Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 24

Chapter 243,883 wordsPublic domain

I assure thee, even by oath, And thereon take my hand and troth, That she is one the worthiest, The truest and the faithfullest, The gentlest and meekest of mind, That here on earth a man may find; And if that love and truth were gone, In her it might be found alone. For in her mind no thought there is, But how she may be true, I wis; And tenders thee and all thy heal, And wisheth both thy health and weal; And loves thee even as far-forth than As any woman may a man; And is thy own and so she says; And cares for thee ten thousand ways; On thee she speaks, on thee she thinks. With thee she eats, with thee she drinks; With thee she talks, with thee she moans, With thee she sighs, with thee she groans, With thee she says: «Farewell, mine own!» When thou, God knows, full far art gone. And, even to tell thee all aright, To thee she says full oft: «Good night.» And names thee oft her own most dear, Her comfort, weal, and all her cheer; And tells her pillow all the tale How thou hast done her woe and bale; And how she longs and plains for thee, And says: «Why art thou so from me? Am I not she that loves thee best? Do I not wish thine ease and rest? Seek I not how I may thee please? Why art thou then so from thy ease? If I be she for whom thou carest, For whom in torments so thou farest, Alas! thou knowest to find me here, Where I remain thine own most dear, Thine own most true, thine own most just, Thine own that loves thee still and must; Thine own that cares alone for thee, As thou, I think, dost care for me; And even the woman, she alone, That is full bent to be thine own.]

[Footnote 274: Dans une autre pièce, _Complaint on the absence of her lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi tendrement de sa femme.]

[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford, Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.]

III

Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril, indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette façon d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment, l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son oeuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de l'_Énéide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis le départ[276]. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers triste[277]. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un adjectif, se font équilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes élégants ou nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment dans chaque métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement régulier de sa pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers.

[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._]

[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._]

[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._]

Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui, en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais[279].» Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle; on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'étudie à bien parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec une entière aisance; il a les yeux trop invariablement fixés sur ses modèles et n'ose se permettre les gestes francs et forts. Il est parfois écolier, il abuse des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit l'être à la façon de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée et qu'une image doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. Il a des concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte comment Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait manoeuvrer Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des troubadours et des anciens en homme ingénieux qui veut passer pour galant. Il n'y a guère d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait lui-même; quand paraît un art nouveau, le premier artiste écoute non son coeur, mais ses maîtres, et se demande à chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et s'il ne bronche point.

[Footnote 279: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.]

IV

Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner jusqu'à la Restauration, non-seulement dans la poésie, mais aussi dans la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les prédications théologiques[280], si conforme à l'esprit du temps, qu'on le rencontre en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubigné, chez Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut _Euphuès_, _l'anatomie de l'esprit_, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'oeuvre, la caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. «Notre nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais. Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui aujourd'hui ne sait point parler français.» Les dames savaient par coeur toutes les phrases d'Euphuès, singulières phrases recherchées et raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur semble chercher de parti pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes remplies d'exagérations et d'antithèses, où les allusions mythologiques, les réminiscences de l'alchimie, les métaphores botaniques et astronomiques, tout le fatras et tout le pêle-mêle de l'érudition, des voyages, du maniérisme, roule dans un déluge de comparaisons et de concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pédant, un copiste froid et terne; et c'est la chaleur, l'originalité qui donnent à ce langage un tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte, tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant sur les lèvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de perles, vivifié par leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tête est pleine et comblée, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes nerveux et ardents à leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur imagination tendue, pour épancher leur séve regorgeante[282]. Ils jouent avec les mots, ils les tordent, ils les déforment, ils jouissent des subites perspectives, des contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup sur coup l'un sur l'autre et à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur, clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agrée; ils dorent et brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clarté, de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fête et c'est une folie; l'absurdité leur plaît. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes, dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances, son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention, cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme. C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même quand l'homme est médiocre, son oeuvre est vivante: quelque chose palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et la fougue créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les affectations, elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble écrire exprès en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un _chanteur_, un homme capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des fées dansantes, la joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, amoureuses, qui ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas légers des jeunes filles[283].» Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-là ont eu le bonheur de sentir.

[Footnote 280: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration. Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux cas, c'est un âge littéraire qui finit.--Lisez comme spécimen le discours prononcé devant l'Université d'Oxford. _Athenæ oxonienses_, I, 193.]

[Footnote 281: Son second ouvrage, _Euphues and his England_, parut l'an suivant, 1581.]

[Footnote 282: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.]

[Footnote 283: _The Maid's metamorphosis_.

Adorned with the presence of my love, The woods, I fear, such secret power shall prove, As they'll shut up each path, hide every way, Because thy still would have her go astray.]

V

Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un, l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa vie les grandeurs et les folies des moeurs régnantes et du goût public; sir Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, après une éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en Allemagne et en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise l'astronomie et la géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets italiens, les pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, s'intéressant aux sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, ayant fait jouer en son honneur une pastorale flatteuse et comique, véritable «joyau de la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute galanterie et du beau langage; par-dessus tout chevaleresque de coeur et de conduite, ayant voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler, destiné à mourir jeune et en héros. Il était général de la cavalerie et avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; peu de temps après, blessé mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau, il vit à côté de lui un soldat encore plus blessé qui regardait cette eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, dit-il, il en a plus besoin que moi.» Joignez à cela la véhémence et l'impétuosité du moyen âge, une main prête à l'action et posée incessamment sur la garde de l'épée ou du poignard. «Monsieur Molineux, écrivait-il au secrétaire de son père, si j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon consentement ou sans l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague dans le corps, et comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même homme qui déclarait aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par la gorge,» et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de l'âge précédent subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie trouve dans ces âmes vierges une prise si forte; les moissons humaines ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf. Passionné de plus, mélancolique et solitaire, il est tourné naturellement vers la rêverie noble et ardente, et il est si bien poëte qu'il l'est en dehors de ses vers.

VI

Raconterai-je son époque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le _Cyrus_ et la _Clélie_, n'est point un monument, mais un document. Ces sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la _Clélie_, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmentée, les sentiments excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques. L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes, une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux, leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle? Il y a des fêtes pareilles pour les _entrées_ d'Élisabeth, et vous n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur contentement dans la poésie, le même contentement que dans les mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu des champs.

Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est proche parente des plus sévères héroïnes de notre _Astrée_; toutes les exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais, par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement. Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale. S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent. «Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit, eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286]. Dès le second ouvrage de Sidney, la _Défense de la poésie_, on voit paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur.

[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for while she reads you, your cries will be musicke.

(Éd. in-fol. 1605, p. 118.)]

[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed, which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and in death had the honour to be borne by them, whom in life they had borne.]

[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales (striving one with the other which could in most dainty varietie recount their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.]

[Footnote 287: Page 494.]