Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 20

Chapter 203,105 wordsPublic domain

Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis; du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée. Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances. Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore. Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.

[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de Stace.]

[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»]

Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du _Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son _Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,» et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes, d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas; elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient, sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur. En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient. C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas; lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower, Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles, beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.

VIII

C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de chaque oeuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur coeur et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures. Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.

Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite, si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme, ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur humain n'a pu égaler que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse, par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.

[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir maniés.]

Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment compliquée et subtile, oeuvre suprême du mysticisme oriental et de la métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait rester dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être porté dans le champ de l'action. «Si[220] la divine essence a engendré le Fils ou a été engendrée par le Père.--Pourquoi les trois personnes ensemble ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs déterminent les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la nature.--Comment les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et ne pas la déterminer.--Si les esprits créés sont locaux et circumscriptibles.--Si Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» Voilà les idées qu'ils remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en main la chimère grandit, ouvre davantage ses vastes ailes ténébreuses[221]. «Si Dieu peut faire que le lieu et le corps étant conservés, le corps n'ait point de position, c'est-à-dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilité d'être engendré est une propriété constitutive de la première personne de la Trinité.--Si l'identité, la similitude et l'égalité sont en Dieu des relations réelles.» Duns Scott distingue trois matières: la matière premièrement première, la matière secondement première, la matière troisièmement première; selon lui, il faut franchir cette triple haie d'abstractions épineuses pour comprendre la production d'une sphère d'airain. Sous un tel régime, l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas lui-même examine «si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices, si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la consécration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu l'usage du libre arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un autre.» Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il cherche «si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un animal véritable; si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu en même temps qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence tous les enfants auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est là qu'aboutit le docteur le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du moyen âge. Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés, parce qu'ils s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui barre toutes les issues; nul moyen d'échapper; après cent tours et cent efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés; Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création personnelle, oeuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine. Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.

[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre classique du moyen âge.]

[Footnote 221: Duns Scott, éd. 1639.]

[Footnote 222:

Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva? Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes fuissent nati in sexu masculino? Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina? Utrum martyribus aureola debeatur? Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo? Utrum remanserit virgo post partum? Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à ces deux dernières questions. (Saint Thomas, _Summa Theologica_, édition de 1677.)]

Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde. Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement; ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour s'éteindre dans les radotages et le néant.

Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire? On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui importent les pauvretés de la littérature française et imitent des imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième fois le même songe, et se font enseigner par la déesse Sapience l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence latine, ces gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à mettre en manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.

[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.]

Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,» comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, _Confessio amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour. Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste. Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur la philosophie d'Aristote, un traité de politique, une kyrielle de légendes antiques et modernes ramassées dans les compilateurs, gâtées au passage par la pédanterie de l'école et l'ignorance du siècle. C'est une charretée de décombres scolastiques; le cloaque s'écroule sur ce pauvre esprit, qui de lui-même était coulant et limpide, mais qui, maintenant obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, de débris rapportés de tous les coins du monde, ne se traîne plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un des plus savants hommes de son temps[225], suppose «que le latin fut inventé par la vieille prophétesse Carmens; que les grammairiens Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent sa syntaxe, sa prononciation et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs de l'éloquence et de la rhétorique par Cicéron; puis enrichi de traductions d'après l'arabe, le chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après beaucoup de travaux d'écrivains célèbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, poëte des amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse apprit la rhétorique de Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolémée et la philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si interminablement traîné dans les redites, dans le plus minutieux détail, garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux collés sur son Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers jusqu'à la vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vérité, tout esprit est dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office est de répéter, que c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique a érigé en reine la lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.

[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de 1393. _Histoire de Rosiphèle_. _Ballades_.]

[Footnote 225: Warton, II, 225.]

[Footnote 226: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus poétique, la description de la couronne du soleil.]