Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 6
Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant Sigurd, qui faisait rôtir le coeur, porte sans y penser son doigt sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin, mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, amoureuse de lui, «demeurait assise seule,--à la chute du jour,--et ouvertement,--se dit en elle-même:--J'aurai Sigurd,--ou je mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-là seulement,--de tout son coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri éclatant de la veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--«Je sais que sur la terre--je suis entre toutes la plus dénuée de joie.--De cinq maris--j'ai souffert la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit frères;--pourtant me voilà, et je survis seule.»--Alors parla Herborgd,--reine de la terre des Huns:--«Moi j'ai à raconter--un deuil plus cruel.--Mes sept fils,--dans la région de l'Est,--et mon mari le huitième--sont morts dans la bataille.--Mon père et ma mère,--mes quatre frères,--le vent a joué avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le plancher de leur vaisseau.--Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs corps,--moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,--moi-même j'étais forcée--de faire leurs funérailles.--Tout cela, je l'ai souffert--en une année,--et pendant ce temps,--nul d'entre les hommes--ne m'a apporté de consolation.--Cependant j'étais enchaînée--et captive de guerre,--quand six mois de cette année se furent écoulés.--J'étais forcée de parer--la femme d'un chef de guerre--et de lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaçait--par jalousie, et me frappait de rudes coups.»--Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frère Högni,--le coeur sanglant,--arraché de la poitrine du puissant cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard émoussé.»--Ils arrachèrent le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant sur un plat--et le portèrent à Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef des hommes:--«Ici est le coeur--de Hjalli le lâche.--Il ne ressemble pas au coeur de Högni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il était dans sa poitrine.»--....«Högni rit--lorsqu'on coupa jusqu'à son coeur,--jusqu'au coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il ne pensa pas du tout à pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un plat--et le portèrent à Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla ainsi,--le vaillant Niflung!--«Voici le coeur--d'Högni le brave!--Il ne ressemble pas au coeur--de Hjalli le lâche.--Il tremble peu--maintenant qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il était dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu seras toujours loin--de nos colliers, de notre trésor!--À moi seul est confié maintenant--tout le trésor caché,--toute la richesse des Niflungs.--Car Högni n'est plus parmi les vivants.--Je n'étais point rassuré--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis tranquille,--car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son coeur dans celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses frères «au coeur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous les idées morales, on le verra dans les puritains.
[Footnote 43: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse, probablement vêtus d'une simple blouse.]
IV
Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45]. L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent, mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.
[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de la conquête.]
[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]
[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.]
[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié par Thorpe.]
Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la grande puissance de vouloir.
[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I, 340.]
[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait presque entier.]
C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes, dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»
[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien, peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]
[Footnote 51: Monstres de l'eau.]
[Footnote 52: Fen-dwelling.]
Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir, atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.