Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 4
Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là, sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique, pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer. Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir. De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un _problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime, et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme, Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car, c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui nous remettent devant les yeux les sentiments des générations précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables, d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements. J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée. Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne, la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques, religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.
[Footnote 7: De 1550 à 1750.]
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE.
LIVRE I.
LES ORIGINES.
CHAPITRE I.
Les Saxons.
I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre ingrate.--Influence du climat sur le caractère.
II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts rudes en Germanie, en Angleterre.
III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme.
IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société barbare et le héros barbare.
V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité de l'expression.
VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au christianisme.--Comment ils se convertissent au christianisme.--Comment ils entendent le christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible.
VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin, Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance des latinistes.--Raisons tirées du caractère saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues poétiques.--Mauvais goût des latinistes.
VIII. Opposition des races germaniques et des races latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la conquête normande.
I
Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.
[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de ressemblance avec l'anglais.]
Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés, presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques, parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne.
[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en 1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en 1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]
[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_, liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]
[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.]
[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve pour la première fois des profondeurs de vingt perches.]
[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]
Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule, coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir quand il contemple ses boues et son ciel terni?»
[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]
[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]
II
De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid, tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves; naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'oeuvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. «Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.» «De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur, les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres, ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages, besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts de jeune fille, jugez du reste[20].
[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas à Hambourg et à Amsterdam.]
[Footnote 17: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire d'Angleterre_.]
[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.]
[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441 apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.]
[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais, sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des autres.]