Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 18

Chapter 184,023 wordsPublic domain

And as I sat the birdis herkening thus, Methought that I herd voicis suddainly The most swetist and most delicious, That ever any wight, I trow trewly, Herdin in ther life, for the armony And swete accord was in so gode musike, That the voicis to angels most were like.

At the last out of a grove evin by (That was right godely and pleasaunt to sight) I se where there came singing lustily A world of ladies, but to tell aright Ther beauty grete, lyith not in my might, Ne ther array; nevirtheless I shall Tell you a part, tho I speke not of all.

The surcots white of velvet well fitting They werin clad, and the semis eche one, As it werin a mannir garnishing, Was set with emeraudis one and one By and by, but many a riche stone Was set on the purfilis out of dout Of collours, sleves, and trainis round about;

As of grete pearls round and orient, And diamondis fine and rubys red, And many other stone of which I went The namis now; and everich on her hede A rich fret of gold, which withouten drede Was full of stately rich stonys set, And every lady had a chapelet

On ther hedis of braunches fresh and grene, Lo well ywrought and so marvelously, That it was a right noble sight to sene, Some of laurir, and some full plesauntly Had chapelets of wodebind, and sadly Some of agnus werin also.... (_The Flour and the Leafe_.)]

Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges, d'autres avec une belle lumière verte.»

[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.]

Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or, des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux pieds de leur reine.

De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata. Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse, les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté première. Puis tout disparut comme un songe.

La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille et s'en revint.

Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse, et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.

Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend:

Là je m'assis parmi les belles fleurs, Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux Où toute la nuit ils s'étaient reposés. Ils étaient si joyeux de la lumière du jour! Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.

--Ils savaient tous ce service par coeur. Il y avait mainte aimable note. Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés, Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir; Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.

--Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes; Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe, Et toujours deux à deux, ensemble, Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année, En février, le jour de saint Valentin.

--Et la rivière près de laquelle j'étais assis, Faisait un tel bruit en coulant, Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux, Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie Qui pût être entendue par aucun homme.

[Footnote 195:

There sat I down among the faire flouris And saw the birdes tripping out of ther bowris, There as they restid 'hem had al night, They were so joyful of the day 'is lyght, They began of Maye for to done honouris.

They coudin wel that service all by rote, And there was many a full lovely note, Some songin loude as they had yplained, And some in other manir voice yfained And some songin al out with the ful throte.

The proynid 'hem and madin 'hem right gay, And daunsidin, and leptin on the spray, And evirmore were two and two in fere, Right so as they had chosin 'hem to yere, In Feverere, on saint Valentine's day.

And the rivir whiche that I sat upon, It madin soche a noise, as it ron, Accordaunt with the birdis armony, The thought that it was the best melody That migtin ben yherde of any mon....

For love and it hath do me mochil wo.-- --Ye hath it? use (quod she) this medicine, Every day this maie or that thou dine Go lokin upon the freshe Daisie, And though thou be for woe in poinct to die, That shall full gretly lessen the of thy pine.

And loke alwaie that thou be gode and true, And I woll sing one of the songis newe, For love of the, as loude as I may crie, And then the began this songe full hie: «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»]

Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant souffrir comme lui.

«Eh bien, dit-il, use de ce remède: Chaque jour, en ce beau mois de mai, Va regarder la fraîche marguerite, Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir, Cela adoucira grandement ta peine.

--N'oublie jamais d'être fidèle et bon, Et je chanterai une des chansons nouvelles, Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.» Puis il commença bien haut la chanson: «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»

C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque. S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries, de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_, et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante, les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout. Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible, et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat, avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut! laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime, on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas...., pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec le plaisir.

[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: différence de l'amour-goût et de l'amour-passion.]

[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable maison de commerce Bonneau et Cie.]

[Footnote 198: And gode thrift (Troïlus) had full oft.]

[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le Testament de l'Amour_.]

VI

D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas, il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus affairé qu'homme au monde.--Et cependant il paraissait plus affairé qu'il n'était[201].»--Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont, sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail et rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»--Le quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath, veuve de cinq maris «sans plus[202].» Personne, dans toute la paroisse, qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue! Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé, comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte, admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois, et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée[203]: «Dieu nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a «bien su le comprendre.»--«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas? Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! Bienvenu sera le sixième quand il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent vivre parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du mariage.... Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a les franchises de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage aussi médicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odyssée de mariages. L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait par quel art on les dompte et raconte comment elle les persécutait de ses jalousies, de ses soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle donnait et recevait, comment le mari, maté par la continuité de la tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou et tournait la meule domestique en baudet conjugal et résigné[204]. «Je les faisais frire dans leur propre graisse, de colère et de jalousie. J'allais me promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'était pour surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais point épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! j'ai été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme est dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première fois à l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la jambe si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il était vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et belle, et riche, et _jeune_ et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint plus heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux perpétuels sujets de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du mariage la satire de la religion.

[Footnote 200: _Le Poirier_, _le Berceau_ sont parmi les _Contes de Cantorbéry_.]

[Footnote 201:

Nower so besy a man as he ther n'as, And yet he semed besier than he was....

His wallet lay beforne him in his lappe, Bret-ful of pardon come from Rome al hote....

Everich, for the wisdom that he can, Was shapelich for to be an alderman. For catel hadden they ynough and rent, And eke hir wives wolde it wel assent....]

[Footnote 202:

Bold war hire face, and fayre and red of hew, She was a worthy woman all hire live; Housbandes at the chirche dore had she had five, Without other compagnie in youthe.... In all the parish wif ne was ther non, That to the offring before hire shulde gon, And if ther did, certain so wroth was she, That she was out of alle charitee....]

[Footnote 203:

God bad us for to wex and multiplie, That gentil text can I wel understond; Eke wel I wot, he sayed that min husbond, Shuld leve fader and moder, and take to me; But of no noumbre mention made he, Of bigamie or of octogamie; Why should men than speke of it vilanie? Lo here the wise king Dan Salomon, I trow he hadde wives mo than on, (As wolde God it leful were to me To be refreshed half so oft as he) Which a gift of God had he for all his wives?.... Blessed be God that I hav wedded five. Welcome the sixthe whan that ever he shall. Christ spoke to hem that wold live parfitly And Lordlings (by your leve) that am not I. I wol bestow the flour of all myn age, In th' actes and the fruit of mariage.... And husband wol I have, I wol not lette, Which shall be both my dettour and my thrall, And have his tribulation withall Upon his flesh, while that I am his wif.]

[Footnote 204:

For as an horse I couth both bite and whine, I couth compleine though I were in the gilt.... I pleinid first, and so was our war stint. They were full glad t' excusin them full blive Of what they agilt nevir in their live.... I swore that all my walking out by night Was for to espy wenchis that he dight.... For though the Pope had sittin him beside, I wold not sparin them at their owes bord.... But certainly I madin folk soche chere That in his own grese made I him to frie For angir and for very jalousie. By God, on erth I was his Purgatory, For which I hope his soule is now in glory.... And Jenkin eke our clerk was one of tho, As help me God, whan that I saw him go Aftir the bere, methought he had a paire Of leggis and of fete so clene, so faire, That all my hert I gave unto his hold. He was, I trow, but twenty winter old, And I was forty, if I shall say sothe ... As help me God, I was a lusty one, And faire, and rich, and yong, and well begone.]

Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnes auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les hôpitaux. Il n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle racaille. Allons confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On ne gagne honneur et profit que chez eux.--Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il est homme expert, il écoute la confession d'un air agréable et doux; son absolution est tout aimable; pour les pénitences, il est accommodant. Il suffit qu'on lui donne «bonne pitance.» «Car donner aux pauvres frères, c'est signe qu'un homme est bien confessé.» Des méchants répandront le bruit que le pénitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure calomnie. Il y a des gens sincèrement touchés de leurs fautes qui pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pénitent, bien confessé, bien affligé, bien disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.

[Footnote 205:

A Frere there was, a wanton and a merry.... Full wele beloved and familier was he With Frankeleins all over his contre, And with the worthie women of the towne.... Full swetely herde he their confessioune, And plesaunt was his absolutionne. He was an esy man to give pennaunce, Ther as he wist to have a gode pittaunce; For unto a pore order for to give Is a signe that a man is wel yshrive.... He knewe the tavernes wel in every toun, And every hostiler and tapistere, Better than a Lazere and a begger.... It is naught honest, it may not avaunce, For to have deling with suche base poraille, But alle with rich and sellers of vitayle.... For many a man so herde is of his herte, That he may not wepe, although him sore smert; Therefore instede of weping and prayers, Man mote give silver to the poor Freres. (_Prologue des Contes de Canterbury._)]

Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison, tendant sa besace[206]. «Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez, nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère soeur (tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du boeuf, ou tout ce que vous trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en a un sur lequel il compte. Il a réservé, pour la fin de sa tournée, Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et malade; voilà un excellent fruit à sucer et à pressurer. «Que j'ai eu de peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta santé d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à la messe, j'ai vu la dame de céans. Où donc est-elle?»--La dame rentre. Il se lève courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la presse dans ses bras bien étroitement et doucement la baise, et gazouille comme un moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus bénin, avec des inflexions de voix caressantes, il la complimente. «Grâces soient rendues à Dieu qui vous a donné l'âme et la vie, je n'ai point vu aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, Dieu me sauve!» N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici il est chez un fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les compliments expédiés, il pense au solide et demande à la dame de le laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir de l'état de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour sonder délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et finit par un soupir[207].

[Footnote 206: