Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
Part 16
«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses membres.--Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.--Il nous a interdit ce nom de maître;--tous les maîtres sont faux et méchants.» Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée, celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther, ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête, va enfin trouver une voix.
[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_, etc.]
[Footnote 170: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus talentum supernum.]
[Footnote 171: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface, édition d'Oxford.]
[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2.
Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro verrey undirstondyng of holy writ.]
[Footnote 173: 1395.]
[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.]
Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau, l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà. Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle grande oeuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique; mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine française et de ses modèles étrangers.
[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.
«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»]
[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.]
CHAPITRE III.
La nouvelle langue.
I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde société féodale.
II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de l'architecture et de la littérature.
III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour sensuel.--_Troïlus et Cressida_.
IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.
V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont contemporains.--_Prologue des Contes de Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il est isolé.
VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les idées générales ont péri sous la philosophie scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en Espagne.--Extinction de la littérature anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes didactiques.--Rédacteurs de moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée triste du hasard et de la misère humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme et de la Renaissance.
I
Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action. Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi, mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique, disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres. Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens, leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur portrait.
[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.]
II
Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie: l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte; l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société; l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige, s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.
Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie. Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle, second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit. Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»
[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.]
[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le roi Richard II.]
III
En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux, entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes, toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux, l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs; tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de son récit.
Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux, rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière, sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier, d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise, d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace, «aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges, noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête, lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs, derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs tournois.
[Footnote 180:
The statue of Venus glorious for to see Was naked fleting in the large see, And fro the navel down all covered was With wawes grene, and bright as any glas. A citole in hire right hand hadde she, And on hire hed, ful semely for to see, A rose gerlond fresshe, and wel smelling, Above hire hed hire doves fleckering.]
[Footnote 181:
First on the wall was peinted a forest, In which there wonneth neyther man ne best, With knotty knarry barrein trees old Of stubbes sharpe and hidous to behold; In which there ran a romble and a swough, As though a storme shuld bresten every bough. And downward from an hill under a bent, Ther stood the temple of Mars armipotent, Wrought all of burned stele, of which th' entree Was long and streite, and gastly for to see. And therout came a rage and swiche a vise, That it made all the gates for to rise. The northern light in at the dore shone, For window off the wall ne was none, Thurgh which men mighten any light discerne. The dore was all of athamant eterne, Yclenched overthwart and endelong With yren tough, and for to make it strong. Every piler the temple to sustene Was tonne-gret, of yren bright and shene.]
[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]
[Footnote 183: