Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 21
Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius _sur le gouvernement_; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres _sur la compassion_ d'après saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. _Amours et moralités_, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes didactiques et des bouquets à Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments, comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V, les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires, les tombeaux armoriés, les petites chapelles éblouissantes qui viennent s'étaler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire. Quand on ne peut plus parler à l'âme, on essaye encore de parler aux yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_ ou parades, des déguisements pour la compagnie des orfévres; un _masque_ devant le roi, un jeu de mai pour les shérifs de Londres, une mise en scène de la création pour la fête de _Corpus-Christi_, une mascarade, un noël; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un poëmes; la poésie ainsi entendue devient une oeuvre mécanique; on compose à la toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en vers une légende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers, l'écriture et les enluminures, et met sur le même pied ces trois ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans l'un que dans l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Siège de Troie_, _l'Histoire de Thèbes_, ne sont que des traductions ou des paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes de processions chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la même manière, sur le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier poëme, c'est l'idée de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce temps, c'est celle-là. On se conte volontiers les histoires horribles et tragiques; on les ramasse depuis l'antiquité jusqu'au temps présent; on est bien loin de la piété confiante et passionnée qui sentait la main de Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va çà et là se heurtant, se blessant comme un homme ivre. Âge triste et morne, amusé par des divertissements extérieurs, opprimé par une misère plate, qui souffre et craint sans consolation ni espérance, situé entre l'esprit ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a pas la science active. Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à chacun de ses côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de hauts rangs de dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement pour les précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif, une reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités détruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne sait que les regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation, Lydgate récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le lecteur fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais de la Renommée_ de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux d'après le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des bonnes manières_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes, paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphlétaire, qui, mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot, le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant de courtes rimes, fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse Wolsey et les évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle de débris. Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, bâillonnée, sale et rongée aux vers, a de la moelle[235].» Elle est pleine de colère politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se décompose. C'est la vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la Réforme, avec le retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la Renaissance.
[Footnote 227: 1420, 1430.]
[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil de vers, en le présentant au roi Richard II.]
[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entrées solennelles.]
[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans cette peinture, il a de l'émotion et du talent.]
[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre des deux Roses.]
[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of pleasure_.]
[Footnote 233: Vers 1500.]
[Footnote 234: Mort en 1529, lauréat en 1489. _Les Récompenses de cour_, _la Couronne de laurier_, l'_Élégie sur la mort du duc de Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et appartiennent à la poésie officielle. _Voyez_ Philarète Chasles, _Skelton_, études sur le seizième siècle.]
[Footnote 235: Mot de Skelton.
Though my rhyme be ragged Tattered and gagged, Rudely rain-beaten, Rusty, moth-eaten, Yf ye take welle therewithe, It hath in it some pith.]
LIVRE II.
LA RENAISSANCE.
CHAPITRE I.
La Renaissance païenne.
§ 1. LES MOEURS.
I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la dissolution de la société antique.--Comment et pourquoi recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la Renaissance.--Que la représentation des objets est alors imitative, figurée et complète.
II. Pourquoi le modèle idéal change.--Amélioration de la condition humaine en Europe.--Amélioration de la condition humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le commerce.--Le pâturage.--L'agriculture.--Accroissement de la richesse publique.--Les bâtiments et les meubles.--Les palais, les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Fêtes sous Élisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier.
III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Théâtres.--Fêtes de village.--Expansion païenne.
IV. Les modèles.--Les anciens.--Traduction et lecture des auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de l'antiquité.--Les modernes.--Goût pour les idées et les écrits des Italiens.--Que la poésie et la peinture en Italie sont païennes.--Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la vie présente.
§ 2. LA POÉSIE.
I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie saxon.
II. Les précurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie féodale et chevaleresque.--Son caractère anglais et personnel.--Ses poëmes sérieux et mélancoliques.--Sa conception de l'amour intime.
III. Son style.--Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.--Ses procédés, son habileté, sa perfection précoce.--L'art est né.--Défaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas complet.
IV. Croissance et achèvement de l'art.--L'_Euphuès_ et la mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance et dérèglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son éducation, sa vie, son caractère.--Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa véhémence.--Son _Arcadie_.--Exagération et maniérisme des sentiments et du style.--Sa _Défense de la poésie_.--Son éloquence et son énergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique.
V. La poésie pastorale.--Abondance des poëtes.--Naturel et force de la poésie.--État d'esprit qui la suscite.--Sentiment de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme pour la beauté.--Peinture de l'amour ingénu et heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du public a transformé l'art.
VI. La poésie idéale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractère.--Son platonisme.--Ses _Hymnes à l'amour et à la beauté_.--Abondance de son imagination.--En quoi elle est épique.--En quoi elle est féerique.--Ses tâtonnements.--Le _Calendrier du berger_.--Ses _Petits poëmes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine des fées_.--Son épopée est allégorique et pourtant vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe païen.--Comment elle les relie.
VII. _La Reine des fées_.--Les événements impossibles.--Comment ils deviennent vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et les paysages féeriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent être tels.--La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la Renaissance est complet.
§ 3. LA PROSE.
I. Fin de la poésie.--Changements dans la société et dans les moeurs.--Comment le retour à la nature devient l'appel aux sens.--Changements correspondants dans la poésie.--Comment l'agrément remplace l'énergie.--Comment le joli remplace le beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.-- L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. --Commencement du style classique et de la vie de salon.
II. Comment la poésie aboutit à la prose.--Liaison de la science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le règne du naturalisme développe l'exercice de la raison naturelle.--Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.--Abondance des talents et rareté des beaux livres.--Surabondance, recherche, pédanterie du style.--Originalité, précision, énergie et richesse du style.--Comment, à l'inverse des classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu.
III. Robert Burton.--Sa vie et son caractère.--Confusion et énormité de son érudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la mélancolie_.--Divisions scolastiques.--Mélange des sciences morales et médicales.
IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses idées, ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activité et de cette direction de l'esprit public.
V. François Bacon.--Son esprit.--Son originalité.--Concentration et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses aphorismes.--_Les Essais_.--Son procédé n'est pas l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens utilitaire.--Point de départ de sa philosophie.--Que l'objet de la science est l'amélioration de la condition humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette idée est d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.--Elle achève la Renaissance.--Comment cette idée amène une nouvelle méthode.--L'_Organum_.--À quel point Bacon s'est arrêté.--Limites de l'esprit du siècle.--Comment la conception du monde, qui était poétique, devient mécanique.--Comment la Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.
§ 1. LES MOEURS.
I
Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts, car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son oeuvre la conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs de l'illuminé.
Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante. Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement des oeuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion, fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques fixes; au lieu du coeur et de la pensée agissante, la discipline extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge. Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et l'homme inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme et psalmodier un chapelet[236].
[Footnote 236: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle). Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.]
Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent, les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires, et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des fondateurs, des _créateurs_, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite, partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.
II
Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en France et en Espagne, en Flandre[237], même en Allemagne, pour gagner enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est la révolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oublié depuis quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'améliore et qu'ils le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la situation réelle, et les créatures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font que manifester l'état de la société et le degré du bien-être; il y a une correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est. Tant que la misère est accablante, la décadence visible ou l'espérance fermée, il est enclin à maudire la vie terrestre et à chercher des consolations dans un autre monde. Sitôt que sa souffrance s'allége, que sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'élargissent, il recommence à aimer la vie présente, à prendre confiance en lui-même, à aimer et célébrer l'énergie, le génie, toutes les facultés efficaces qui travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtième année d'Élisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'épée à deux mains pour la rapière[238]: petit fait presque imperceptible, énorme cependant, car il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait quitter l'épée de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre habit noir. En effet, c'est alors le régime féodal qui finit et la vie de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient de finir et le régime démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à deux mains, la lourde armure complète, les donjons féodaux, les guerres privées, le désordre permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et s'effacent dans le passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux Roses. Il ne court plus le danger d'être demain pillé comme riche, après-demain pendu comme traître; il n'a plus besoin de fourbir son armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans toute l'Europe, a mis la paix dans la société[240], et avec la paix paraissent les arts utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa bourgade, peut prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va transformer.
[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.]
[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,» les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le diable.»]
[Footnote 239: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres de la famille Paston, publiées par John Fen.]
[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne, Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt, par l'établissement des républiques et des principautés.]
Vers la fin du quinzième siècle[241], le branle est donné; le commerce et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si énormément que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est pris pour les pâturages[242],» et que dès 1553 quarante mille pièces de drap sont exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà l'Angleterre telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, toute verte, coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, manufacturière, opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien l'agriculture, qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doublé. Ils multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le tiers des marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas, les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et la décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine[246]. La ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et bourdonner par tout l'univers.
[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.]
[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford. Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de Manchester.)]
[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.]
[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377 à 1583, de 2 millions et demi à 5 millions.]
[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.]
[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre l'Armada.