Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 22

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1553. Compagnie anglaise du commerce russe.

1578. Drake fait le tour du monde.

1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.]

Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales, remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes, tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247]. De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de bois, on les recouvrait du plâtre le plus fin, lequel, «outre la délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches si unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec plus de délicatesse[248]». Cette admiration naïve montre de quels taudis on sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les murs nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec bonheur et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence à faire usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir chaud.

[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.]

[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.]

«Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers. La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties. Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume. La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande, quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement, avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête, il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison d'un bon fermier.»

Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment, ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau, qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante, et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes, percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth, demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir. Ils viennent à la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations, de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre mille chèvres et cent boeufs à un habit et de porter tout un manoir sur son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants? Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison, qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand. Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.» Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier. Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux; ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes, mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi, précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant, et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts, les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac. Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage, vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie, au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes, bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinités marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine d'Angleterre.--Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre; les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et les premiers nobles jouaient un opéra, appelé _Masque_, sorte d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel, les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé, incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands, aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles, cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et triste est hors d'état de se les figurer[255].

[Footnote 249: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.]

[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.]

[Footnote 251: Holinshed, 921.]

[Footnote 252: Holinshed, _ibid._]

[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.]

[Footnote 254: Tiré des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76. Éd. Gifford, t. VII.]

[Footnote 255: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut degré.»]

III

S'épancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses instincts, voilà donc le besoin qui apparaît dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» _merry England_, comme on dit alors. Elle n'est point encore roidie et régularisée. Elle s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se voir telle. Ce n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est au village. Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de soufflets[256] jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en rugissant le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant la main. Toute fête est un _pageant_ où des bourgeois, des ouvriers, des enfants sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est pleine et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai et le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent avec des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la tradition a peuplé l'année[257]. Le dimanche après la nuit des Rois, les laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon. Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux, surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines. Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres, embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.

[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.]

[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.]

«D'abord, dit Stubbs[258], toutes les têtes folles de la paroisse s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt, quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour, et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»

[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.]

«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village, s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour, établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras, dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259], c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses soeurs, aux vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste de vivant en lui que le païen.

[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_.

Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char était celle de Cérès.]

IV

Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent. Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple, s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce; ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le coeur des hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions, de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté et de la beauté.

[Footnote 260: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.

Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en 1500, le premier enseigne publiquement le grec.]