Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 14
Tel que le voilà pourtant, il atteignait son assiette. De bonne heure, au moins pour ce qui est de la conduite extérieure, il était entré dans la vie rangée, sensée, presque bourgeoise, faisant des affaires, et pourvoyant à l'avenir. Il restait acteur au moins dix-sept ans, quoique dans les seconds rôles[210]; il s'ingéniait en même temps à remanier des pièces, avec tant d'activité, que Greene l'appelait «une corneille parée des plumes d'autrui, un factotum, un accapareur de la scène[211].» Dès l'âge de trente-trois ans, il avait amassé assez d'économies pour acheter à Stradford une maison avec deux granges et deux jardins, et il avançait toujours plus droit dans la même voie. Un homme n'arrive qu'à l'aisance par le travail qu'il fait lui-même; s'il parvient à la richesse, c'est par le travail qu'il fait faire aux autres. C'est pourquoi, à ces métiers d'acteur et d'auteur, Shakspeare ajoutait ceux d'entrepreneur et de directeur de théâtre. Il acquérait une part de propriété dans les théâtres de Blackfriars et du Globe, achetait des contrats de dîmes, de grandes pièces de terre, d'autres bâtiments encore, mariait sa fille Suzanne, et finissait par se retirer dans sa ville natale, sur son bien, dans sa maison, en bon propriétaire, en honnête citoyen qui gère convenablement sa fortune et prend part aux affaires municipales. Il avait deux ou trois cents livres sterling de rente, environ vingt ou trente mille francs d'aujourd'hui, et, selon la tradition, il vivait de bonne humeur et en bons termes avec ses voisins; en tout cas, il ne paraît pas qu'il s'inquiétât beaucoup de sa gloire littéraire, car il n'a pas même pris le soin d'éditer et de rassembler ses oeuvres. Une de ses filles avait épousé un médecin, l'autre un marchand de vins; la seconde ne savait pas même signer son nom. Il prêtait de l'argent et faisait figure dans ce petit monde. Étrange fin, qui, au premier regard, semble plutôt celle d'un marchand que d'un poëte. Faut-il l'attribuer à cet instinct anglais qui met le bonheur dans la vie du campagnard et du propriétaire bien renté, bien apparenté, bien muni de confortable, qui jouit posément de _sa respectabilité_ établie[212], de son autorité domestique et de son assiette départementale? Ou bien Shakspeare était-il, comme Voltaire, un homme de bon sens, quoique imaginatif de cervelle, gardant son jugement rassis sous les petillements de sa verve, prudent par scepticisme, économe par besoin d'indépendance et capable, après avoir fait le tour des idées humaines, de décider avec Candide que le meilleur parti est de «cultiver son jardin?» J'aime mieux supposer, comme l'indique sa pleine et solide tête[213], qu'à force d'imagination ondoyante il a, comme Goethe, échappé aux périls de l'imagination ondoyante; qu'en se figurant la passion, il parvenait, comme Goethe, à atténuer chez lui la passion; que la fougue ne faisait point explosion dans sa conduite, parce qu'elle rencontrait un débouché dans ses vers; que son théâtre a préservé sa vie, et qu'ayant traversé par sympathie toutes les folies et toutes les misères de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec un calme et mélancolique sourire, écoutant pour s'en distraire la musique aérienne des fantaisies dont il se jouait[214]. Je veux supposer enfin que, pour le corps comme pour le reste, il était de sa grande génération et de son grand siècle; que chez lui, comme chez Rabelais, Titien, Michel-Ange et Rubens, la solidité des muscles faisait équilibre à la sensibilité des nerfs; qu'en ce temps-là la machine humaine, plus rudement éprouvée et plus fermement bâtie, pouvait résister aux tempêtes de la passion et aux fougues de la verve; que l'âme et le corps se faisaient encore contre-poids, que le génie était alors une floraison et non, comme aujourd'hui, une maladie. Sur tout cela on n'a que des conjectures, et si l'on veut connaître l'homme de plus près, c'est dans ses oeuvres qu'il faut le chercher.
[Note 174: Halliwell's _Life of Shakspeare_.]
[Note 175: Né en 1564, mort en 1616. Il retouche des pièces dès 1591. La première pièce qui soit de lui tout entière est de 1593. (Payne Collier.)]
[Note 176: M. Halliwell et d'autres commentateurs tâchent de prouver qu'à cette époque les fiançailles préalables constituaient le vrai mariage; que ces fiançailles avaient eu lieu, et qu'ainsi il n'y a rien d'irrégulier dans la conduite de Shakspeare.]
[Note 177: Halliwell, 123.]
[Note 178: Toutes ces anecdotes sont des traditions, et partant plus ou moins douteuses; mais les autres faits sont authentiques.]
[Note 179: 1589. Termes d'un document conservé. Il est nommé avec Burbadge et Greene.]
[Note 180:
Alas; 'tis true, I have gone here and there, And made myself a motley to the view, Gor'd mine own thoughts; sold cheap what is most dear.]
[Note 181: _Sonnets_ 91 et 111. _Hamlet_, III, scène II. Plusieurs des paroles d'Hamlet sont moins bien placées dans la bouche d'un prince que dans celle de l'auteur. Comparez le sonnet: _Tired with all these_; etc.]
[Note 182:
When in disgrace with fortune and men's eyes, I all alone beweep my out-cast state, And trouble deaf Heaven with my bootless cries, And look upon myself and curse my fate, Wishing me like to one more rich in hope; Featur'd like him, like him with friends possess'd..., With what I most enjoy contented least; Yet in those thoughts myself almost despising.]
[Note 183:
For who would bear the whips and scorns of time, The oppressor's wrong, the proud man's contumely, The pangs of despised love, the law's delay, The insolence of office, and the spurns That patient merit of the unworthy takes, When he himself might his quietus make With a bare bodkin?]
[Note 184:
O, for my sake do you with Fortune chide, The guilty goddess of my harmful deeds, That did not better for my life provide, Than public means, which public manners breed.]
[Note 185: Anecdote écrite en 1602, d'après l'acteur Tooley.]
[Note 186: William, nom de Shakspeare.]
[Note 187: Le comte de Southampton avait dix-neuf ans quand Shakspeare lui dédia son _Adonis_.]
[Note 188: _Voy._ les _Amours des dieux_, au château de Blenheim, par Titien.]
[Note 189:
With blindfold fury she begins to forage, Her face doth reek and smoke, her blood doth boil.]
[Note 190:
And, glutton-like, she feeds, yet never filleth; Her lips are conquerors, his lips obey, Paying what ransom the insulter willeth, Whose vulture thought doth pitch the price so high That she will draw his lips' rich treasure dry.
Even as an empty eagle, sharp by fast, Lives with her beak on feathers, flesh, and bone, Shaking her wings, devouring all in haste, Till either gorge be stuff'd, or prey be gone; Even so she kiss'd his brow, his cheek, his chin, And where she ends she doth anew begin.]
[Note 191:
Lo, hear the gentle lark, weary of rest, From his moist cabinet mounts on up high, And wakes the morning, from whose silver breast, The sun ariseth in his majesty; Who doth the world so gloriously behold, The cedar-tops and hills seem burnish'd gold.]
[Note 192: Comparez les premières poésies d'Alfred de Musset, _Contes d'Italie et d'Espagne_.]
[Note 193: Crawley, cité par Chasles, _Études sur Shakspeare_.]
[Note 194:
When my love swears that she is made of truth, I do believe her, though I know she lies.]
[Note 195:
Those lips of thine That have profan'd their scarlet ornaments, And seal'd false bonds of love as oft as mine, Robb'd others' beds' revenues of their rents. Be it lawful I love thee, as thou lov'st those Whom thine eyes woo as mine importune thee.]
[Note 196: _Voy._ la fin de Gérard de Nerval.]
[Note 197:
How sweet and lovely dost thou make the shame, Which, like a canker in a fragrant rose, Doth spot the beauty of thy budding name! O, in what sweets dost thou thy sins enclose!
That tongue that tells the story of thy days, Making lascivious comments on thy sport, Cannot dispraise but in a kind of praise; Naming thy name blesses an ill report.]
[Note 198: Elle était brune, ni belle, ni jeune, et mal famée. (_Sonnets._)]
[Note 199:
From you I have been absent in the spring, When proud-pied April, dress'd in all his trim, Had put a spirit of youth in every thing, That heavy Saturn laugh'd and leap'd with him.]
[Note 200:
Nor did I wonder at the lilies white, Nor praise the deep vermilion in the rose.]
[Note 201:
The forward violet thus I did chide: «Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells, If not from my love's breath? The purple pride, Which on thy soft cheek for complexion dwells, In my love's veins thou hast too grossly dy'd.» The lily I condemned for thy hand, And buds of marjoram had stolen thy hair: The roses fearfully on thorns did stand, One blushing shame, another white despair. A third, nor red nor white, had stolen of both, And to this robbery had annex'd thy breath; More flowers I noted, yet I none could see But sweet or colour it had stolen from thee.]
[Note 202:
Two loves I have of comfort and despair, Who, like two spirits, do suggest me still. The better angel is a man right fair, The worser spirit a woman, colour'd ill. To win me soon to hell, my female evil Tempteth my better angel from my side.
.... Love is too young to know what conscience is.... For thou betraying me, I do betray My nobler part to my gross body's treason.... He is contented thy poor drudge to be, To stand in thy affairs, fall by thy side.]
[Note 203: Cette interprétation nouvelle des _Sonnets_ est due aux conjectures ingénieuses et solides de M. Chasles.]
[Note 204: Love is my sin. (142e sonnet.)]
[Note 205: Miranda, Desdémona, Viola. Premières paroles du duc dans _la Nuit des Rois_:
DUKE.
If music be the food of love, play on, Give me excess of it, that, surfeiting, The appetite may sicken, and so die.-- That strain again;--it had a dying fall: O, it came o'er my ear like the sweet south, That breathes upon a bank of violets, Stealing, and giving odour.--Enough, no more, 'Tis not so sweet now as it was before. O spirit of love, how quick and fresh art thou! That, notwithstanding thy capacity Receiveth as the sea, nought enters there, Of what validity and pitch soever, But falls into abatement and low price, Even in a minute, so full of shapes is fancy, That it alone is high-fantastical.]
[Note 206: Témoignages de Jonson et de Chettle. _Melliferous, honey-tongued._ _Voy._ Halliwell, 183.]
[Note 207:
Haply I think of thee,--and then my state (Like to the lark at break of day arising From sullen earth) sings hymns at heaven's gate.]
[Note 208:
That time of year thou mayst in me behold, When yellow leaves, or none, or few, do hang Upon those boughs which shake against the cold, Bare ruin'd choirs, where late the sweet birds sang. In me thou seest the twilight of such day As after sunset fadeth in the west, Which by and by black night doth take away, Death's second self, that seals up all in rest....]
[Note 209:
No longer mourn for me, when I am dead, Than you shall hear the surly sullen bell Give warning to the world that I am fled From this vile world, with vilest worms to dwell: Nay, if you read this line, remember not The hand that writ it; for I love you so, That I in your sweet thoughts would be forgot, If thinking on me then should make you woe.]
[Note 210: Le rôle où il excellait était celui du fantôme dans _Hamlet_.]
[Note 211: In his own conceit the only _shake-scene_ in the country.]
[Note 212: «He was a respectable man.--A good word: what does it mean?--He kept a gig.» Procès anglais.]
[Note 213: _Voy._ ses portraits et surtout son buste.]
[Note 214: _Voy._ surtout ses dernières pièces: _Tempest_, _Twelfth night_.]
II
Cherchons donc l'homme, et dans son style. Le style explique l'oeuvre; en montrant les traits principaux du génie, il annonce les autres. Une fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'artiste tout entier se développer comme une fleur.
Shakspeare imagine avec abondance et avec excès; il répand les métaphores avec profusion sur tout ce qu'il écrit; à chaque instant les idées abstraites se changent chez lui en images; c'est une série de peintures qui se déroule dans son esprit. Il ne les cherche pas, elles viennent d'elles-mêmes; elles se pressent en lui, elles couvrent les raisonnements, elles offusquent de leur éclat la pure lumière de la logique. Il ne travaille point à expliquer ni à prouver; tableau sur tableau, image sur image, il copie incessamment les étranges et splendides visions qui s'engendrent les unes les autres et s'accumulent en lui. Comparez à nos sobres écrivains cette phrase que je traduis au hasard dans un dialogue tranquille[215]: «Chaque vie particulière est tenue de se garder contre le mal avec toute la force et toutes les armes de sa pensée; à bien plus forte raison, l'âme de qui dépendent et sur qui reposent tant de vies. La mort de la majesté royale ne va pas seule. Comme un gouffre, elle entraîne après elle ce qui est près d'elle. C'est une roue massive fixée sur la cime de la plus haute montagne; à ses rayons énormes sont attachées et emmortaisées dix mille choses moindres. Quand elle tombe, chaque petite dépendance, chaque mince annexe accompagne sa ruine bruyante. Quand le roi soupire, tout un monde gémit[216].» Voilà trois images coup sur coup pour exprimer la même pensée. C'est une floraison; une branche sort du tronc, et de celle-ci une autre, qui se multiplie par de nouveaux rameaux. Au lieu d'un chemin uni, tracé par une suite régulière de jalons secs et sagement plantés, vous entrez dans un bois touffu d'arbres entrelacés et de riches buissons qui vous cachent et vous ferment la voie, qui ravissent et qui éblouissent vos yeux par la magnificence de leur verdure et par le luxe de leurs fleurs. Vous vous étonnez au premier instant, esprit moderne, affairé, habitué aux dissertations nettes de notre poésie classique; vous ressentez de la mauvaise humeur; vous pensez que l'auteur s'amuse, et que, par amour-propre et mauvais goût, il s'égare et vous égare dans les fourrés de son jardin. Point du tout; s'il parle ainsi, ce n'est point par choix, c'est par force; la métaphore n'est pas le caprice de sa volonté, mais la forme de sa pensée. Au plus fort de sa passion, il imagine encore. Quand Hamlet, désespéré, se rappelle la noble figure de son père, il aperçoit les tableaux mythologiques dont le goût du temps remplissait les rues. Il le compare au héraut Mercure, «nouvellement descendu sur une colline qui baise le ciel[217].» Cette apparition charmante, au milieu d'une sanglante invective, prouve que le peintre subsiste sous le poëte. Involontairement et hors de propos, il vient d'écarter le masque tragique qui couvrait son visage, et le lecteur, derrière les traits contractés de ce masque terrible, découvre un sourire gracieux et inspiré qu'il n'attendait pas.
Il faut bien qu'une pareille imagination soit violente. Toute métaphore est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme une idée sèche en une image, a le feu au cerveau; les vraies métaphores sont des apparitions enflammées qui rassemblent tout un tableau sous un éclair. Jamais, je crois, chez aucune nation d'Europe et en aucun siècle de l'histoire, on n'a vu de passion si grande. Le style de Shakspeare est un composé d'expressions forcenées. Nul homme n'a soumis les mots à une pareille torture. Contrastes heurtés, exagérations furieuses, apostrophes, exclamations, tout le délire de l'ode, renversement d'idées, accumulation d'images, l'horrible et le divin assemblés dans la même ligne, il semble qu'il n'écrive jamais une parole sans crier. «Qu'ai-je fait?» dit la reine à son fils Hamlet....
.... Une action--qui flétrit la grâce et la rougeur de la modestie,--appelle la vertu hypocrite, ôte la rose--au beau front de l'innocent amour,--et y met un ulcère, rend les voeux du mariage--aussi faux que des serments de joueurs. Oh! une action pareille--arrache l'âme du corps des contrats,--et fait de la douce religion--une rapsodie de phrases. La face du ciel s'enflamme de honte,--oui, et ce globe solide, cette masse compacte,--le visage morne comme au jour du jugement,--est malade d'y penser[218]!
C'est le style de la frénésie. Encore n'ai-je pas tout traduit. Toutes ces métaphores sont furieuses, toutes ces idées arrivent au bord de l'absurde. Tout s'est transformé et défiguré sous l'ouragan de la passion. La contagion du crime qu'il dénonce a souillé la nature entière. Il ne voit plus dans le monde que corruption et mensonge. C'est peu d'avilir les gens vertueux, il avilit la vertu même. Les choses inanimées sont entraînées dans ce tourbillon de douleur. La teinte rouge du ciel au soleil couchant, la pâle obscurité que la nuit répand sur le paysage, se changent en rougeurs et en pâleurs de honte, et le misérable homme qui parle et qui pleure voit le monde entier chanceler avec lui dans l'éblouissement du désespoir.
Hamlet est à demi fou, dira-t-on; cela explique ces violences d'expression. La vérité est qu'Hamlet ici, c'est Shakspeare. Que la situation soit terrible ou paisible, qu'il s'agisse d'une invective ou d'une conversation, le style est partout excessif. Shakspeare n'aperçoit jamais les objets tranquillement. Toutes les forces de son esprit se concentrent sur l'image ou sur l'idée présente. Il s'y enfonce et s'y absorbe. Auprès de ce génie, on est comme au bord d'un gouffre; l'eau tournoyante s'y précipite, engloutissant les objets qu'elle rencontre, et ne les rend à la lumière que transformés et tordus. On s'arrête avec stupeur devant ces métaphores convulsives, qui semblent écrites par une main fiévreuse dans une nuit de délire, qui ramassent en une demi-phrase une page d'idées et de peintures, qui brûlent les yeux qu'elles veulent éclairer. Les mots perdent leur sens; les constructions se brisent; les paradoxes de style, les apparentes faussetés que de loin en loin on hasarde en tremblant dans l'emportement de la verve, deviennent le langage ordinaire; il éblouit, il révolte, il épouvante, il rebute, il accable; ses vers sont un chant perçant et sublime, noté à une clef trop haute, au-dessus de la portée de nos organes, qui blesse nos oreilles, et dont notre esprit seul devine la justesse et la beauté.
C'est peu cependant, car cette force de concentration singulière est encore doublée par la brusquerie de l'élan qui la déploie. Chez Shakspeare, nulle préparation, nul ménagement, nul développement, nul soin pour se faire comprendre. Comme un cheval trop ardent et trop fort, il bondit, il ne sait pas courir. Il franchit entre deux mots des distances énormes, et se trouve aux deux bouts du monde en un instant. Le lecteur cherche en vain des yeux la route intermédiaire, étourdi de ces sauts prodigieux, se demandant par quel miracle le poëte au sortir de cette idée est entré dans cette autre, entrevoyant parfois entre deux images une longue échelle de transitions que nous gravissons pied à pied avec peine, et qu'il a escaladée du premier coup. Shakspeare vole, et nous rampons. De là un style composé de bizarreries, des images téméraires rompues à l'instant par des images plus téméraires encore, des idées à peine indiquées achevées par d'autres qui en sont éloignées de cent lieues, nulle suite visible, un air d'incohérence; à chaque pas on s'arrête, le chemin manque; on aperçoit là-haut, bien loin de soi, le poëte, et l'on découvre qu'on s'est engagé sur ses traces dans une contrée escarpée, pleine de précipices, qu'il parcourt comme une promenade unie, et où nos plus grands efforts peuvent à peine nous traîner.
