui une fois par terre, et mon discours d'insultes achevé sur son corps.... Puis quand mon appétit se sera soûlé sur elle (et, comme je le dis, j'exécuterai la chose avec les habits qu'elle louait tant), je la ramènerai à coups de poing à la cour et à coups de pied à la maison[236].»--D'autres ne sont que des radoteurs; par exemple Polonius, le grave conseiller sans cervelle, «vieil enfant qui n'est pas encore hors des langes,» nigaud solennel qui déverse sur les gens une pluie de conseils, de compliments et de maximes, sorte de porte-voix de cour pouvant servir dans les cérémonies d'apparat, ayant l'air de penser, et ne faisant que réciter des mots.--Mais le plus complet de tous les caractères est celui de la nourrice[237], bavarde, sale en propos, vrai pilier de cuisine, sentant la marmite et les vieilles savates, bête, impudente, immorale, du reste bonne femme et affectionnée à son enfant. Voyez ce radotage décousu et intarissable d'une commère:
LA NOURRICE.
Sur ma foi, je pourrais dire son âge à une heure près.
LADY CAPULET.
Elle n'a pas quatorze ans.
LA NOURRICE.
Vienne la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse miséricorde à toutes les âmes chrétiennes!)--étaient du même âge. Bien! Suzanne est avec Dieu;--elle était trop bonne pour moi. Mais, comme je disais,--à la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze ans.--Elle les aura, ma foi. Je m'en souviens bien.--Cela fait onze ans aujourd'hui depuis le tremblement de terre.--De tous les jours de l'année, c'est justement ce jour-là,--je m'en souviens bien, qu'elle fut sevrée.--J'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein,--et j'étais assise au soleil contre le mur du pigeonnier.--Monseigneur et vous, vous étiez alors à Mantoue.--Oh! j'ai de la cervelle!... Mais comme je disais,--quand elle eut goûté l'absinthe au bout de mon téton,--et qu'elle l'eut senti amer, la jolie petite folle,--il fallait voir comme elle était maussade et comme elle se rebiffait contre le sein...,--et depuis ce temps, il y a onze ans de passés.--Car elle se tenait déjà sur ses jambes. Oui, par la croix!--Elle courait presque, et se dandinait tout du long.--Même le jour d'avant, elle était tombée sur le front[238].
Là-dessus, elle enfile une histoire indécente, qu'elle recommence quatre fois de suite. On la fait taire, n'importe. Elle a son histoire en tête, et ne cesse pas de la redire et d'en rire toute seule. Les répétitions sans fin sont la démarche primitive de l'esprit. Les gens du peuple ne suivent pas la ligne droite du raisonnement et du récit; ils reviennent sur leurs pas, ils piétinent en place; frappés d'une image, ils la gardent pendant une heure devant leurs yeux, et ne s'en lassent pas. S'ils avancent, ils tournent parmi cent idées incidentes avant d'arriver à la phrase nécessaire. Ils se laissent détourner de leur chemin par toutes les pensées qui viennent à la traverse. Ainsi fait la nourrice, et quand elle rapporte à Juliette des nouvelles de son amant, elle la tourmente et la fait languir, moins par taquinerie que par habitude de divagation.
Jésus! quelle hâte! Ne pouvez-vous attendre un instant?--Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?
JULIETTE.
Comment es-tu hors d'haleine, quand tu as assez d'haleine--pour me dire que tu es hors d'haleine?...--Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela.--Dis l'un ou l'autre. J'attendrai le détail.--Contente-moi. Sont-elles bonnes ou mauvaises?
LA NOURRICE.
Ah! vous avez fait un choix de novice. Vous ne savez pas choisir un homme. Roméo! non, pas lui. Quoique ce soit la plus belle figure, c'est la jambe la mieux faite. Pour sa main, sa taille et son pied, il n'y a rien à en dire, mais il n'y en a point de pareils. Ce n'est pas une fleur de courtoisie, mais je le garantis aussi doux que l'agneau.--Va ton chemin, fillette. Sers Dieu.--Hein! a-t-on dîné à la maison?
JULIETTE.
Non, non. Mais je savais déjà tout cela.--Que dit-il de notre mariage? Qu'en dit-il?
LA NOURRICE.
Seigneur! comme ma tête me fait mal! Quelle tête j'ai!--Elle bat comme si elle allait se briser en cent pièces.--Mon dos, de l'autre côté! Oh! mon dos, mon dos!--Maudite soit votre idée de m'envoyer comme cela--attraper ma mort à force de trotter par les rues!
JULIETTE.
En bonne foi, je suis fâchée que tu ne sois pas bien.--Chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que répond mon amour?
LA NOURRICE.
Votre amour répond comme un honnête gentilhomme qu'il est,--et courtois, et doux, et beau,--et vertueux, j'en suis caution. Où est votre mère[239]?
