Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 9

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Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs collègues en versification par le raffinement de la facture et le prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem, écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin, se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit saxon.

Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute «la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que, pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce que l'hiver? L'exil de l'été.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de la terre.--Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares. Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse par l'intuition.

[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque carmine modulaturi hymnizemus.]

VIII

Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères, l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive, mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même, par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en sortira dans cinq cents ans.

[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages; les seules punitions sont des amendes.]

[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre, paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»

D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve. Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la population normande.]

[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.]

CHAPITRE II.

Les Normands.

I. Formation et caractère de l'homme féodal.

II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment ils sont devenus Français.--Leur goût et leur architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès.

III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les idées distinctes et les idées suivies.--Construction psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.

IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise.

V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point abouti sur le continent ni en Angleterre.

VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation saxonne, et formation de la constitution anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du caractère anglais.

VII. Opposition du héros populaire en France et en Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté politique.--Opposition de l'état des communes en France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation de l'Église et précurseurs de la Réforme en Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère saxon et la situation de l'Église normande préparent la réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.

I

Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes, nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude, se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir des terres ou gagner le paradis.

[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans, de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la _Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.]

II

Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége, et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, _était Français_.

[Footnote 78: Voir, pour tous les détails, _les Chroniques anglo-normandes_, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même l'endroit et le paysage.]

[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer que l'Angleterre fut conquise par des Français.]

III

Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique; les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir, chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il rappelait la solidité.

[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer, était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]

[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici la _Chronique_ de Fontenelle.]

[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum, de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford, Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]