Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)
Part 10
Were Lygdus made, that's done; I have it ready. And to morrow morning I'll sent you a perfume, first to resolve And procure sweat; and then prepare a bath To cleanse and clear the cutis; against when I'll have an excellent new fucus made Resistive gainst the Sun, the rain or wind Which you shall lay on with a breath or oil As you but like, and last some fourteen hours. This change came timely, lady, for your health.... (_Ibidem._)]
[Note 128: Voy. _Catilina_, acte II, une très-belle scène, non moins franche et non moins vivante, sur la haute bohême de Rome.]
[Note 129:
Protest not. Thy looks are vows to me.... Thou art a man made to make consuls. Go. (Acte I, sc. II.)]
[Note 130:
Cæsar, Live long and happy, great and royal Cæsar; The Gods preserve thee, and thy modesty, Thy wisdom and thy innocence! Guard His meekness, Jove; his piety, his care, His bounty. (Acte III, sc. I.)]
[Note 131:
The majesty of great Tiberius Cæsar Propounds to this grave senate the bestowing Upon the man he loves, honour'd Sejanus, The tribunitial dignity and power. Here are his letters, signed with his signet. What pleaseth now the fathers to be done?
SENATORS.
Read them, read them, open, publicly read them.
COTTA.
Cæsar hath honour'd his own greatness much In thinking of this act.
TRIO.
It was a thought Happy, and worthy Cæsar.
LATIARIS.
And the lord As worthy it, on whom it is directed!
HATERIUS.
Most worthy!
SANQUINIUS.
Rome did never boast the virtue That could give envy bounds but his: Sejanus.
FIRST SENATOR.
Honour'd and noble!
SECOND SENATOR.
Good and great Sejanus!
PRÆCO.
Silence! (Acte V, sc. X.)]
[Note 132: «Some there be that would interpret his public severity to be particular ambition; and under a pretext of service to us, he doth but remove his own lets; alleging the strength he has made to himself by the prætorian soldiers, by his faction in court and senate, by the offices he holds himself, and confers on others, his popularity and dependents, his urging and almost driving us to this our unwilling retirement, and, lastly, his aspiring to be our son-in-law.
SENATOR.
«This is strange!»]
[Note 133: «Your wisdoms, conscript fathers, are able to examine and censure these suggestions. But were they left to our absolving voice, we durst pronounce them, as we think them, most malicious.
SENATOR.
«O, he has restored all; list!
«Yet they are offered to be avered, and on the lives of the informers....»]
[Note 134:
FIRST SENATOR.
Away.
SECOND SENATOR.
Sit farther.
COTTA.
Let's remove....
REGULUS.
Take him hence. And all the gods guard Cæsar!
TRIO.
Take him hence.
HATERIUS.
Hence.
COTTA.
To the dungeon with him.
SANQUINIUS.
He deserves it.
SENATOR.
Crown all our doors with bays.
SANQUINIUS.
And let an ox, With gilded horns and garlands, straight be led Unto the Capitol.
HATERIUS.
And sacrified To Jove, for Cæsar's safety.
TRIO.
All our Gods Be present still to Cæsar!...
COTTA.
Let all the traitor's titles be defaced.
TRIO.
His images and statues be pull'd down.
SENATOR.
Liberty! liberty! liberty! Lead on, And praised be Macro, that hath saved Rome! (_Ibidem._)]
IV
Aussi bien, c'est de ce côté qu'il a tourné son talent; presque toute son oeuvre consiste en comédies, non pas sentimentales et fantastiques comme celles de Shakspeare, mais imitatives et satiriques, faites pour représenter et corriger les ridicules et les vices. C'est un genre nouveau qu'il apporte; là-dessus il a une doctrine; ses maîtres sont les anciens, Térence et Plaute. Il observe presque exactement l'unité de temps et de lieu. Il se moque des auteurs qui, dans la même pièce, «montrent le même personnage au berceau, homme fait et vieillard de soixante ans, qui, avec trois épées rouillées et des mots longs d'une toise, font défiler devant vous toutes les guerres d'York et de Lancastre, qui tirent des pétards pour effrayer les dames, renversent des trônes disjoints pour amuser les enfants[135].» Il veut présenter sur la scène «des actions et des paroles telles qu'on les rencontre dans le monde, donner une image de son temps, jouer avec les folies humaines.» Plus de «monstres, mais des hommes,» des hommes comme nous en voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec «cette singularité prédominante qui, emportant du même côté toutes leurs puissances et toutes leurs passions,» les marque d'une empreinte unique[136]. C'est ce caractère saillant qu'il met en lumière, non pas avec une curiosité d'artiste, mais avec une haine de moraliste. «Je les flagellerai, ces singes, et je leur étalerai devant leurs beaux yeux un miroir aussi large que le théâtre sur lequel nous voici. Ils y verront les difformités du temps disséquées jusqu'au dernier nerf et jusqu'au dernier muscle, avec un courage ferme et le mépris de la crainte.... Ma rigide main a été faite pour saisir le vice d'une prise violente, pour le tordre, pour exprimer la sottise de ces âmes d'éponge qui vont léchant toutes les basses vanités[137].» Sans doute un parti pris si fort et si tranché peut nuire au naturel dramatique; bien souvent les comédies de Jonson sont roides; ses personnages sont des grotesques, laborieusement construits, simples automates; le poëte a moins songé à faire des êtres vivants qu'à assommer un vice; les scènes s'agencent ou se heurtent mécaniquement; on aperçoit le procédé, on sent partout l'intention satirique; l'imitation délicate et ondoyante manque, et aussi la verve gracieuse, abondante de Shakspeare. Mais que Jonson rencontre des passions âpres, visiblement méchantes et viles, il trouvera dans son énergie et dans sa colère le talent de les rendre odieuses et visibles, et produira le _Volpone_, oeuvre sublime, la plus vive peinture des moeurs du siècle, où s'étale la pleine beauté des convoitises méchantes, où la luxure, la cruauté, l'amour de l'or, l'impudeur du vice, déploient une poésie sinistre et splendide, digne d'une bacchanale du Titien[138]. Dès la première scène tout cela éclate:
«Salut au jour, dit Volpone, et ensuite à mon or! Ouvre la châsse que je puisse voir mon saint!»
Ce saint, ce sont des piles d'or, de joyaux, de vaisselle précieuse.
Salut, âme du monde et la mienne! Ô fils du soleil, Plus brillant que ton père, laisse-moi te baiser Avec adoration, toi et tous ces trésors, Reliques sacrées de cette chambre bénite[139].
Un instant après, le nain, l'eunuque et l'androgyne de la maison entonnent une sorte d'intermède païen et fantastique; ils chantent en vers bizarres les métamorphoses de l'androgyne qui d'abord fut l'âme de Pythagore. Nous sommes à Venise, dans le palais du Magnifico Volpone. Ces créatures difformes, cette splendeur de l'or, cette bouffonnerie poétique et étrange, transportent à l'instant la pensée dans la cité sensuelle, reine des vices et des arts.
Le riche Volpone vit à l'antique. Sans enfants ni parents, jouant le malade, il fait espérer son héritage à tous ses flatteurs, reçoit leurs dons, «promène la cerise le long de leurs lèvres, la choque contre leur bouche, puis la retire[140],» heureux de prendre leur or, mais encore plus de les tromper, artiste en méchanceté comme en avarice, et aussi content de regarder une grimace de souffrance que le scintillement d'un rubis.
On voit arriver l'avocat Voltore portant une large pièce d'argenterie. Volpone se jette sur son lit, s'enveloppe de fourrures, entasse ses oreillers, et tousse à rendre l'âme. «Je vous remercie, seigneur Voltore. Où est la pièce d'argenterie? Mes yeux sont mauvais. Votre affection ne restera pas sans récompense. Je ne puis durer longtemps. Je sens que je m'en vas. Ah! ah! ah! ah!» Il ferme les yeux comme épuisé. «Suis-je héritier?» dit Voltore au parasite Mosca[141].
MOSCA.
Si vous l'êtes! Je vous supplie, seigneur, promettez-moi De me mettre au nombre de vos gens. Toutes mes espérances Reposent sur votre seigneurie. Je suis perdu Si le soleil levant ne brille pas sur moi.
VOLTORE.
Il brillera sur toi, et il te réchauffera aussi, Mosca.
MOSCA.
Seigneur, je ne suis pas l'homme qui ai rendu à votre grâce Les plus mauvais offices. Je porte ici vos clefs, Je veille à ce que tous vos coffres et cassettes soient fermés, Je garde le pauvre inventaire de vos joyaux, Argent et vaisselle; je suis votre intendant, seigneur, L'économe de vos biens.
VOLTORE.
Mais suis-je seul héritier?
MOSCA.
Sans associé, seigneur, confirmé de ce matin. La cire est chaude encore, et l'encre à peine séchée Sur le parchemin.
VOLTORE.
Heureux, heureux homme que je suis! Par quelle bonne chance; cher Mosca?
MOSCA.
Votre mérite, seigneur. Je n'y connais pas d'autre cause.
Et il lui détaille l'affluence des biens où il va nager, l'or qui va ruisseler sur lui, l'opulence qui va couler dans sa maison comme un fleuve. «Quand voulez-vous que je vous apporte votre inventaire, seigneur? ou bien la copie du testament?» C'est avec ces paroles précises, avec ces détails sensibles qu'on allume les imaginations. Aussi, coup sur coup, les héritiers accourent comme des bêtes de proie. Le second est un vieil avare, Corbaccio, sourd, cassé, presque mourant, et qui pourtant espère survivre à Volpone. Pour en être plus sûr, il voudrait bien lui faire donner par Mosca un bon narcotique. Il l'a sur lui, cet excellent narcotique, il l'a fait préparer sous ses yeux, il le propose. Sa joie en trouvant Volpone plus malade que lui est d'un comique amer. «Comment va-t-il?»
MOSCA.
Sa bouche est toujours entr'ouverte, et ses paupières fermées.
CORBACCIO.
Bon.
MOSCA.
Un engourdissement glacial roidit tous ses membres Et fait que sa chair a la couleur du plomb.
CORBACCIO.
Cela est bon.
MOSCA.
Son pouls est lent et éteint.
CORBACCIO.
Bons symptômes encore.
MOSCA.
Et de son cerveau.... (_Mosca crie plus haut._)
CORBACCIO.
Je t'entends. Bon.
MOSCA.
Coule une sueur froide, avec une humeur Qui suinte continuellement des coins de ses yeux ramollis.
CORBACCIO.
Est-ce possible? Moi, je suis mieux, hé! hé! Où en sont les éblouissements de sa tête?
MOSCA.
Oh! seigneur, il a passé l'éblouissement. À présent Il a perdu le sentiment; il a cessé de râler. À peine pourriez-vous reconnaître qu'il respire.
CORBACCIO.
Excellent! excellent! Certainement je lui survivrai. Cela me rajeunit de vingt ans.
«Si vous voulez hériter, le moment est bon. Mais ne vous laissez pas prévenir. Le seigneur Voltore vient d'apporter une pièce d'argenterie.--Tiens, Mosca, dit Corbaccio, regarde. Voici un sac de sequins qui pèsera dans la balance plus que sa pièce d'argenterie.--Faites mieux encore. Déshéritez votre fils, instituez Volpone héritier, et envoyez-lui votre testament.--Oui, j'y avais pensé.--Cela sera d'un effet souverain. Déshériter un fils si brave, d'un si grand mérite! Résistera-t-il à une telle marque de tendresse?--Tu dis bien, oui, mais l'idée est de moi.--D'ailleurs, vous êtes si certain de lui survivre.--Sans doute.--Avec une santé florissante comme la vôtre.--Cela est vrai[142].» Et il s'en va clopinant, n'entendant pas les injures et les bouffonneries qu'on lui lance, tant il est sourd.
Lui parti, arrive le marchand Corvino, qui apporte une perle d'Orient et un diamant superbe. «Suis-je héritier?-Oui; Voltore, Corbaccio et cent autres étaient là, bouches béantes, affamés de l'héritage. J'ai pris plume, papier et encre, et je lui ai demandé qui il voulait pour héritier?--Corvino.--Qui pour exécuteur testamentaire? Corvino. À toutes les questions, il se taisait, j'ai interprété comme marque de consentement les signes de tête qu'il faisait par pure faiblesse.--Ô mon cher Mosca! Mais a-t-il des enfants?--Des bâtards, une douzaine ou davantage, qu'il a engendrés de mendiantes, de bohémiennes, de juives, de mauresses, quand il était ivre. N'ayez pas peur, il n'entend pas. Riez comme moi, maudissez-le, injuriez-le. Voulez-vous que je l'achève?--Tout à l'heure, quand je serai parti[143].» Corvino part aussitôt; car les passions d'alors ont toute la beauté de la franchise. Et Volpone, jetant sa robe de malade, s'écrie:
Mon divin Mosca! Aujourd'hui tu t'es surpassé toi-même. Voyons: Un diamant, de l'argenterie, des sequins; Une bonne matinée.... Prépare-moi De la musique, des danses, des banquets, toutes les délices. Le Turc n'est pas plus sensuel dans ses plaisirs Que le sera Volpone[144].
