Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 23
Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour gâter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre. Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance, qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser, Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de coeur et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient, c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente, l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge. C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un _Hosanna_, un _In principio_, un texte sacré de la messe[263]. C'est lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_!» Si vous cherchez un penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle, Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en servir pour la recherche de son bonheur.
[Footnote 261: _Ungracious_.]
[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.]
[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où assistait Lucrèce Borgia; _Lettres de l'Arétin_, _Vie de Cellini_, etc.]
Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande oeuvre, c'est dans les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants, de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un «Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu, qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le coeur des tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui, que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues; on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière, mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes; et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou le lancer.
[Footnote 264: Mot de Pulci.]
[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses à Oxford et les esquisses du religieux Fra Bartholomeo à Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint Laurent_, par Baccio Bandinelli.]
[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. «Tu dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»]
[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:
Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.]
§ 2. LA POÉSIE.
I
Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver, sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.
II
«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini. Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien style. Les moeurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,» et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats, blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre, commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique, dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité. Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de treize ans.
[Footnote 268: _Homely_.]
Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble, leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour surprendre un regard de leurs dames.»--«Chaque douce place éveille un souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie de larmes coule sur ses joues pâles.»--«Ô séjour de félicité qui renouvelles ma peine!--réponds-moi: Où est mon noble frère?--lui que dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher à tant d'autres, plus cher à moi qu'à personne.--Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,--répond par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie, le paysan, le boeuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vêtu de vert la colline et aussi la vallée.--Le rossignol a des plumes nouvelles et chante.--La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.--L'été est venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyère laisse tomber sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des écailles nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dépouille.--L'agile hirondelle poursuit les petites mouches.--L'abeille affairée à présent compose son miel.--L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;--Et je vois que parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si mon faible corps manque ou défaille,--ma volonté est qu'elle garde toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance, lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, _la plus douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver en elle. Son coeur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure, quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique, Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte fois bonsoir.»--«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé--sa consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte à son oreiller toute son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne souhaité-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherché-je point comme je puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je suis celle à qui tu t'intéresses,--pour qui tu vis ainsi dans le tourment;--hélas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici où je suis toujours ta chère bien-aimée,--ta plus dévouée, ta plus fidèle,--celle qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,--celle qui est à toi et ne songe qu'à toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes à elle,--à celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour être toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous les poëtes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu'à Dickens[275], n'ont jamais manqué de la représenter.
[Footnote 269:
So cruel prison how could betide, alas! As proud Windsor? where I, in lust and joy, With a king's son, my childish years did pass, In greater feast than Priam's son of Troy:
Where each sweet place returns a taste full sour! The large green courts where we were wont to hove, With eyes cast up into the Maiden Tower, And easy sighs such as folk draw in love.
The stately seats, the ladies bright of hue; The dances short, long tales of great delight, With words and looks that tigers could but rue, Where each of us did plead the other's right.
The palm-play, where, despoiled for the game; With dazzled eyes oft we by gleams of love, Have missed the ball and got sight of our dame, To bait her eyes, which kept the leads above.
The secret thoughts imparted with such trust, The wanton talk, the divers change of play, The friendship sworn, each promise kept so just; Wherewith we passed the winter night away.
And with this thought, the blood forsakes the face, The tears berain my cheeks of deadly hue, The which, as soon as sobbing sighs, alas, Upsupped have, thus I my plaint renew:
O place of bliss! renewer of my woes, Give me accounts, where is my noble fere; Whom in thy walls thou dost each night enclose; To other leef, but unto me most dear:
Echo, alas! that doth my sorrow rue, Returns thereto a hollow sound of plaint.]
[Footnote 270:
For all things having life, sometime hath quiet rest; The bearing ass, the drawing ox, and every other beast; The peasant and the post, that serves at all assays, The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease, Save I alas! whom care, of force doth so constrain, To wail the day, and wake the night, continually in pain, From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears, From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.]
[Footnote 271:
The soote season that bud and bloom forth brings With green hath clad the hill and eke the vale. The nightingale with feathers new she sings, The turtle to her mate hath told her tale. Summer is come, for every spray now springs The hart has hung his old head on the pale. The buck in brake his winter coat he slings; The fishe flete with new repaired scale The adder all slough away she flings, The swift swallow persueth the flies smalle, The busy bee her honey now she mings. Winter is worn that was the flower's bale. And thus I see among these pleasent things, Each care decays, and yet my sorrow springs!]
[Footnote 272:
Yet rather die a thousand times than once to false my faith; And if my feeble corpse, through weight of woful smart, Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart. And when this carcass here to earth shall be refar'd, I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.]
[Footnote 273: