Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 8

Chapter 83,244 wordsPublic domain

«Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

«Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette caverne--vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

«Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient souffert.»

Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom, Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche, c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant, la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse, et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe, en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»

[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

«Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord, l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin et au large--couvrait les chemins déserts[66].»

[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

«Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir d'un héros:

«Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»

[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.

VII

C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains, les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs moeurs, faisaient en Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin, Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs, précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre autres la _Consolation de Boëce_; mais cette traduction même témoigne de la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés, élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré, digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait rien[70].

[Footnote 68: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, _ætas decrepita_, _totius morte sæculi consummanda_.]

[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735. Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.]

[Footnote 70: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne saurait rendre en français.

«Quondam funera conjugis Vates Threicius gemens, Postquam flebilibus modis Silvas currere, mobiles Amnes stare coegerat, Junxitque intrepidum latus Sævis cerva leonibus, Nec visum timuit lepus Jam cantu placidum canem; Cum flagrantior intima Fervor pectoris ureret, Nec qui cuncta subegerant Mulcerent dominum modi; Immites superos querens, Infernas adiit domos. Illic blanda sonantibus Chordis carmina temperans, Quidquid præcipuis Deæ Matris fontibus hauserat, Quod luctus dabat impotens, Quod luctum geminans amor, Deflet Tartara commovens, Et dulci veniam prece Umbrarum dominos rogat. Stupet tergeminus novo Captus carmine janitor; Quæ sontes agitant metu Ultrices scelerum Deæ Jam moestæ lacrymis madent. Non Ixionium caput Velox præcipitat rota, Et longa site perditus Spernit flumina Tantalus. Vultur dum satur est modis Non traxit Tityi jecur. Tandem, vincimur, arbiter Umbrarum miserans ait. Donemus comitem viro Emptam carmine conjugem. Sed lex dona coerceat, Nec, dum Tartara liquerit, Fas sit lumina flectere. Quis legem det amantibus! Major lex fit amor sibi. Heu! noctis prope terminos Orpheus Eurydicem suam Vidit, perdidit, occidit. Vos hæc fabula respicit, Quicunque in superum diem Mentem ducere quæritis. Nam qui tartareum in specus Victus lumina flexerit, Quidquid præcipuum trahit Perdit, dum videt inferos. (Livre III, metrum 12)]

«Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

«Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

«Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne s'amende.»

Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie, sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie, et qu'au lieu de le posséder, il le subit:

[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.]

«Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de Cyuric.

«614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton, et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.

«678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de soleil.--L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.

«901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

«902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les hommes de Kent et les Danois.

«1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps. Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été autant depuis qu'elle fut bâtie.»