Sur cette invitation, Mosca lui fait le plus voluptueux portrait de la femme de Corvino, Célia. Blessé d'un désir soudain, Volpone se déguise en charlatan, et va chanter sous les fenêtres avec une verve d'opérateur; car il est comédien par nature, en véritable Italien, parent de Scaramouche, aussi bien sur la place publique que dans sa maison. Une fois qu'il a vu Célia, il la veut à tout prix. «Mosca, prends mes clefs: or, argenterie, joyaux, tout est à ta dévotion. Emploie-les à ta volonté. Engage-moi, vends-moi moi-même. Seulement, en ceci contente mon désir[145].» Mosca va dire à Corvino que l'huile d'un charlatan a guéri son maître, qu'on cherche quelque jolie fille pour achever la cure. «N'avez-vous pas quelque parente? un des docteurs a offert sa fille.--Le misérable! crie Corvino. Le misérable convoiteux[NM]!» Lui, l'intraitable jaloux, il se trouve peu à peu conduit à offrir sa femme. Il a trop donné déjà. Il ne veut pas perdre ses avances. Il est comme le joueur à demi ruiné, qui d'une main convulsive jette sur le tapis le reste de sa fortune. Il amène cette pauvre douce femme qui pleure et résiste. Excité par sa propre douleur secrète, il devient furieux[146].
Sois damnée! Mon coeur, je te traînerai hors d'ici, jusque chez moi, par les cheveux. Je crierai que tu es une catin à travers les rues. Je te fendrai La bouche jusqu'aux oreilles, et je t'ouvrirai le nez Comme celui d'un rouget cru.--Ne me tente pas. Viens, Cède. Je suis las.--Par la mort! J'achèterai quelque esclave Que je tuerai, et je te lierai à lui vivante, Et je vous pendrai tous deux à ma fenêtre, inventant Quelque crime monstrueux, que j'écrirai en grosses lettres Sur toi avec de l'eau-forte qui mangera ta chair, Avec des corrosifs brûlants sur cette poitrine obstinée. Oui, par le sang que tu as enflammé, je le ferai.
CÉLIA.
Seigneur, ce qu'il vous plaira, vous le pouvez. Je suis votre martyre.
CORVINO.
Ne soyez pas ainsi obstinée. Je ne l'ai pas mérité. Songez qui vous supplie. Je t'en prie, mon amour. En bonne foi, tu auras des bijoux, des robes, des parures, Ce que tu pourras imaginer ou demander.--Va seulement l'embrasser, Ou touche-le, rien de plus.--Pour l'amour de moi. À ma prière. Seulement une fois.--Non? non? Je m'en souviendrai! _Voulez-vous me faire affront?_ Avez-vous soif de ma perte[147]?
Là-dessus Mosca se tourne vers Volpone:
Le seigneur Corvino ayant appris la consultation Qui s'est faite dernièrement pour votre santé, est venu offrir, Ou plutôt prostituer....
CORVINO.
Merci, cher Mosca.
MOSCA.
Librement, de lui-même, sans être prié....
CORVINO.
Bien.
MOSCA.
Comme la vraie et fervente preuve de son amour, Sa femme, sa propre femme, sa charmante et vertueuse femme. La seule beauté Qui ait du prix à Venise.
CORVINO.
Bien présenté[148].
Où trouvera-t-on de pareils soufflets lancés et assenés en plein visage par la violente main de la satire?--Célia reste seule avec Volpone, qui dépouillant sa feinte maladie, arrive sur elle aussi florissant de jeunesse et de joie, aussi ardent que le jour où, dans les fêtes de la République, il a joué le rôle du bel Antinoüs. Dans son transport, il chante une chanson d'amour; la volupté aboutit chez lui à la poésie; car la poésie est alors en Italie la fleur du vice. Il lui étale les perles, les diamants, les escarboucles. Il s'exalte à l'aspect des trésors qu'il fait rouler et étinceler sous ses yeux. «Porte-les, perds-les, il me reste une boucle d'oreille capable de les racheter, et d'acheter tout cet État.»
Une perle qui vaut un patrimoine privé N'est rien. Nous en mangerons de pareilles en un repas. Les têtes des perroquets, les langues des rossignols, Les cervelles des paons et des autruches Seront nos aliments.... Tes bains seront le jus des giroflées, L'essence des roses et des violettes, Le lait des unicornes, le parfum des panthères, Recueillis dans des outres, et mêlés avec des vins de Crète. Nous boirons dans l'or et l'ambre travaillés, Jusqu'à ce que mon toit tourne autour de nos têtes Emporté par le vertige; et mon nain dansera, Mon eunuque chantera, mon bouffon fera des mines, Pendant que, sous des formes empruntées, nous jouerons les contes d'Ovide, Toi comme Europe d'abord, et moi comme Jupiter, Puis moi comme Mars, et toi comme Érycine, Le reste ensuite jusqu'à ce que nous ayons parcouru Et fatigué toutes les fables des dieux[149].
On reconnaît à ces splendeurs de la débauche, la Venise qui fut le trône de l'Arétin, la patrie du Tintoret et de Giorgione. Volpone saisit Célia. «Ô par conscience!--La conscience? c'est la vertu des mendiants; cède, ou je t'aurai de force.» Mais tout d'un coup, Bonario, le fils déshérité de Corbaccio, que Mosca avait caché là dans une autre pensée, entre violemment, la délivre, blesse Mosca, et accuse Volpone devant le tribunal d'imposture et de rapt.
Les trois coquins qui prétendent hériter, travaillent tous à sauver Volpone. Corbaccio désavoue son fils, l'accuse de parricide. Corvino déclare sa femme adultère, et maîtresse éhontée de Bonario. Jamais on n'a vu sur la scène une telle énergie de mensonge, une telle franchise de scélératesse. Le mari, qui sait sa femme innocente, est le plus acharné. «Cette femme, sauf le bon plaisir de vos paternités, est une catin, la plus chaude au plaisir.... Elle hennit comme une jument.» Il continue en termes toujours plus violents et en descriptions toujours plus précises. Célia s'évanouit. «Parfait! dit-il. Jolie feinte. Recommencez[150].» Ils font apporter Volpone qui a l'air expirant; ils fabriquent de faux témoignages, et Voltore les fait valoir, de sa langue d'avocat, avec des paroles «qui valent un sequin la pièce.» On met Célia et Bonario en prison, et Volpone est sauvé. Cette imposture publique n'est pour lui qu'une comédie de plus, un joyeux divertissement et un chef-d'oeuvre. «Duper la cour, détourner le torrent contre les innocents, c'est un plaisir plus grand que si j'avais joui de la femme[151].» Pour achever, il écrit un testament en faveur de Mosca, se fait passer pour mort, et regarde, caché derrière un rideau, les visages des héritiers. Ils viennent de le sauver, tant mieux; la méchanceté en sera plus grande et plus belle. «Torture-les bien, Mosca!» Mosca étale le testament sur une table, et fait tout haut l'inventaire. «Neuf tapis de Turquie. Deux coffres sculptés, l'un d'ivoire, l'autre d'écaille de perle. Une boîte à parfums faite d'un seul onyx.» Les héritiers défaillent de douleur, et Mosca les chasse à coups d'insultes. Il dit à Corvino[152]:
Que tardez-vous ici? Dans quelle pensée? Sur quelle promesse? Écoutez. Ne savez-vous pas que je vous connais pour un âne, Et que vous auriez été bien volontiers un maquereau, Si la fortune l'avait souffert? Que vous êtes Un cocu déclaré, et en bons termes? Cette perle, Direz-vous, était votre bien? Très-vrai. Ce diamant? Je ne le nie pas, mais je vous remercie. Beaucoup d'autres choses? Cela peut bien être. Eh bien! imaginez que ces bonnes oeuvres Serviront à cacher vos mauvaises.
CORBACCIO.
Esclave, parasite, giton, tu m'as dupé!
MOSCA.
Oui, seigneur. Fermez votre bouche, Ou j'en arracherai la seule dent qui y reste. N'êtes-vous pas ce sordide et misérable convoiteux, Aux trois jambes, qui ici, dans l'espérance d'une proie, Avez, tous les jours de ces trois années, flairé par ces salles, De votre nez rampant; qui auriez voulu m'acheter Pour empoisonner mon maître, seigneur? N'êtes-vous pas celui qui aujourd'hui, devant le tribunal, A déclaré qu'il déshéritait son fils; Celui qui s'est parjuré? Allez chez vous, crevez et pourrissez.
Volpone sort déguisé, s'attache tour à tour à chacun d'eux, et achève de leur briser le coeur. Mais Mosca, qui a le testament, agit en maître, et demande à Volpone la moitié de sa fortune. La querelle des deux coquins découvre leurs impostures, et le maître, le valet, avec les trois héritiers futurs, sont envoyés aux galères, à la prison, au pilori, «où le peuple leur crèvera les yeux à coups d'oeufs pourris, de poissons infects et de fruits gâtés[153].» On n'a point écrit de comédie plus vengeresse, plus obstinément acharnée à faire souffrir le vice, à le démasquer, à l'insulter et à le supplicier.