Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Part 14

Chapter 143,936 wordsPublic domain

S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la forêt verte, et fait en franc coeur la guerre au shérif et à la loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là. «C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale, avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre, c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les attendre.»--L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique, et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se promenant dans la belle forêt--d'entendre les petits oiseaux chanter.» Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes, donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton. Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher, et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant. «Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,--et rester moi-même en arrière!--N'était la peur de faire éclater mon arc,--Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni leur parent,--eût eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux yeomen arrivèrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux heures d'un jour d'été.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire Guy,--ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe, la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,--et sauve tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'oeuvre: «Ce serait une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut de trente pieds,--même un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi toute une longue journée,--toute une longue journée d'été,--jusqu'à ce que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt. «Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage--et j'en rends grâce à mon bâton, non à toi.»--Qui es-tu donc? demande Robin.--«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;--j'ai travaillé longtemps à Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.»--«Grand merci, mon brave, dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libéral;--et si tu veux tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales gourmades les prépare toujours à l'amitié.--C'est ainsi que Robin a essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au manche dans le gosier.»

[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.]

[Footnote 143:

In somer when the shawes be sheyne, And leves be large and longe, Hit is fulle mery in feyre foreste To here the foulys song; To se the dere draw to the dale, And leve the hilles hee, And shadow hem in the leves grene Undur the grene wode tree....

Ah! John, by me thou settest noe store. And that I farley finde: How offt send I my men before, And tarry myselfe behinde?

It is no cunning a knave to ken, And a man but heare him speake; And it were not for bursting of my bowe, John, I thy head wold breake....

He that had neyther beene kythe nor kin, Might have scene a full fayre fight, To see how together these yeomen went With blades both browne and bright.

To see how these yeomen together they fought. Two houres of a summers day Yet neither Robin Hood nor sir Guy Them fettled to flye away.

God haffe mersey on Robin Hodys solle And saffe all god yemanry.]

[Footnote 144: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait sur le communal.]

[Footnote 145:

«O that were a shame, said jolly Robin, We being three and thou but one.» The pinder leapt back then thirty good foot, 'T was thirty good foot and one.

He leaned his back fast unto a thorn, And his foot against a stone And there he fought a long summers day, A summers day so long,

Till that their swords on their broad bucklers Were broke fast unto their hands....]

[Footnote 146:

«I pass not for length, bold Arthur replyed, My staff is of oke so free; Eight foot and a half, it will knock down a calf, And I hope it will knock thee down.»

Then Robin could no longer forbear, He gave him such a knock, Quickly and soon the blood came down, Before it was ten a clock.

Then Arthur he soon recovered himself, And gave him such a knock on the crown, That from every side of bold Robin head, The blood came trickling down.

Then Robin raged like a wild boar, As soon as he saw his own blood: Then Bland was in hast he laid on so fast, As though he had been cleaving of wood.

And about and about, and about they went, Like two wild bores in a chase. Striving to aim each other to maim, Leg, arm, or any other place.

And knock for knock they lustily dealt, Which held for two hours and more, Till all the wood rang at every bang, They plyed their work so sore.

Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood, And let thy quarrel fall; For here we may thrash our bones to mesh, And get no coyn at all.

And in the forest of merry Sherwood, Hereafter thou shalt be free. «God a mercy for nought, my freedom I bought, I may thank my staff, not thee....»

«I am a tanner, bold Arthur reply'd, In Nottingham long I have wrought And if thoul't come there, I vow and swear, I will tan thy hide for «nought.»

«God a mercy, good fellow, said jolly Robin, Since thou art so kind and free; And if thou wilt tan my hide for «nought,» I will do as much for thee.»]

[Footnote 147:

Then Robin took them both by the hands, And danc'd round about the oke tree. «For three merry men, and three merry men, And three merry men we be.»]

X

Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI, exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de coeur et de courage qui empêche les Français de se soulever, et non la pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre, qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers, «occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant, tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston, sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage. C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les voient sont étonnés de leur force de corps et de coeur, «des grandes pièces de boeuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance «horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées. Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier.

[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England. Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.]

[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct batailleur et indépendant. La race française, et en général la race gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.]

[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France 42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau de Jonnès.)]

[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285. Ordonnance de 1378.]

[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cité par _Froude_, I, 20, _History of England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs français avant la bataille d'Azincourt.]

C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi, leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].» Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté! Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques: l'une, oeuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté commune, et toute portée à protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,» aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'Échiquier et d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les oeufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en acheter[156].»

[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition à _jus regale et politicum_.]

[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself, without their assent. The secund may not rule his people by other laws than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non impositions without their own assent.]

[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angliæ_, London, 1599, avec trad. anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui. Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo dominatur.

In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis. Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.

Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non eorum commodum procurare.

Élection du shériff.