Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 25
À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique. Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son coeur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire, qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire. «Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge, mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses vers.
[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king _Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and _prima materia_ will hardly agree with a corcelet.
Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.]
[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age, what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?]
[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that, full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with obscure definitions which must blurre the margent with interpretations, and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you with a tale, which holdth the children from play and old men from the chimney-corner.]
[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open crying out against naughtiness?]
[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets' heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once to blow up on the cleare streams of poesie.
Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:
Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine, Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.]
VII
Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi, nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément. Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley, Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie, l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent; y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée, les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge, Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous. L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À genoux, le coeur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;» Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse les sens;» Stella, «dont le chant donne au coeur la vision des anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon coeur bondissant montera à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos yeux?--Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?--Qui a volé à mes cieux du matin leur vêtement d'écarlate?»--«Sa vie se fond à force de penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé, baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente affectation[299]:
Beaux yeux, douces lèvres, cher coeur, ai-je pu, Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour, Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?
Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire, Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour, Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.
Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres, Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles; Avec chaque lèvre il baise l'autre. Mais quand il veut chercher une retraite paisible, Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure, Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.
[Footnote 293:
And Joy which is inseparate from those eyes, Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee. (101e sonnet.)]
[Footnote 294:
In a grove most riche of shade, Where birds wanton musike made, May, then young, his pide weeds showing, New perfumed with flowers fresh growing,
Astrophel, with Stella sweet, Did for mutual comfort meet, Both within themselves oppressed, But each in the other blessed.
Their ears hungry of each word Which the dere tongue would afford, But their tongues restrained from walking Till their harts had ended talking.
But when their tongues could not speake, Love itself did silence breake, Love did set his lips asunder, Thus to spake in love and wonder.... (8e chanson.)
This small wind which so sweet is, See how it the leaves doth kisse, Each tree in his best attyring, Sense of love to love inspiring.]
[Footnote 295:
Stella, soveraigne of my joy.... Stella, starre, of heavenly fier, Stella, loadstar of desier, Stella, in whose shining eyes, Are the light of Cupids skies.... Stella, whose voice when it speakes Senses all asunder breakes, Stella whose voice when it singeth, Angels to acquaintance bringeth.... (8e chanson.)
And my young soul flutters to thee his nest. (108e sonnet.)]
[Footnote 296:
Think of that most gratefull time, When my leaping heart will clime In my lips to have his biding, There those roses for to kisse Which do breath a sugred blisse, Opening rubies, pearles deviding. (10e chanson.)
O joy, too high for my low style to show: O blisse fit for a nobler state than me: Envy, put out their eyes, least thou do see What oceans of delight in me do flow. My friend, who oft saw through all maskes my woe, Come, come, and let me pour myself on thee; Gone is the winter of my misery, My spring appeares, O see what here doth grow. For Stella hath in words where faith doth shine Of her high heart given me the monarchie. I, I, o I may say, that she is mine.]
[Footnote 297:
Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes? Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame The height of honor in the kingly badge of shame? Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies? (102e sonnet.)
My life melts with too much thinking. (10e chanson.)]
[Footnote 298:
Prometheus when first from heaven hye He brought downe fire, ere then on earth not seene, Fond of delight, a satyre standing by Gave it a kisse, as it like sweete hat beene. Feeling forthwith the other burning power, Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill, He sought ease in river, field, and bower, But for the time, his grief went with him still.]
[Footnote 299:
Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I Could hope by Cupids helpe on you to pray; Since to himself he doth your gifts apply, As his main force, choice sport, and easefull stray.
For when he will see who dare him gainsay, Then with those eyes he lookes; by and by Each soule doth at Loves feet his weapon lay, Glad if for her he give them leave to die.
When he will play, then in her lips he is, Where blushing red, that Love selfe them doth love, With either lip he doth the other kisse.
But when he will for quiet sake remove From all the world, her heart is then his rome, Where well he knowes, no man to him can come. (3e sonnet.)]
Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission entière du coeur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte; je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le _Banquet_, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens.
[Footnote 300:
My youth doth waste, my knowledge brings forth toys, My witt doth strive those passions to defend, Which for reward spoile it with vaine annoies; I see my course to lose myself doth bend: I see and yet no greater sorrow take, Than that I lose no more for Stella's sake.]
[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.]
[Footnote 302:
Leave me, o Love, which reachest but to dust, And thou, my mind, aspire to higher things. Grow rich in that which never taketh rust; Whatever fades, but fading pleasure brings.... O take fast hold, let that light be thy guide, In this small course which birth draws out to death.]
VIII
Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe, Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick; on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne, c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui souffle la vie dans leurs oeuvres? D'où vient que chez les moindres, à travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent, ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres, ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés, seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril, pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes dégarnies.--Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante, viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps, et un beau corps.
[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs oeuvres.]
[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton, Shakspeare et Greene.]
[Footnote 305:
When Phoebus lifts his head out of the winter's wave, No sooner doth the earth her flowery bosom brave, At such time as the year brings on the pleasant spring, But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing: And in the lower grove, as on the rising knole, Upon the highest spray of every mounting pole, Those quiristers are perch't, with many a speckled breast; Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east Gilds every lofty top, which late the homorous night Bespangled had with pearl, to please the morning's sight; On which the mirthful quires, with their clear open throats, Unto the joyful morn so strain their warbling notes, That hills and vallies ring, and even the echoing air Seems all composed of sounds, about them everywhere.... They sing away the morn, until the mounting sun, Through thick exhaled fogs his golden head hath run, And through the twisted tops of our close covert creeps To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps. (Drayton, _Polyolbion_.)]
[Footnote 306: