Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 17
With him ther wenten knightes many on. Som wol ben armed in a habergeon, And in a brest plate, and in a gipon; And some wol have a pair of plates large; And some wol have a Pruce sheld or a targe, Som wol ben armed on his legges wele And have an axe, and som a mace of stele.... There maist thou se coming with Palamon Licurge himself, the grete king of Trace: Blake was his berd and manly was his face. The cercles of his eyen in his hed They gloweden betwixen yelwe and red, And like a griffon loked he about, With kemped heres on his browes stout. His limmes gret, his braunes hard and stronge, His shouldres brode, his armes round and longe And as the guise was in his contree, Ful highe upon a char of gold stood he, With foure white bolles in the trais. Instede of cote-armure on his harnais, With nayles yelwe and bright as any gold, He hadde a beres skin, cole-blake for old. His longe here was kempt behind his bake, As any ravenes fether it shone for blake. A wreth of gold arm gret, of huge weight Upon his hed sate ful of stones bright, Of fine rubins and diamants. About his char ther wenten whit alauns, Twenty and mo, as gret as any stere, To hunten at the leon or the dere. And folwed him with mosel fast ybound, Colered with gold and torettes filed round. A hundred lordes had he in his route, Armed full wel, with hertes sterne and stout. With Arcita, in stories as man find, The gret Emetrius the king of Inde, Upon a stede bay, trapped in stele, Covered with cloth of gold diapred wele, Came riding like the God of armes Mars. His cote-armure was of a cloth of Tars, Couched with perles, white, round and grete. His sadel was of brent gold new ybete; A mantelet upon his shouldres hanging Bret-ful of rubies red, as fire sparkling. His crispe here like ringes was yronne, And that was yelwe and glitered as the sonne. His nose was high, his eyen bright citrin, His lippes round, his colour was sanguin,... And as a leon he his loking caste. Of five and twenty yere his age I caste. His berd was well begonnen for to spring; His vois was as a trompe tundering. Upon his hed he wered of laurer grene A gerlond fresshe and lusty for to sene. Upon his hond he bare for his deduit An egle tame, as any lily whit. An hundred Lordes had he with him there, All armed save hir hedes in all hir gere, Ful richely in alle manere thinges.... About this king there ran on every part Ful many a tame leon and leopart.]
Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford, un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier: tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus, Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine, il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus avides d'amusement et de nouveauté.
[Footnote 184:
For trewely comfort ne mirthe is non, To riden by the way domb as the ston.]
IV
Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux, des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne s'assouvissent que par l'entassement et l'éblouissement. Lorsque vous regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même un mouvement de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour faire place aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le prodigieux élan des colonnettes grêles, les sinuosités frêles des arceaux, tout menace; l'appui s'est retiré pour faire place à l'ornement. Sans le placage extérieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer, l'édifice aurait croulé au premier jour; tel qu'il est, il se défait de lui-même; et il faut entretenir sur place des colonies de maçons pour combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient à suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumière diaprée sur les stalles sculptées du choeur, sur l'orfévrerie de l'autel, sur les processions de chappes damasquinées et rayonnantes, sur le fourmillement des statues étagées; et dans ce jour violet, sous cette pourpre vacillante, parmi ces flèches d'or qui percent l'ombre, l'édifice entier ressemble à la queue d'un paon mystique. Pareillement la plupart des poëmes du temps sont dénués de fond; tout au plus une moralité banale leur sert d'étai; en somme, le poëte n'a songé qu'à étaler devant nous l'éclat des couleurs et le pêle-mêle des formes. Ce sont des rêves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu'à la Renaissance. Mais l'étalage, est splendide. Chaucer est transporté en songe dans un temple de verre[185] où sur les murs sont figurées en or toutes les légendes d'Ovide et de Virgile, défilé infini de personnages et d'habits, semblable à celui qui sur les vitraux des églises occupe alors les yeux des fidèles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane près du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'élan de la foudre et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des étoiles, pour le déposer ensuite devant le palais de la Renommée, palais resplendissant, bâti de béril avec des fenêtres luisantes et des tourelles dressées, et posé au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le côté du sud était couvert par les noms gravés d'hommes fameux, mais le soleil les fondait sans cesse. Du côté du nord, les noms, mieux protégés, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des ménestrels et des jongleurs avec Orphée, Arion et les grands joueurs de harpe, puis derrière eux des myriades de musiciens avec des cors, des flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophètes. Il entre, et, dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée de perles, sur un trône d'escarboucle, il voit assise une femme, «une grande et noble reine», parmi une multitude infinie de hérauts, dont les surtouts brodés portent les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des instruments et de la mélodie céleste que font Calliope et ses soeurs. De son trône jusqu'à la porte s'étend une file de piliers où se tiennent debout les grands historiens et les grands poëtes, Josèphe sur un pilier de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, «le clerc de Vénus», sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut que les autres, Homère, et aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition troublée vient gâter l'invention pittoresque, où le badinage fréquent atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et son lecteur se sont figuré pendant une demi-heure des salles parées, des foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingénieux a coulé par-dessous la vapeur diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à suivre; c'en est assez, ils se sont amusés de leurs illusions fugitives et ne demandent rien au delà.
[Footnote 185: _The House of Fame_.]
V
À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].» Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque, exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer, demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura pour lui l'affection d'une soeur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs par le froid de la nuit--fermées, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par rangées sous son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son coeur s'épanouit de joie. Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!
Et comme le jeune rossignol étonné, Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson, S'il entend la voix d'un pâtre, Ou quelque chose qui remue dans la haie, Puis, rassuré, il déploie sa voix, Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé, Ouvrit son coeur et lui dit sa pensée[188].
[Footnote 186: André le chapelain, en 1170.]
[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_; _ballades_; _the court of love_, peut-être aussi, _the assemble of ladies_, et _la belle dame sans merci_.]
[Footnote 188:
And as the new abashed nightingale, That stinteth first, whan she beginneth sing, Whan that she heareth any heerdes tale, Or in the hedges any wight stearing, And after siker doeth her voice outring: Right so Creseide, whan that her drede stent, Opened her herte, and told him her entent. (Liv. III.)]
Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:
La voix changée, de pure crainte, Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne, Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge, Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée, Les yeux baissés, la contenance humble et soumise, Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher coeur[189]!
[Footnote 189:
In chaunged voice, right for his very drede, Which voice eke quoke, and thereto his manere, Goodly abashed, and now his hewes rede, Now pale, unto Creseide his ladie dere, With look doun cast, and humble iyolden chere, Lo, the alderfist word him astart Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!» (Liv. III.)]
Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité. Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu. Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un rossignol:
Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour, Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée? Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime; Car je suis justement ainsi dans la droite vie, Pour fuir toute sorte de vice et de péché. Elle me mène si bien à la vertu Que de jour en jour ma volonté s'amende. Et celui qui dit qu'aimer est un vice Est envieux, novice tout à fait Ou, par sécheresse, impuissant à aimer. Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance, Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin Mon cher coeur, mon fidèle chevalier, À qui mon coeur s'est si fort attaché, Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]!
[Footnote 190:
Whom should I thanken but you, God of Love, Of all this blisse, in which to bathe I ginne? And thanked be ye, Lorde, for that I love, This is the right life that I am inne To flemen all maner vice and sinne. This doeth me so to vertue for to entende That daie by daie I in my will amende.... And who says that for to love is vice,.... He either is envious, or right nice, Or is unmightie for his shrewdness To loven.... But I with all mine herte and all my might, As I have said, woll love unto my last My owne dere herte, and all mine owne knight, In whiche mine herte growen is so fast, And his in me, that it shall ever last. (Liv. II.)]
Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle, elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus rien.
Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!» Et il répondit: «Cresside, ma dame, Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée. «Oui, mon coeur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»; Et là-dessus elle soupira péniblement. Il se mit à la ranimer comme il put, Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent. À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air Revint dans son triste sein. Mais enfin, quand ses yeux regardèrent De côté, alors elle aperçut l'épée Qui était nue; et de peur se mit à crier. Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée. Et Troïlus alors lui en dit la cause, Et comment de son épée il se serait tué. Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder Et à le serrer étroitement dans ses bras, Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action! Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]!
