Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 19

Chapter 194,036 wordsPublic domain

In every house he began to por and prie, And beggid mele, and chese, or ellis corne.... «Yeve us a bushell whete, or malte or rey, A Godd'is Kichel, or a trip of chese. Or ellis what ye list, I may not chese, A Godd'is half-penny, or a masse penny, Or yeve us of your brawn, if you have any, A dagon of your blanket, leve Dame, Our sustir dere, lo, here I write your name.»... .... And whan he was out at the dore anon, He playned away the namis everichone. .... «God wote, quod he, laboured have I full sore, And specially for thy salvacion, Haw I said many precious orison. I have this day ben at your chirche at messe.... And there I saw our Dame, ah, where is she?» The Frere arisith up full curtisly, And her embracith in his armie narrow, And kissith her swetely and chirkith as a sparow.... «Thankid be God that you have soul and life, Yet sawe I not this day so faire a wife In alle the whole chirche, so God me save.... I woll with Thomas speke a litil throwe, These curates ben full negligent and slowe To gropin tenderly a man 'is conscience.... Now, Dame, quod he, je vous die sans dout, Have I not of a capon but the liver, And of your white bred but a shiver, And aftir that a rostid pigg'is hedde, (But I n'old for me that no beste were dedde,) Than hadde I ynow for my suffisaunce. I am a man of litil sustenaunce, My spirit hath his fostring in the Bible. My bodie is so redie and penible To wakin, that my stomach is distroied. I praye you, Dame, that ye be nought annoied!».... «Now, sir, quod she, but one word er I go, My child is dedde within these wekis two.»-- «--His dethe I saw by revelatioune, Sayid this Frere, at home in our dortour, I dare well saye, that within half an hour, After his dethe, I saw him bore to blisse In my visioune, so God my soule wisse. So did our sexton and our Fermetere That have ben true Freris these fifty yere. And up I rose and alle our covent eke With many a tere trilling on our cheke.... Te Deum was our song and nothing elses.... For, sir and dame, trustith ye me right well, Our orisouns ben more effectuell, And more we se of Crist'is secret things Than borell folk, albeit they were kings. We live in poverty and abstinence And borell folk in richesse and dispence.... Lazar and Dives livid diversly, And diverse guerdons haddin they thereby....»]

[Footnote 207: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (_le Moine chez le menuisier_).]

La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse et la dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils eurent des récompenses différentes.»--Là-dessus il lâche tout un sermon en style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé répond qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de moines, et que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux, l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa chose, dans son pot-au-feu[208]: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher d'autres médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion. Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites, mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose, lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée. Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»--Puis il recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde, machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations, pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas, avec votre permission, il priverait le monde du soleil.» À la fin, Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.

[Footnote 208:

The frere answerde: «O Thomas, dost thou so? What nedith the diverse freris to seche? What nedith him, that hath a parfit leche, To sechin othir lechis in the toune? Your inconstance is your confusioune. Hold you me then and eke alle our covent To prayin for you insufficient? Thomas, that jape no is not worth a mite, Your maladie is for we have to lite. A, yeve that covent four and twenty grotes, And yeve that covent half a quarter otes, And yeve that frere a peny', and let him go: Nay, nay, Thomas, it may be nothing so. What is a farthing worth partie in twelve? Lo! eche thing that is onid in himselve Is more strong, than when it is so yskattered; Thomas, of me thou shalt not be yflattered: Thou woldist have our labour all for nought. .... And yet, God wol, unnethe the fundament Parfourmid is, ne of our pavement There is not yet a tile within our wones, By God, we owin fourtie pound for stones, Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle, For ellis mote we alle our bokes selle, And if men lak our predicatioune, Than goth this world all so destructioune. For who so fro this world wold us bereve, So God me savin, Thomas, by your leve, He wold bereve out of this world the sonne.» (_The Sompnour's tale._)]

Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit, gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines, huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier raillé par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. «Tu te vantes de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont toujours ensemble. Écoutez plutôt l'histoire[210] de ce moine qu'un ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan. Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève ta queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des moines.--Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.

[Footnote 209:

This frere ybosti that he knowith hell, And God it wat that it is litil wonder, Freris and Fendis gon but little asonder. For parde, ye han ofte time here tell How that a Frere ravishid was to hell In spirit onis by a visioune, And as an Angel led him up and doune To shewin him the peynis that were there.... And unto Sathanas ladd he him doune. «And now hath Sathanas, said he, a taile Brodir than of a Carike is the saile. Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he, Shew forth thyn erse, and let the Frere se, Where is the nest of Freris in this place.» And er that half a furlong wey of place, Right so as bees swarmin out of a hive, Out of the Devil's erse they gan to drive, Twenty thousand Freris all on a rout, And throughout Hell they swarmid all about, And come agen as fast as they might gon, And into his erse they crepte everichone; He clapt his taile agen, and lay full still.

(_The Sompnour's prologue._)]

[Footnote 210: _The Sompnour's prologue_.]

VII

Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle, et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action; ses dehors manifestent les particularités personnelles et incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles, il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier, huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge, chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui. Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui, lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle, et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.» Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail, émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]» jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil, et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie dans le sirop.

[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un précurseur de Cervantès.]

[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]

[Footnote 213:

--Though that he was worthy he was wise; And of his port, as meke as is a mayde: He never yet no vilainie ne sayde, In all his lif, unto no manere wight, He was a veray parfit gentil knight.]

[Footnote 214:

With him, ther was his sone, a yonge Squier, A lover, and a lusty bacheler; With lockes crull as they were laide in presse, Of twenty yere of age he was, I gesse. Of his stature he was of even lengthe; And wonderly deliver, and grete of strengthe, And he hadde be, somtime, in chevachie In Flaundres, in Artois, and in Picardie, And borne him wel, as of so litel space, In hope to standen in his ladies grace. Embrouded was he, as it were a mede All full of freshe floures, white and rede. Singing he was, or floyting all the day: He was as freshe as is the moneth of May. Short was his goune, with sleves long and wide. Wel coude he sitte on hors, and fayre ride, He coude songes make, and wel endite; Juste and eke dance; and wel pourtraie and write: So hote he loved, that by nightertale He slep no more than doth the nightingale, Curteis he was, lowly and servisable; And carf before his fader at the table.]

[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.]

[Footnote 216:

Ther was also a Nonne, a Prioresse, That of hire smiling was full simple and coy; Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy; And she was cleped Madame Eglentine. Ful wel she sange the service devine, Entuned in hire nose ful swetely; And Frenche she spake ful fayre and fetisly, After the scole of Stratford atte Bowe, For Frenche of Paris was to hire unknowe. At mete was she wele ytaughte withalle; She lette no morsel from her lippes falle, Ne wette hire fingres in hir sauce depe. Wel coude she carie a morsel, and wel kepe, Thatte no drope ne fell upon hire brest. In curtesie was sette ful muche hire lest. Hire over-lippe wiped she so clene, That in her cuppe was no ferthing sene Of grese, whan she dronked hadde hire draught. Ful semely after hire mete she raught. And sikerly she was of grete disport, And ful plesant, and amiable of port, And peined hire to contrefeten chere Of court, and ben estatelich of manere, And to ben holden digne of reverence. But for to speken of hire conscience, She was so charitable and so pitous, She wolde wepe if that she saw a mous Caughte in a trappe, if it were ded or bledde. Of smale houndes hadde she, that she fedde With rosted flesh, and milk, and wastel brede. But sore wept she if on of hem were dede, Or if men smote it with a yerde smerte: And all was conscience and tendre herte. Ful semely hire wimple ypinched was, Hire nose tretis; hire eyen grey as glas; Hire mouth ful smale, and thereto soft and red; But sikerly she hadde a fayre forehed. It was almost a spanne brode I trowe; For hardily she was not undergrowe, Ful fetise was hire cloke, as I was ware. Of smale corall aboute hire arm she bare A pair of bedes, gauded all with grene; And thereon heng a broche of gold ful shene, On whiche was first ywriten a crouned A, And after, _Amor vincit omnia_. Another Nonne also with hire hadde she, That was hire chapelleine, and Preestes thre.]

Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art. Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier. L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession, mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante, le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la châsse du bon saint de Cantorbéry.

Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là. Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure, selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.» Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage, les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son portrait du bon curé.