Que sera-ce donc si maintenant l'on remarque que ces expressions si violentes et si peu préparées, au lieu de se suivre une à une, lentement et avec effort, se précipitent par multitudes avec une facilité et une abondance entraînantes, comme des flots qui sortent en bouillonnant d'une source trop pleine, qui s'accumulent, montent les uns sur les autres, et ne trouvent nulle part assez de place pour s'étaler et s'épuiser? Voyez dans _Roméo et Juliette_ vingt exemples de cette verve intarissable. Ce que les deux amants entassent de métaphores, d'exagérations passionnées, de pointes, de phrases tourmentées, d'extravagances amoureuses, est infini. Leur langage ressemble à des roulades de rossignols. Les gens d'esprit de Shakspeare, Mercutio, Béatrice, Rosalinde, les clowns, les bouffons, pétillent de traits forcés, qui partent coup sur coup comme une fusillade. Il n'en est pas un qui ne trouve assez de jeux de mots pour défrayer tout un théâtre. Les imprécations du roi Lear et de la reine Marguerite suffiraient à tous les fous d'un hôpital et à tous les opprimés de la terre. Les sonnets sont un délire d'idées et d'images creusées avec un acharnement qui donne le vertige. Son premier poëme, _Vénus et Adonis_, est l'extase sensuelle d'un Corrége insatiable et enflammé. Cette fécondité exubérante porte à l'excès des qualités déjà excessives, et centuple le luxe des métaphores, l'incohérence du style et la violence effrénée des expressions[219].
Tout cela se réduit à un seul mot: les objets entraient organisés et complets dans son esprit; ils ne font que passer dans le nôtre, désarticulés, décomposés, pièce par pièce. Il pensait par blocs, et nous pensons par morceaux: de là son style et notre style, qui sont deux langues inconciliables. Nous autres, écrivains et raisonneurs, nous pouvons noter précisément par un mot chaque membre isolé d'une idée et représenter l'ordre exact de ses parties par l'ordre exact de nos expressions: nous avançons par degrés, nous suivons les filiations, nous nous reportons incessamment aux racines, nous essayons de traiter nos mots comme des chiffres, et nos phrases comme des équations; nous n'employons que les termes généraux que tout esprit peut comprendre et les constructions régulières dans lesquelles tout esprit doit pouvoir entrer; nous atteignons la justesse et la clarté, mais non la vie. Shakspeare laisse là la justesse et la clarté et atteint la vie. Du milieu de sa conception complexe et de sa demi-vision colorée, il arrache un fragment, quelque fibre palpitante, et vous le montre; à vous, sur ce débris, de deviner le reste; derrière le mot il y a tout un tableau, une attitude, un long raisonnement en raccourci, un amas d'idées fourmillantes; vous les connaissez, ces sortes de mots abréviatifs et pleins: ce sont ceux que l'on crie dans la fougue de l'invention ou dans l'accès de la passion, termes d'argot et de mode qui font appel aux souvenirs locaux et à l'expérience personnelle[220], petites phrases hachées et incorrectes qui expriment par leur irrégularité la brusquerie et les cassures du sentiment intérieur, mots triviaux, figures excessives[221]. Il y a un geste sous chacune d'elles, une contraction subite de sourcils, un plissement des lèvres rieuses, une pantalonnade ou un déhanchement de toute la machine. Aucune de ces phrases ne note des idées, toutes suggèrent des images; chacune d'elles est l'extrémité et l'aboutissement d'une action mimique complète; aucune d'elles n'est l'expression et la définition d'une idée partielle et limitée. C'est pour cela que Shakspeare est étrange et puissant, obscur et créateur par delà tous les poëtes de son siècle et de tous les siècles, le plus immodéré entre tous les violateurs du langage, le plus extraordinaire entre tous les fabricateurs d'âmes, le plus éloigné de la logique régulière et de la raison classique, le plus capable d'éveiller en nous un monde de formes, et de dresser en pied devant nous des personnages vivants.
[Note 215: _Hamlet_, III, scène IV.]
[Note 216: