Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 12
Nous sommes en Grèce, dans la vallée de Gargaphie, où Diane[163] veut donner une fête solennelle. Mercure et Cupidon y sont descendus, et commencent par se quereller. «Mon léger cousin aux talons emplumés, qui êtes-vous, sinon l'entremetteur de mon oncle Jupiter? le laquais qu'il charge de ses commissions, qui, de sa langue bien pendue, va chuchoter des messages d'amour aux oreilles des filles libres de leurs corps? qui chaque matin balaye la salle à manger des dieux, et remet en place les coussins qu'ils se sont jetés le soir à la tête[164]?» Voilà des dieux de bonne humeur. Écho, réveillée par Mercure, pleure le beau jeune homme «qui, maintenant transformé en une fleur penchée, baisse et détourne sa tête repentante, comme pour fuir la source qui l'a perdu, dont les chères grâces se sont ici dépensées sans fruit comme un beau cierge consumé dans sa flamme. Que la source soit maudite, et que tous ceux dont son eau touchera les lèvres, soient épris, comme lui, de l'amour d'eux-mêmes[165].» Les courtisans et les dames y boivent, et voici venir une sorte de _revue_ des ridicules du temps, arrangée, comme chez Aristophane, en farce invraisemblable, en parade brillante. Un sot prodigue, Asotus, veut devenir homme de cour et de belles manières; il prend pour maître Amorphus, voyageur pédant, expert en galanterie, qui, à l'en croire lui-même, «est d'une essence sublime et raffinée par les voyages, qui le premier a enrichi son pays des véritables lois du duel, dont les nerfs optiques ont bu la quintessence de la beauté dans quelque cent soixante-dix-huit cours souveraines, et ont été gratifiés par l'amour de trois cent quarante-cinq dames, toutes de naissance noble, sinon royale; si heureux en toute chose que l'admiration semble attacher ses baisers sur lui[166].» Asotus apprend à cette bonne école la langue de la cour, se munit comme les autres de calembours, de jurons savants et de métaphores; il lâche coup sur coup des tirades alambiquées, et imite convenablement les grimaces et le style tourmenté de ses maîtres. Puis quand il a bu l'eau de la fontaine, devenu tout à coup impertinent, téméraire, il propose à tous venants un tournoi de belles manières. Ce tournoi grotesque se donne devant les dames: il comprend quatre joutes, et chaque fois les trompettes sonnent. Les combattants s'acquittent tour à tour du salut simple, de la révérence empressée, de la déclaration solennelle, de la rencontre finale. Dans cette bouffonnerie grave, les courtisans sont vaincus. Le sévère Critès, moraliste de la pièce, copie leur langage et les perce de leurs armes. Puis en déclamations grandioses, il châtie «la vanité mondaine et ses beautés fardées que de frivoles idiots adorent, qu'ils poursuivent de leurs appétits aboyants et altérés, toujours en sueur, hors d'haleine, dressés sur leurs pieds pour saisir ses formes aériennes, à la fin étourdis, pris de vertige, et achetant la joyeuse démence d'une heure par les longs dégoûts de tout le temps qui suivra[167].» Alors, pour achever la défaite des vices, paraissent deux mascarades symboliques représentant les vertus contraires. Elles défilent gravement devant les spectateurs, en habits splendides, et les nobles vers qu'échangent la déesse et ses compagnes, élèvent l'esprit jusqu'aux hautes régions de morale sereine, où le poëte le veut porter. «La chasseresse, la déesse pudique et belle a déposé son arc de perles et son brillant carquois de cristal; assise sur son trône d'argent, elle préside à la fête[168],» et contemple avec une majesté tranquille les danses qui s'enroulent et se développent devant ses pieds. À la fin, ordonnant aux danseurs de se démasquer, elle découvre que les vices se sont déguisés en vertus. Elle les condamne à faire amende honorable et à se baigner dans l'Hélicon. Deux à deux, ils s'en vont chantant une palinodie, un refrain que répète le choeur.--Est-ce là un opéra ou une comédie? C'est une comédie lyrique, et si on n'y trouve point la légèreté aérienne d'Aristophane, du moins on y rencontre, comme dans les _Oiseaux_ et dans les _Grenouilles_, les contrastes et les mélanges de l'invention poétique, qui, à travers la caricature et l'ode, à travers le réel et l'impossible, le présent et le passé, lancée aux quatre coins du monde, assemble en un instant toutes les disparates, et fourrage dans toutes les fleurs.
Il est allé plus loin, il est entré dans la poésie pure, il a écrit des vers d'amour délicats, voluptueux, charmants, dignes de l'idylle antique[169]. Par-dessus tout, il a été le grand et l'inépuisable inventeur de ces _masques_, sortes de mascarades, de ballets, de choeurs poétiques, où s'est étalée toute la magnificence et l'imagination de la renaissance anglaise. Les dieux grecs et tout l'Olympe antique, les personnages allégoriques que les artistes peignent alors dans leurs tableaux, les héros antiques des légendes populaires, tous les mondes, le réel, l'abstrait, le divin, l'humain, l'ancien, le moderne, sont fouillés par ses mains, amenés sur la scène pour fournir des costumes, des groupes harmonieux, des emblèmes, des chants, tout ce qui peut exciter, enivrer des sens d'artistes. Aussi bien l'élite du royaume est là, sur la scène; ce ne sont pas des baladins qui se démènent avec des habits empruntés, mal portés, qu'ils doivent encore à leur tailleur; ce sont les dames de la cour, les grands seigneurs, la reine, dans tout l'éclat de leur rang et de leur fierté, avec de vrais diamants, empressés d'étaler leur luxe, en sorte que toute la splendeur de la vie nationale est concentrée dans l'opéra qu'ils se donnent, comme des joyaux dans un écrin. Quelle parure! quelle profusion de splendeurs! quel assemblage de personnages bizarres, de bohémiennes, de sorcières, de dieux, de héros, de pontifes, de gnômes, d'êtres fantastiques! Que de métamorphoses, de joutes, de danses, d'épithalames! Quelle variété de paysages, d'architectures, d'îles flottantes, d'arcs de triomphe, de globes symboliques! L'or étincelle, les pierreries chatoient, la pourpre emprisonne de ses plis opulents les reflets des lustres, la lumière rejaillit sur la soie froissée, des torsades de diamants s'enroulent, en jetant des flammes, sur le sein nu des dames; les colliers de perles s'étalent par étages sur les robes de brocard couturées d'argent; les broderies d'or, entrelaçant leurs capricieuses arabesques, dessinent sur les habits des fleurs, des fruits, des figures, et mettent un tableau dans un tableau. Les marches du trône s'élèvent portant des groupes de Cupidons, qui chacun tiennent une torche[170]. Des fontaines égrènent des deux côtés leurs panaches de perles; des musiciens en robe de pourpre et d'écarlate, couronnés de lauriers, jouent dans les berceaux. Les rangées de masques défilent, entrelaçant leurs groupes; «les uns, vêtus d'orangé fauve et d'argent, les autres de vert de mer et d'argent, les justaucorps blancs brodés d'or, tous les habits et les joyaux si extraordinairement riches, que le trône semble une mine de lumière.» Voilà les opéras qu'il compose chaque année, presque jusqu'au bout de sa vie, véritables fêtes des yeux, pareilles aux processions du Titien. Il a beau vieillir, son imagination, comme celle du Titien, reste abondante et fraîche. Abandonné, haletant sur son lit, sentant la mort prochaine, et parmi les suprêmes amertumes, il garde son coloris, il compose le _Sad Shepherd_, la plus gracieuse et la plus pastorale de ses peintures. Songez que c'est dans une chambre de malade qu'est né ce beau rêve, au milieu des fioles, des remèdes et des médecins, à côté d'une garde, parmi les anxiétés de l'indigence et les étouffements de l'hydropisie. C'est dans la forêt verte qu'il se transporte, au temps de Robin Hood, parmi les chasses joviales et les grands lévriers qui aboient. Là sont des fées malicieuses qui, comme Obéron et Titania, égarent les hommes en des mésaventures. Là sont des amants ingénus, qui, comme Daphnis et Chloé, s'étonnent en sentant la suavité douloureuse du premier baiser. Là vivait Éarine que le fleuve vient d'engloutir, et que son amant en délire ne veut pas cesser de pleurer, «Éarine, qui reçut son être et son nom avec les premières pousses et les boutons du printemps, Éarine, née avec la primevère, avec la violette, avec les premières roses fleuries; quand Cupidon souriait, quand Vénus amenait les Grâces à leurs danses, et que toutes les fleurs et toutes les herbes parfumées s'élançaient du giron de la nature, promettant de ne durer que tant qu'Éarine vivrait.... À présent, aussi chaste que son nom, Éarine est morte vierge, et sa chère âme voltige dans l'air au-dessus de nous[171].» Au-dessus du pauvre vieux paralytique, la poésie flotte encore comme un nuage de lumière. Il a eu beau s'encombrer de science, se charger de théories, se faire critique du théâtre et censeur du monde, remplir son âme d'indignation persévérante, se roidir dans une attitude militante et morose; les songes divins ne l'ont point quitté, il est le frère de Shakspeare.
[Note 158: _L'École des Femmes_, _Tartuffe_, _le Misanthrope_, _le Bourgeois gentilhomme_, _le Malade imaginaire_, _Georges Dandin_.]
[Note 159: Analogue aux _Fourberies de Scapin_.]
[Note 160: Analogue aux _Fâcheux_.]
[Note 161: Analogue aux _Précieuses_.]
[Note 162: Analogue aux pièces de Destouches.]
[Note 163: Entendez la reine Élisabeth.]
[Note 164: My light-feather-heel'd coz, what are you any more than my uncle Jove's pander? a lacquey that runs on errands for him and can whisper a light message to a loose wench, with some round volubility? one that sweeps the gods' drinking room every morning and set the cushions in order again, which they threw one at another's head over night?
(_Cynthia's Revels_, acte I, sc. I.)]
[Note 165:
See, see the mourning fount, whose springs Th' untimely fate of that too beauteous boy weep yet, That trophy of self-love, and spoil of nature, Who, now transform'd into this drooping flower, Hangs the repentant head, back from the stream.... Witness thy youth's dear sweets here spent untasted, Like a fair taper with his own flame wasted!... But with thy water let this curse remain, As an inseparate plague, that who but taste A drop thereof, may with the instant touch, Grow dotingly enamour'd on themselves. (_Ibid._)]
[Note 166: But knowing myself an essence too sublimated and refined by travel.... able to speak the mere extraction of language, one that was your first that ever enrich'd his country with the true laws of duello, whose optics have drunk the spirit of beauty in some eight score and eighteen prince's courts where I have resided, and been there fortunate in the amours of three hundred forty and five ladies, all nobly, if not princely descended.... In all so happy, as even admiration herself doth seem to fasten her kisses upon me.
(_Ibid._)]
[Note 167:
O vanity, How are thy painted beauties doted on, By light and empty idiots! How pursued With open and extended appetite! How they do sweat, and run themselves from breath, Raised on their toes to catch thy airy forms, Still turning giddy, till they reel like drunkards, That buy the merry madness of an hour, With the long irksomeness of following time! (_Ibid._)]
[Note 168:
Queen and huntress, chaste and fair Now the sun is laid to sleep, Seated in thy silver chair, State in wonted manner keep.... Lay thy bow of pearl apart, And thy crystal shining quiver, Give unto the flying hart Space to breathe, how short soever. (Acte V, sc. III.)]
[Note 169: A celebration of Charis. Miscellaneous poems.]
[Note 170: _Masque of Beauty._]
[Note 171:
Earine, Who had her very being and her name, With the first knots or buddings of the spring, Born with the primrose, or the violet Or earliest roses blown; when Cupid smiled, And Venus led the Graces out to dance, And all the flowers and sweets in Nature's lap Leap'd out, and made their solemn conjuration To last but while she lived. (Acte I, sc. II.)
But she, as chaste as was her name, Earine, Died undeflower'd; and now her sweet soul hovers Here in the air above us. (Acte III, sc. I.)]
VI
Enfin nous voici devant celui que nous apercevions à toutes les issues de la Renaissance, comme un de ces chênes énormes et dominateurs auxquels aboutissent toutes les routes d'une forêt. J'en parlerai à part; il faut, pour en faire le tour, une large place vide. Et encore comment l'embrasser? Comment développer sa structure intérieure? Les grands mots, les éloges, tout est vain à son endroit; il n'a pas besoin d'être loué, mais d'être compris, et il ne peut être compris qu'à l'aide de la science. De même que les révolutions compliquées des corps célestes ne deviennent intelligibles qu'au contact du calcul supérieur, de même que les délicates métamorphoses de la végétation et de la vie exigent pour être expliquées l'intervention des plus difficiles formules chimiques, ainsi les grandes oeuvres de l'art ne se laissent interpréter que par les plus hautes doctrines de la psychologie, et c'est la plus profonde de ces théories qu'il faut connaître pour pénétrer jusqu'au fond de Shakspeare, de son siècle et de son oeuvre, de son génie et de son art.
Ce qu'on découvre au bout de toutes les expériences pratiquées et de toutes les observations accumulées sur l'âme, c'est que la sagesse et la connaissance ne sont en l'homme que des _effets_ et des _rencontres_. Il n'y a point en lui de force permanente et distincte qui maintienne son intelligence dans la vérité et sa conduite dans le bon sens. Au contraire, il est naturellement déraisonnable et trompé. Les pièces de sa machine intérieure ressemblent aux rouages d'une horloge, qui d'eux-mêmes vont toujours à l'aveugle, emportés par l'impulsion et la pesanteur, et qui cependant parfois, en vertu d'un certain assemblage, finissent par marquer l'heure qu'il est. Ce sage mouvement final n'est pas naturel, mais accidentel; il n'est point spontané, il est forcé; il n'est point inné, il est acquis. L'horloge n'a pas toujours marché régulièrement; au contraire, on a été obligé de la régler petit à petit avec beaucoup de peine. Sa régularité n'est point assurée, elle se détraquera peut-être tout à l'heure. Sa régularité n'est point entière, elle ne marque l'heure qu'à peu près. La force machinale de chaque pièce est toujours là prête à entraîner chaque pièce hors de son office propre et à troubler tout le concert. Pareillement, les idées, une fois qu'elles sont dans la tête humaine, tirent chacune de leur côté à l'aveugle, et leur équilibre imparfait semble à chaque minute sur le point de se renverser. À proprement parler, l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature; la raison comme la santé n'est en nous qu'une réussite momentanée et un bel accident[172]. Si nous l'ignorons, c'est qu'aujourd'hui nous sommes régularisés, alanguis, amortis, et que par degrés, à force de frottements et de redressements, notre mouvement intérieur s'est accommodé à demi au mouvement des choses. Mais il n'y a là qu'une apparence, et les dangereuses forces primitives subsistent indomptées et indépendantes sous l'ordre qui semble les contenir; qu'un grand danger se montre, qu'une révolution éclate, elles feront éruption et explosion, presque aussi terriblement qu'aux premiers jours. Car une idée n'est pas un simple chiffre intérieur employé pour noter un aspect des choses, inerte, toujours disposé à s'aligner correctement avec d'autres semblables pour former un total exact. Si réduite et si disciplinée qu'elle soit, elle a encore un reste de couleur sensible par lequel elle est voisine d'une hallucination, un degré de persistance personnelle par lequel elle est voisine d'une monomanie, un réseau d'affinités singulières par lequel elle est voisine des conceptions délirantes. Telle que la voilà, sachez bien qu'elle est le rudiment d'un cauchemar, d'un tic, d'une absurdité. Laissez-la se développer dans son entier comme elle y aspire[173], et vous verrez qu'elle est par essence une image active et complète, une vision qui traîne avec soi tout un cortége de rêves et de sensations, qui grandit d'elle-même, tout d'un coup, par une sorte de végétation pullulante et absorbante, et qui finit par posséder, ébranler, épuiser l'homme tout entier. Après celle-là une autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre dans l'homme, point de puissance distincte et libre; lui-même n'est que la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations fourmillantes; la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé, qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est «de la même substance que ses songes;» et voilà l'homme tel que Shakspeare l'a conçu. Aucun écrivain, non pas même Molière, n'a percé si avant par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revêt la machine humaine pour démêler les puissances brutes qui composent sa substance et son ressort.
Comment y a-t-il réussi, et par quel instinct extraordinaire est-il parvenu à deviner les extrêmes conclusions, les plus profondes percées des physiologistes et des psychologues? Il avait l'_imagination complète_; tout son génie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble vulgaire et vide; regardons-le de près pour savoir ce qu'il contient. Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractère isolé, parfois deux ou trois caractères ensemble; pour ce qui est au delà, la vue nous manque; le réseau infini de ses propriétés infiniment entre-croisées et multipliées nous échappe; nous sentons vaguement qu'il y a quelque chose au delà de notre connaissance si courte, et ce vague soupçon est la seule partie de notre idée qui nous représente quelque peu le grand _au delà_. Nous sommes comme des apprentis naturalistes, gens paisibles et bornés qui, voulant se représenter un animal, voient le nom et l'étiquette de son casier apparaître devant leur mémoire avec quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont l'esprit s'arrête là; si par hasard ils veulent compléter leur connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications régulières, à travers les principaux caractères de la bête, et lentement, discursivement, pièce à pièce, ils finissent par s'en remettre la froide anatomie devant les yeux. À cela se réduit leur idée, même perfectionnée; à cela aussi se réduit le plus souvent notre conception, même élaborée. Quelle distance il y a entre cette conception et l'objet, combien elle le représente imparfaitement et mesquinement, à quel degré elle le mutile, combien l'idée successive, désarticulée en petits morceaux régulièrement rangés et inertes, ressemble peu à la chose simultanée, organisée, vivante, incessamment en action et transformée, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous, au lieu de cette pauvre idée sèche, étayée par cette misérable logique d'arpenteur, une image complète, c'est-à-dire une représentation intérieure, si abondante et si pleine qu'elle épuise toutes les propriétés et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous ses dehors; qu'elle les épuise en un instant; qu'elle figure l'animal entier, sa couleur, le jeu de la lumière sur son poil, sa forme, le tressaillement de ses membres tendus, l'éclair de ses yeux, et en même temps sa passion présente, son agitation, son élan, puis par-dessous tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur passé, en telle sorte que les cent mille caractères qui composent son état et sa nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les concentre et les réfléchit: voilà la conception de l'artiste, du poëte, de Shakspeare, si supérieure à celle du logicien, du simple savant ou de l'homme du monde, seule capable de pénétrer jusqu'au fond des êtres, de démêler l'homme intérieur sous l'homme extérieur, de sentir par sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient désordonné des imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses ondoiements infinis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique cachée, bref de créer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de cet âge; ils ont le même genre d'esprit et la même idée de la vie; vous ne trouverez dans Shakspeare que les mêmes facultés avec une pousse plus forte, et la même idée avec un relief plus haut.
[Note 172: On pourra suivre cette idée en psychologie: la perception extérieure, la mémoire sont des hallucinations vraies, etc. Ceci est le point de vue analytique: à un autre point de vue, au contraire, la raison, la santé sont des buts naturels.]
[Note 173: _Voy._ Spinosa et D. Stewart: La conception à son état naturel est croyance.]
CHAPITRE IV.
Shakspeare.
I. Vie et caractère de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son _Adonis_. -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le naturel producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa fortune. -- Sa retraite.
II. Son style. -- Ses images. -- Ses excès. -- Ses disparates. -- Son abondance. -- Différence entre la conception créatrice et la conception analytique.
III. Les moeurs. -- Les familiarités. -- Les violences. -- Les crudités. -- La conversation et les actions. -- Concordance des moeurs et du style.
IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la même famille. -- Les brutes et les imbéciles. -- Caliban, Ajax, Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination machinale peut précéder la raison ou lui survivre.
V. Les gens d'esprit. -- Différence entre l'esprit des raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Béatrice, Rosalinde, Bénédict, les clowns. -- Falstaff.
VI. Les femmes. -- Desdémone, Virginia, Juliette, Miranda, Imogène, Cordélia, Ophélie, Volumnia. -- Comment Shakspeare représente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu sur l'instinct ou la passion.
VII. Les scélérats. -- Iago, Richard III. -- Comment les convoitises extrêmes et le manque de conscience sont le domaine naturel de l'imagination passionnée.
VIII. Les grands personnages. -- Les excès et les maladies de l'imagination. -- Lear, Othello, Cléopatre, Coriolan, Macbeth, Hamlet. Comparaison de la psychologie de Shakspeare et de celle des tragiques français.
IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de l'observation chez Shakspeare. -- Intérêt de la comédie sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Idée de la vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Idée de l'amour. -- Harmonie de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de l'oeuvre et de l'artiste.
Je vais décrire une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique, toute-puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans l'ignoble, la plus créatrice qui fut jamais dans la copie exacte du réel minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les complications profondes des passions surhumaines, poétique, immorale, inspirée, supérieure à la raison par les révélations improvisées de sa folie clairvoyante, si extrême dans la douleur et dans la joie, d'une allure si brusque, d'une verve si tourmentée et si impétueuse que ce grand siècle seul a pu produire un tel enfant.
I