Cela ne tarit pas. Son bavardage est pire encore quand elle vient annoncer à Juliette la mort de son cousin et l'exil de Roméo. Ce sont les cris perçants et les hoquets d'une grosse pie asthmatique. Elle se lamente, elle brouille les noms, elle fait des phrases, elle finit par demander de l'eau-de-vie. Elle maudit Roméo, puis elle l'amène dans la chambre de Juliette. Le lendemain, on commande à Juliette d'épouser le comte Paris; Juliette se jette dans les bras de sa nourrice, implorant consolations, conseil, assistance. Celle-ci trouve le vrai remède: épousez Paris.
Oh! c'est un aimable gentilhomme!--Roméo est un torchon de cuisine auprès de lui.... Un aigle, madame,--n'a pas l'oeil aussi vert, aussi vif, aussi perçant--que Paris. Malédiction sur moi,--si je ne vous trouve pas heureuse de ce second mariage,--car il surpasse votre premier[240]!
Cette immoralité naïve, ces raisonnements de girouette, cette façon de juger l'amour en poissarde, achèvent le portrait.
[Note 234:
CALIBAN.
Beat him enough: after a little time, I'll beat him too.
Pry thee, my king, be quiet: seest thou here, This is the mouth o' the cell: no noise, and enter: Do that good mischief, which may make this island Thine own for ever, and I, thy Caliban, For aye thy foot-licker.]
[Note 235: I am not warm yet: let us fight again.
Voyez acte III, scène II, la plaisante façon dont les généraux poussent en avant cette vaillante brute.]
[Note 236:
CLOTEN.
His garment? Now, the devil,--
IMOGEN.
To Dorothy my woman hie thee presently.
CLOTEN.
You have abus'd me? His meanest garment? I'll be reveng'd:--his meanest garment, well.
With that suit upon my back, will I ravish her: First, kill him and in her eyes; there shall she see my valour, which will then be a torment to her contempt. He, on the ground, my speech of insultment ended on his dead body,--and when my lust has dined,--(which, as I say, to vex her, I will execute in the clothes that she so praised) to the court I'll knock her back, foot her home again.]
[Note 237: _Roméo et Juliette._]
[Note 238:
NURSE.
'Faith, I can tell her age unto an hour.
LADY CAPULET.
She's not fourteen.
NURSE.
Come Lammas eve at night, shall she be fourteen. Susan and she,--God rest all Christian souls!-- Were of an age. Well, Susan is with God; She was too good for me: But, as I said, On Lammas-eve at night shall she be fourteen; That shall she, marry; I remember it well. 'Tis since the earthquake now eleven years; And she was wean'd--I never shall forget it,-- Of all the days of the year, upon that day: For I had then laid wormwood to my dug. Sitting in the sun under the dove-house wall, My lord and you were then at Mantua:-- Nay, I do bear a brain:--but, as I said, When it did taste the wormwood on the nipple Of my dug, and felt it bitter, pretty fool! To see it tetchy, and fall out with the dug. Shake, quoth the dove-house: 'twas no need, I trow, To bid me trudge. And since that time it is eleven years: For then she could stand alone; nay, by the rood, She could have run and waddled all about. For even the day before she broke her brow.]
[Note 239:
NURSE.
Jesu! What haste? Can you not stay awhile? Do you not see that I am out of breath?
JULIET.
How art thou out of breath, when thou hast breath To say to me that thou art out of breath? Is thy news good, or bad? Answer to that: Say either, and I will stay the circumstance: Let me be satisfied, is it good or bad?
NURSE.
Well, you have made a simple choice; you know not how to choose a man: Romeo, no, not he; though his face be better than any man's. Yet his leg excels all men's; and for a hand, and a foot, and a body,--though they be not to be talked on, yet they are past compare: He is not the flower of courtesy,--but, I'll warrant him, as gentle as a lamb.--Go thy ways, wench; serve God:--What, have you dined at home?
JULIET.
No, no: but all this did I know before: What says he of our marriage? What of that?
NURSE.
Lord! how my head aches,--what a head have I! It beats as it would fall in twenty pieces. My back, o' t'other side,--O my back, my back!-- Beshrew your heart, for sending me about, To catch my death with jaunting up and down!
JULIET.
I' faith, I am sorry that thou art not well,-- Sweet, sweet, sweet nurse, tell me, what says my love?
NURSE.
Your love says like an honest gentleman, And a courteous, and a kind, and a handsome, And, I warrant, a virtuous:--Where is your mother?]
[Note 240:
NURSE.
O, he's a lovely gentleman! Romeo's a dishclout to him; an eagle, Madam, Hath not so green, so quick, so fair an eye, As Paris hath. Beshrew my very heart, I think you are happy in this second match, For it excels your first.]
