Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 28

Chapter 283,009 wordsPublic domain

Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.

XIV

Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.

C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes «dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle il est à genoux.

Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,--mais peint célestement du brillant coloris des anges,--clair comme le ciel, sans défaut, ni tache,--avec un parfait mélange de toutes les belles couleurs;--Et dans ses joues se montrait une rougeur vermeille,--comme des roses répandues sur un parterre de lis,--exhalant des parfums d'ambroisie,--et nourrissant les sens d'un double plaisir,--capables de guérir les malades et de ranimer les morts.

Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,--allumées là-haut à la lumière de leur céleste créateur.--Ils dardaient des rayons de feu--si merveilleusement perçants et lumineux,--qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.--Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y allumer--ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;--car, avec une majesté imposante et une colère redoutée,--elle brisait ses dards libertins, et éteignait les vils désirs.

Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,--à l'ombre de ses sourcils égaux,--pour la pourvoir de doux regards et de beaux sourires,--et chacune d'elles la douait d'une grâce,--et chacune d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.--Un si glorieux miroir de grâce céleste,--souverain monument où s'adressent tous les voeux mortels,--comment une plume fragile décrira-t-elle son divin visage,--avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa beauté?

Aussi belle, et mille et mille fois plus belle--elle parut quand elle se montra aux regards.--Elle était vêtue, à cause de la chaleur de l'air brûlant,--toute d'une tunique de soie, blanche comme un lis,--couturée de maintes broderies tressées,--parsemée sur le haut, tout entière,--d'aiguillettes d'or splendide qui étincelaient--comme des étoiles scintillantes; et la bordure--était toute lisérée de franges d'or.

Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,--et ses jambes droites étaient magnifiquement serrées--en des brodequins dorés de cuir précieux,--tout bardés de lames d'or, où étaient gravées--des figures bizarres et splendidement émaillées.--Par-devant, ils étaient attachés sous son genou--avec un riche joyau où s'entrelaçaient--les bouts de tous les noeuds, de sorte que nul ne pouvait voir--comment dans leurs replis serrés ils se confondaient.

Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre--qui supportent un temple des dieux,--que tout le peuple orne de guirlandes vertes--et honore dans ses assemblées de fête.--Avec une grâce imposante et un port de princesse,--elle ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.--Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,--ou qu'elle chassait le léopard fuyant,--elle les mouvait agilement, et volait dans les campagnes.

Et dans sa main elle avait un épieu acéré,--et sur son dos un arc et un carquois brillant,--rempli de flèches aux têtes d'acier, dont elle abattait--les bêtes sauvages dans ses jeux victorieux,--attaché par un baudrier d'or, qui sur le devant--traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins délicats; comme les jeunes fruits en mai,--ils commençaient à se gonfler un peu, et nouveaux encore,--à travers son vêtement léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.

Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,--tombaient sur ses épaules, négligemment répandues,--et, quand le vent soufflait au milieu d'elles,--flottaient comme un étendard largement déployé,--et bien bas derrière elles descendaient en désordre.--Et que ce fût art, ou hasard aveugle,--à mesure qu'à travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,--dans ses cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,--et les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y entrelaçaient.

Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,--fille de son matin, dont la fleur--ornait la couronne de sa renommée.--Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du midi,--ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son calice.--Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin pudique,--quand le ciel inclément commençait à menacer.--Mais sitôt que se calmait l'air de cristal,--elle s'épanouissait et laissait fleurir toute sa beauté[331].

[Footnote 331:

Her face so faire, as flesh it seemed not, But hevenly pourtraict of bright angels hew, Cleare as the skye, withouten blame or blot, Through goodly mixture of complexions dew; And in her cheekes the vermeill red did shew; Like roses in a bed of lillies shed, The which ambrosiall odours from them threw, And gazers sence with double pleasure fed, Hable to heale the sick and to revive the ded.

In her faire eyes two living lamps did flame, Kindled above at th' heavenly Maker's light, And darted fyrie beames out of the same, So passing persant, and so wondrous bright, That quite bereav'd the rash beholders sight: In them the blinded god his lustfull fyre To kindle oft assayd, but had no might; For, with dredd majestie and awfull yre, She broke his wanton darts, and quenched base desyre.

Her yvorie forhead, full of bountie brave, Like a broad table did itselfe dispred, For Love his loftie triumphes to engrave, And write the battailes of his great godhed: All good and honour might therein be red; For there their dwelling was; and, when she spake, Sweete wordes, like dropping honey, she did shed; And 'twixt the perles and rubins softly brake A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.

Upon her eyelids many Graces sate, Under the shadow of her even browes, Working belgardes and amorous retrate; And everie one her with a grace endowes, And everie one with meekenesse to her bowes: So glorious mirrhour of celestiall grace, And soveraine moniment of mortall vowes, How shall frayle pen descrive her heavenly face, For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.

So faire, and thousand thousand time more faire, She seemd, when she presented was to sight; And was yclad, for heat of scorching aire, All in a silken Camus lily white, Purfled upon with many a folded plight, Which all above besprinkled was throughout, With golden aygulets, that glistred bright; Like twinkling starres: and all the skirt about Was hemed with golden fringe.

Below her ham her weed did somewhat trayne, And her streight legs most bravely were embayld In gilden buskins of costly cordwayne, All bard with golden bendes, which were entayld With curious antickes, and full fayre anmayld. Before, they fastned were under her knee In a rich jewell, and therein entrayld The ends of all the knots, that none might see How they within their fouldings close enwrapped be.

Like two faire marble pillours they were seene, Which doe the temple of the gods support, Whom all the people decke with garlands greene, And honour in their festivall resort. These same with stately grace and princely port She taught to tread, when she herself would grace; But with the woody nymphes when she did play, Or when the flying libbard she did chace, She could them nimbly move, and after fly apace.

And in her hand a sharpe bore-speare she held, And at ther backe a bow, and quiver gay Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld The salvage beastes in her victorious play, Knit with a golden bauldricke which forelay Athwart her snowy brest, and did divide Her daintie paps; which, like young fruit in May, Now little gan to swell, and being tide Through her thin weed their places only signifide.

Her yellow lockes, crisped like golden wyre, About her shoulders weren loosely shed, And, when the winde emongst them did inspyre, They waved like a penon wyde despred, And low behinde her backe were scattered: And, whether art it were or heedlesse hap, As through the flouring forrest rash she fled, In her rude heares sweet flowres themselves did lap, And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.

The daintie rose, the daughter of her morne, More dear than life she tendered, whose flowre The girlond of her honour did adorne: Ne suffred she the middayes scorching powre, Ne the sharp northerne wind thereon to showre; But lapped up her silken leaves most chayre, Whenso the froward sky began to lowre; But, soon as calmed was the cristall ayre, She did it fayre dispred and let to florish faire. (Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)]

Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle, jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332].»

[Footnote 332:

Sweet love, that doth his golden wings embay In blessed nectar and pure pleasures well. (Liv. III, ch. II, st. 2.)]

D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières, promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse, qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir, deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.

[Footnote 333:

It was upon a sommers shiny day, When Titan faire his beames did display, In a fresh fountaine, far from all mens vew, She bath'd her brest the boyling heat t'alley; She bath'd with roses red and violets blew And all the sweetest flowers that in the forrest grew.

Till faint through yrkesome wearines adowne Upon the grassy ground herself she layd To sleep, the whiles a gentle slombring swowne Upon her fell all naked bare displayd.... (Liv. III, chant VI.)]

[Footnote 334:

Shortly into the wastefull woods she came, Whereas she found the goddesse with her crew, After late chase of their embrewed game, Sitting beside a fountaine in a rew; Some of them washing with the liquid dew From off their dainty limbs the dusty sweat And soyle, which did deforme their lively hew; Others lay shaded from the scorching heat; The rest upon her person gave attendance great.

She, having hong upon a bough on high Her bow and painted quiver, had unlaste Her silver buskins from her nimble thigh, And her lank loynes ungirt, and brests unbraste, After the heat the breathing cold to taste; Her golden lockes, that late in tresses bright Embreaded were for hindring of her haste, Now loose about her shoulders hong undight, And were with swet ambrosia all besprinkled light. (Liv. III. chant VI.)]

XV