Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 32
Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades, chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique, il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait: médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges, avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge n'avait encore connus.
[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.]
IV
Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui. Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer, s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles, imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides? Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui, délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente d'insensés[352].»
[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it; time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who knows whether the best of men be known? or whether there be not more remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known account of time? Without the favour of the everlasting register, the first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life had been his only chronicle.
Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as though they had not been; to be found in the register of God, not in the record of man. Twenty-seven names make up the first story before the flood; and the recorded names ever since contain not one living century. The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment. And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a dream, and folly of expectation.
Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with memory a great part even of our living beings; we slightly remember our felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which, notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature, whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal, splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient magnanimity.]
Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications, essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue à la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou à cette coagulation du chaos qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement, la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait, du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force, certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête, finit sur un _peut-être_, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions, suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la vérité.
[Footnote 353: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, _Revue des Deux-Mondes_, 1858.]
V
C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli, si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions, dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités, les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].» C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit, et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité, d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise de supérieur à sa diction.
[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be collected into some receptacle, where it may by union comfort and sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge, whether it descend from divine inspiration or spring from human sense, would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in books, conferences and places appointed, as universities, colleges and schools, for the receipt and comforting the same....
The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to enable them to victory of wit and contradiction; and most times for lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse, for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.]
[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.]
De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de _conceptions_ et de _sentences_. La matière explorée, il nous dit: «Elle est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. _Cogitata et visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola specûs_, _Idola tribûs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables. En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en disant: «Vérifiez et profitez.»
[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II, les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques. _Instantiæ crucis_, _divortii_, _januæ_, _Instantiæ innuentes_, _polychrestæ_, _magicæ_, etc. Voyez encore _les Géorgiques de l'esprit_, _la première Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.]
VI
Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai, comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire des oeuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive, le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,» mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, _organum_, une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil. Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes, les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des moeurs la réformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace de sa philosophie, il décrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes, les applications modernes et l'organisation présente des sciences, académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la connaissance de la nature intime des forces primordiales et des principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est possible.» Et ce possible est l'infini.
[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p. 2. _Biographie latine_, par Rawley.]
[Footnote 358: Ce point a été mis en évidence par l'admirable _Étude_ de lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.]