Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 5

Chapter 53,268 wordsPublic domain

Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches: croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière, le vin de _pigment_, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres, gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième, l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries, apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle, regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte «que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent _toute la journée_ servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire, s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et de bruit.

[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta, nec callida.]

[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane, I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.]

[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.]

[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.]

Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts, enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons, liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée, pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique; sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé, pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté. La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie. L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à «celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons, ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait, pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»--Veut-on savoir ce qu'étaient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin, d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il, de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée, mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la barbarie, mais ce n'était qu'un pas.

[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. «Les actes d'un parlement anglo-saxon sont une série de _traités de paix_ entre toutes les associations qui composent l'État, une révision et un renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)]

[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.]

[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III. Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules. Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs frères du Nord restés sauvages.]

[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_. _Anglia sacra_, II.]

[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.]

[Footnote 30: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent, totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner, III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.]

[Footnote 31: _Penè gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I, 393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.]

III

Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de moeurs, avec des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40], mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le souverain bien.

[Footnote 32: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.]

[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.]

[Footnote 34: Tacite, XII.]

[Footnote 35: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le faiseur.» Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.]

[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.]

[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.]

[Footnote 38: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem agunt.»]

[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.]

[Footnote 40: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des statues. (Adam de Brême.)

Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui pénètre et circule à travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)]

Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le commencement des siècles,--quand Ymer s'établit.--Il n'y avait ni sables, ni mers, ni ondes fraîches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel élevé.--Il y avait le gouffre béant,--mais de l'herbe nulle part.»--Il n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses liens.--Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu'à ce que le feu de Surtr--ait dévoré l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de géant.--Le serpent soulève les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau au bec pâle déchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lancé.--Surtr arrive du Midi avec les épées désastreuses.--Le soleil resplendit sur les glaives des dieux héros.--Les montagnes de rochers s'ébranlent,--les géantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel s'entr'ouvre.--Le soleil commence à noircir,--la terre s'affaisse dans la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les étoiles brillantes.--La fumée tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque joue--contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.

[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed. Copenhague, 3 vol.

M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.]

Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a enfoncé son épée dans le coeur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:

[Footnote 42: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.]

«Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu né?--de quelle race d'hommes es-tu?--Car tu as trempé et rougi dans Fafnir--ton épée, cette épée étincelante.--Ton fer s'est arrêté dans mon coeur.»

«C'est mon coeur qui m'a poussé.--Ce sont mes mains qui ont accompli l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!»