[Footnote 191:
But as God would, of swough she abraide And gan to sighe, and Troïlus she cride, And he answerde: «Lady mine, Creseide, Live ye yet?» And let his swerde doun glide: «Ye, herte mine, that thanked be Cupide» (Quod she), and there withal she sore sight, And he began to glade her as he might.
Took her in armes two and kist her oft, And her to glad, he did al his entent, For which her gost, that flickered ale a loft, Into her woful herte agen it went: But at the last, as that her eye glent Aside, anon she gan his sworde aspie, As it lay bare, and began for feare crie.
And asked him why he had it out drawn, And Troïlus anon the cause her told, And how himself therwith he wold have slain, For which Creseide upon him gan behold, An gan him in her armes faste fold And said: «O mercy God, lo which a dede! Alas, how nigh we weren bothe dede!» (Liv. IV).]
Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et bien-aimée?--Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?--Où sont ses bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où il apercevait le jour.
[Footnote 192:
«Where is my owne lady lefe and dere? Where is here white brest, where is it, where? Where been her armes, and her eyen clere That yesterday this time with me were?...» Nor there nas houre in all the day or night, Whan ne was ther as no man might him here, That he ne sayd: «O lovesome lady bright, How have ye faren sins that ye were there? Welcome ywis mine owne lady dere!...» Fro thence-forth he rideth up and doune, And every thing came him to remembraunce, As he rode forth by the places of the toune, In which he whilom had all his pleasaunce: «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce, And in that temple with her eien clere, Me caught first my right lady dere. And yonder have I herde full lustely My dere herte laugh, and yonder play Saw her ones eke full blissfully, And yonder ones to me gan she say: «Now, good sweete, love me well, I pray.» And yonde so goodly gan she me behold, That to the death mine herte is to her hold....
«And at the corner in the yonder house, Herde I mine alderlevest lady dere, So womanly, with voice melodiouse, Singen so wel, so goodly and so clere, That in my soul yet me thinketh I here The blissful sowne, and in that yonder place, My lady first me toke unto her grace.» (Liv. V.)]
Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où «l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais, ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner autour des fleurs.
Et comme je regardais ce bel endroit, Soudainement je crus respirer une si douce odeur D'églantier, que certainement Il n'y a point, je crois, de coeur au désespoir, Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises, Qui n'eût eu bientôt consolation S'il eût une fois senti cette douce odeur.
Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux, J'aperçus le plus beau néflier Que j'eusse jamais vu dans ma vie, Aussi rempli de fleurs que cela peut être, Et dessus un chardonneret qui sautait joliment De branche en branche, et, à son caprice, mangeait Çà et là les boutons et les douces fleurs.
--Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux, Il me sembla que j'entendais soudainement des voix, Les plus douces et les plus délicieuses Que jamais homme, je le crois vraiment, Eût entendues de sa vie; car leur harmonie Et leur doux accord faisaient une si excellente musique, Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193].
[Footnote 192-A:
When shouris sote of rain descendid soft, Causing the ground, felè times and oft, Up for to give many a wholesome air, And every plain was yclothid faire
With newè grene, and makith smalè flours To springen here and there in field and mede, So very gode and wholesome be the shours, That they renewin that was old and dede In winter time, and out of every sede Springeth the herbè, so that every wight Of this seson venith richt glad and light....
In which (grove) were okis grete, streight as a line, Under the which the grass so freshe of hew Was newly sprong, and an eight fote or nine Every tre well fro his fellow grew, With braunchis brode, ladin with levis new, That sprongin out agen the sonne shene, Some very red, and some a glad light grene....]
[Footnote 193:
And I, that all these plesaunt sightis se, Thought suddainly I felt so swete an air Of the Eglentere, that certainly There is no hert (I deme) in such dispair Ne yet with thougtis froward and contraire So overlaid, but it should sone have bote, It it had onis felt this savour sote.
And I as stode, and cast aside mine eye, I was ware of the fairist medler tre, That evir yet in all my life I se, As full of blossomis as it might be; Therein a goldfinch leping pretily From bough to bough, and as him list, he ete Here and there of buddis and flouris swete....