Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 26

Chapter 263,368 wordsPublic domain

Ceres, most bounteous lady, thy rich leas Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease, Thy turfy mountains, where live nibbling sheep, And flat meads, thatch'd with stover them to keep, Thy banks with peonied and lilied brims Which spongy April at thy hest betrims To make cold nymphs chaste crowns.... Hail many-colour'd messenger, Who with thy saffron wings upon my flowers Diffuseth honey-drops, refreshing showers, And with each end of thy blue bow, doth crown My bosky acres and my unshrubbed down. (Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.)

As Zephyrs blowing below the violet, Not wagging his sweet head. (Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)]

Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués, d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'oeuvre et modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et son coeur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char; elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charmés de ses divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la servir toujours:

Regardez seulement ses yeux; ils éclairent Tout ce que comprend le monde de l'amour. Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève..... Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir Avant que des mains grossières l'aient touché? Avez-vous regardé la chute de la neige Avant que la fange l'ait souillée? Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier, Ou le nard dans le feu? Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]!

[Footnote 307:

When Flora proud in pomp of all her flovers Sat bright and gay, And gloried in the dew of Iris' showers, And did display Her mantle chequer'd all with gaudy green. (Greene, _Never too late_.)

How oft have I descending Titan seen His burning locks couch in the sea-green lap And beautous Thetys his red body wrap In watery robes, as he her lord had been! (_Id._)

The joyous day gan early to appeare, And fayre Aurora from the deawy bed Of aged Tithone gan herself to reare With rosy cheekes, for shame as blushing red; Her golden looks, for hast, were loosely shed About her eares, when Una her did marke Clymbe to her charet, all with flowers spred, From heaven high to chase the chearelesse darke; With merry note her lowd salutes the mounting larke. (Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)]

[Footnote 308: _Celebration of Charis_.]

[Footnote 309:

See the chariot at hand here of Love, Wherein my lady rideth! Each that draws is a swan or a dove, And well the car Love guideth. As she goes, all hearts do duty Unto her beauty; And enamour'd do wish, so they might But enjoy such a sight, That they still were to run by her side Through swords, through seas, whither she would ride. Do but look on her eyes, they do light All that love's world compriseth! Do but look on her, she is bright As love's star when it riseth!.... Have you seen but a bright lily grow, Before rude hands have touch'd it? Have you mark'd but the fall of the snow, Before the soil hath smutch'd it? Have you felt the wool of the beaver, Or swan's down ever? Or have smell'd of the bud o' the brier? Or the nard in the fire? Or have tasted the bag of the bee? O so white! O so soft! O so sweet is she!]

Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or couvraient son visage.--Ses bras nonchalants étaient jetés des deux côtés.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu était ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit, soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit, il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour s'était posé sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].» Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon coeur comme une abeille--fait son miel.--Tantôt il joue avec moi avec ses ailes,--tantôt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son régal.--Et pourtant il me vole mon repos.--Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene, sont des roses toutes trempées dans la rosée,--ou pareilles à la pourpre de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux pures clartés--qui animent le soleil ou égayent le jour.--Ses joues sont comme des lis épanouis plongés dans le vin,--ou comme des grains de belles grenades trempés dans le lait,--ou comme des fils de neige dans des réseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au coucher du soleil.»--«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses pensées d'amour--dépare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus belles.

[Footnote 310:

Her golden hair o'erspred her face, Her careless armes abroad were cast, Her quiver had her pillows place, Her breast lay bare to every blast. (_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)]

[Footnote 311:

Though mountains meet not, lovers may. What other lovers do, did they. The God of Love sat on a tree, And laught that pleasant sight to see. (_Id._)]

[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_.

Love in my bosom like a bee Doth suck his sweet. Now with his wings he plays with me Now with his feet. Within my eyes he makes his rest, His bed amid my tender breast, My kisses are his daily feast. And yet he robs me of my rest. Ah! wanton, will ye!]

[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_).

Her eyes, fair eyes, like to the purest lights That animate the sun or cheer the day, In whom the shining sun-beams brightly play, Whiles fancy doth on them divine delight.

Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine, Or fair pomegranate kernels washed in milk, Or snow-white threads in nets of crimson silk, Or gorgeous clouds upon the sun's decline.

Her lips are roses over-washed with dew, Or like the purple of Narcissus' flower... Her cristal chin like to the purest mould Enchas'd with dainty daisies soft and white, Where Fancy's fair pavilion once is pight, Whereas embrac'd his beauties he doth hold.

Her neck like to an ivory shining tower, Where through with azure veins sweet nectar runs, Or like the down of swans where Senesse woons, Or like delight that doth itself devour.

Her paps like fair apples in the prime, As round as orient pearls, as soft as down. They never vail their fair through winter's frown, But from their sweets Love suck'd his summer time. Greene (_Melicertus' eglogue_).

What need compare when sweet exceed compare? Who draws his thought of love from senseless things. Their pomp and greatest glories doth impair, And mount love's heaven with overladen wings.]

IX

Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement du coeur et la première parole de la nature. Il ne se compose que d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets, nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et puissant poëte qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_, quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils créaient; la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier était sorti de leurs rêves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque, impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.» Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle plia son genou blanc comme la neige,--et tout à côté de lui s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui fût si content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si quelques-uns l'entendent, _la reine des fées_ de Spenser.

[Footnote 314: _As you like it_.]

[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_: _the Faithful Shepherdess_.]

[Footnote 316:

Come, live with me, and be my love, And we will all the pleasures prove That vallies, groves, and hills and fields, Woods or steepy mountains yields.

And we will sit upon the rocks, Seeing the shepherds feed their flocks, By shallow rivers, to whose falls Melodious birds sing madrigals.

And I will make thee beds of roses, And a thousand fragrant posies; A cap of flowers and a kirtle, Embroider'd all with leaves of myrtle:

A gown made of the finest wool, Which from our pretty lambs we pull; Fair lined slippers for the cold, With buckles of the purest gold:

A belt of straw and ivy buds, With coral clasps and amber studs; And if these pleasures may thee move, Come, live with me, and be my love.

The shepherd swains shall dance and sing, For thy delight, each May-morning: If these delights thy mind may move Then live with me, and be my love.]

[Footnote 317: William Warner.]

[Footnote 318: Michel Drayton.]

[Footnote 319:

With that she bent her snow-white knee, Down by the shepherd kneel'd she, And him she sweetly kist. With that the shepherd whoop'd for joy; Quoth he: "There's never shepherd boy That ever was so blist." (Michel Drayton.)]

X

Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe, manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:

«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli, votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers. Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre oeuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M. Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes idées vous auront fourni.»

Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte, gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.

XI