V
L'imagination machinale fait les personnages bêtes de Shakspeare; l'imagination rapide, hasardeuse, éblouissante, tourmentée, fait ses gens d'esprit. Il y a plusieurs genres d'esprit. L'un, tout français, qui n'est que la raison même, ennemi du paradoxe, railleur contre la sottise, sorte de bon sens incisif, n'ayant d'autre emploi que de rendre la vérité amusante et visible, la plus perçante des armes chez un peuple intelligent et vaniteux: c'est celui de Voltaire et des salons. L'autre, qui est celui des improvisateurs et des artistes, n'est autre chose que la verve inventive, paradoxale, effrénée, exubérante, sorte de fête que l'on se donne à soi-même, fantasmagorie d'images, de pointes, d'idées bizarres, qui étourdit et qui enivre comme le mouvement et l'illumination d'un bal. Tel est l'esprit de Mercutio, des clowns, de Béatrice, de Rosalinde et de Bénédict. Ils rient, non par sentiment du ridicule, mais par envie de rire. Cherchez ailleurs les campagnes que la raison agressive entreprend contre la folie humaine. Ici la folie est dans toute sa fleur. Nos gens songent à s'amuser, rien de plus. Ils sont de bonne humeur, ils font faire des cavalcades à leur esprit à travers le possible et l'impossible. Ils jouent sur les mots, ils en tourmentent le sens, ils en tirent des conséquences absurdes et risibles, ils se les renvoient comme avec des raquettes, coup sur coup, en faisant assaut de singularité et d'invention. Ils habillent toutes leurs idées de métaphores, étranges ou éclatantes. Le goût du temps était aux mascarades; leur entretien est une mascarade d'idées. Ils ne disent rien en style simple; ils ne cherchent qu'à entasser des choses subtiles, recherchées, difficiles à inventer et à comprendre; toutes leurs expressions sont raffinées, imprévues, extraordinaires; ils outrent leur pensée et la changent en caricature. «Ah! pauvre Roméo, dit Mercutio, il est déjà mort, poignardé par l'oeil noir d'une blanche beauté! transpercé à travers l'oreille par une chanson d'amour, le coeur crevé juste au centre par la flèche du petit archer aveugle[241]!»--Bénédict raconte une conversation qu'il vient d'avoir avec sa maîtresse: «Oh! elle m'a maltraité de façon à mettre à bout la patience d'une souche. Un chêne, avec une seule feuille verte pour tout feuillage, lui aurait répondu. Mon masque lui-même commençait à prendre vie et à quereller avec elle[242]!» Ces extravagances gaies et perpétuelles indiquent l'attitude des interlocuteurs. Ils ne restent pas tranquillement assis sur leurs chaises, comme les marquis du _Misanthrope_; ils pirouettent, ils sautent, ils se griment, ils jouent hardiment la pantomime de leurs idées; leurs fusées d'esprit se terminent en chansons. Jeunes gens, soldats et artistes, ils tirent un feu d'artifice de phrases et gambadent tout à l'entour. «Quand je suis née, une étoile dansait.» Ce mot de Béatrice peint ce genre d'esprit poétique, scintillant, déraisonnable, charmant, plus voisin de la musique que de la littérature, sorte de rêve qu'on fait tout haut et tout éveillé, et dans lequel celui de Mercutio se trouve à sa place.
Oh! je le vois, la reine Mab vous a visité cette nuit.--Elle est l'accoucheuse des fées. Et elle vient,--grosse comme l'agate de la bague--qui est au doigt d'un alderman,--traînée par un attelage de petits atomes,--passant sur le nez des gens quand ils sont endormis.--Les rayons de ses roues sont faits avec des pattes de faucheux,--le dessus avec des ailes de cigales,--les traits avec la toile des plus petites araignées,--les colliers avec les rayons humides de la lune,--le fouet avec un os de grillon, la lanière avec une pellicule.--Son cocher est un petit moucheron en habit gris,--son char est une noisette vide,--fabriquée par l'écureuil, son menuisier, et par la vieille larve,--qui de temps immémorial sont les carrossiers des fées.--Dans cet équipage, elle galope chaque nuit--à travers les cerveaux des amants, et ils rêvent d'amour;--sur les genoux des courtisans, et ils rêvent aussitôt de révérences;--sur les doigts des gens de loi, qui rêvent aussitôt à des honoraires;--sur les lèvres des dames, qui rêvent aussitôt à des baisers....--Parfois elle galope sur le nez d'un courtisan,--et il rêve qu'il flaire une grâce à obtenir.--Parfois elle vient avec la queue d'un cochon de dîme,--et en chatouille le nez d'un curé endormi;--là-dessus il rêve d'un autre bénéfice.--Parfois elle passe sur le cou d'un soldat,--alors il songe qu'il coupe la gorge à des ennemis; il rêve de brèches, embuscades, lames espagnoles, de rasades et brocs pleins, profonds de cinq brasses; puis, tout à coup--elle tambourine à son oreille. Il sursaute, il s'éveille,--et sur cette alerte il jure une prière ou deux,--puis se rendort.... C'est cette Mab--qui tresse la nuit les crinières des chevaux,--et colle dans les vilaines chevelures entremêlées--ces boucles qui, une fois dénouées, présagent de grandes infortunes.--C'est elle qui[243]....
Roméo l'interrompt, sans quoi il ne finirait pas. Que le lecteur compare aux conversations de notre théâtre ce petit poëme, «enfant d'une imagination vaine, aussi légère que l'air, plus inconstante que le vent,» jeté sans disparate au milieu d'un entretien du seizième siècle, et il comprendra la différence de l'esprit qui s'occupe à faire des raisonnements ou à noter des ridicules, et de l'imagination qui se divertit à imaginer.