Histoire de la Guerre de Trente Ans
Part 7
Dans la lettre de Majesté arrachée par les Bohêmes à Rodolphe II, aussi bien que dans la paix de religion des Allemands, un article important était resté indécis. Tous les droits que la paix de religion assurait aux protestants étaient pour les membres de la diète, pour le souverain, et non pour les sujets; on avait seulement stipulé pour les sujets des États ecclésiastiques une vague liberté de conscience. La lettre impériale de Bohême ne parlait non plus que des seigneurs, membres des états, et des villes royales, dont les magistrats avaient su conquérir des droits égaux à ceux des membres des états. A ces villes seules fut accordée la liberté d'établir des églises, des écoles, et d'exercer publiquement le culte protestant. Dans toutes les autres villes, c'était aux seigneurs dont elles relevaient de statuer quel degré de liberté religieuse ils voulaient permettre aux sujets. Les membres de l'Empire germanique avaient usé de ce droit dans toute son étendue: les séculiers, sans opposition; les ecclésiastiques, auxquels une déclaration de l'empereur Ferdinand contestait ce droit, avaient combattu, non sans fondement, la validité de cette déclaration. Ce qui était _contesté_ dans le traité de paix était _indéterminé_ dans la lettre de Rodolphe; là, l'interprétation n'était pas douteuse, mais il était douteux de savoir si l'on devait l'obéissance; ici, l'interprétation était laissée aux seigneurs. Les sujets des membres ecclésiastiques des états de Bohême croyaient donc avoir le même droit que la déclaration de Ferdinand accordait aux sujets des évêques allemands: ils s'estimaient égaux aux sujets des villes royales, parce qu'ils rangeaient les domaines ecclésiastiques parmi les domaines de la couronne. Dans la petite ville de Klostergrab, qui dépendait de l'archevêque de Prague, et à Braunau, qui appartenait à l'abbé du couvent de ce nom, les sujets protestants osèrent bâtir des églises de leur propre autorité, et en terminèrent la construction malgré l'opposition de leurs seigneurs et même l'improbation de l'empereur.
Cependant, la vigilance des défenseurs s'était un peu ralentie, et la cour crut pouvoir hasarder un coup décisif. Sur un ordre impérial, l'église de Klostergrab fut démolie, celle de Braunau fermée de force, et les bourgeois les plus turbulents furent jetés en prison. Un mouvement général parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on cria à la violation de la lettre de Majesté. Le comte de Thurn, animé par la vengeance et pressé plus encore par son office de défenseur, se montra surtout très-actif pour échauffer les esprits. A son instigation, des députés de tous les cercles du royaume furent convoqués à Prague, pour prendre les mesures nécessaires dans ce danger commun. On convint de rédiger une supplique à l'empereur et d'insister sur l'élargissement des prisonniers. La réponse de l'empereur, déjà très-mal reçue des états parce qu'il ne l'avait pas adressée à eux-mêmes, mais à ses lieutenants, improuvait leur conduite, comme illégale et séditieuse, justifiait par un ordre impérial ce qui s'était fait à Klostergrab et à Braunau, et renfermait quelques passages qu'on pouvait interpréter comme des menaces.
Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fâcheuse impression que cet écrit de l'empereur produisit sur l'assemblée des états. Il leur représenta le danger de tous ceux qui avaient pris part à la supplique et sut les entraîner par la peur et la colère à des résolutions violentes. Les soulever immédiatement contre l'empereur, c'eût été un pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrés à ce but inévitable. Il jugea bon de détourner d'abord leur mécontentement sur les conseillers de l'empereur, et fit répandre, à cet effet, le bruit que l'écrit impérial avait été rédigé à la lieutenance à Prague, et seulement signé à Vienne. Parmi les lieutenants impériaux, le président de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nommé burgrave de Karlstein à la place de Thurn, étaient l'objet de la haine universelle. Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laissé voir assez clairement leurs dispositions hostiles aux membres protestants des états, en refusant seuls d'assister à la séance où la lettre impériale avait été enregistrée dans les statuts de Bohême. Dès lors, on les avait menacés de les rendre responsables de toute atteinte future portée à cet acte, et, depuis, tout ce qui était arrivé de fâcheux aux protestants leur avait été imputé, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs catholiques, nuls ne s'étaient montrés aussi durs que ces deux hommes envers leurs sujets protestants. On les accusait de lâcher des chiens après eux, pour les pousser à la messe, et de les ramener de force au papisme, par le refus du baptême, du mariage et de la sépulture. Il n'était pas difficile d'enflammer la colère de la nation contre deux personnages si détestés, et on les choisit pour victimes du mécontentement universel.
Le 23 mai 1618, les députés, en armes et accompagnés d'une suite nombreuse, se présentèrent au château royal et entrèrent en tumulte dans la salle où les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz, Lobkowitz et Slawata, étaient assemblés. Ils demandèrent d'un ton menaçant, à chacun d'eux, de déclarer s'il avait eu part à l'écrit impérial et s'il y avait donné son assentiment. Sternberg les accueillit avec modération; Martinitz et Slawata répondirent fièrement. Cela décida de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et Lobkowitz, moins haïs et plus redoutés; ensuite Slawata et Martinitz furent saisis, traînés vers une fenêtre et précipités, d'une hauteur de quatre-vingts pieds, dans le fossé du château. On y jeta après eux le secrétaire Fabricius, leur créature à tous deux. Tout le monde civilisé s'étonna, comme de raison, d'une justice si étrange: les Bohêmes alléguèrent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvèrent rien de surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pût se relever, si bien portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance impériale eut le bonheur de choir, l'avait préservée du mal.
On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque exécution, les bonnes grâces de l'empereur; mais c'était là justement que le comte de Thurn avait voulu amener les états. S'ils s'étaient permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un péril encore incertain, l'attente certaine d'un châtiment et le besoin de sûreté, devenu plus pressant, devaient les entraîner bien plus loin encore. En se faisant justice à eux-mêmes d'une façon si brutale, ils avaient fermé toutes les voies à l'irrésolution et au repentir, et il ne paraissait possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'eût pas été commis, il fallait désarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent nommés pour continuer légalement la révolte. On s'empara de toutes les affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reçut le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa à toute la nation bohême une sommation de défendre la cause commune. Les jésuites, que la haine générale accusait d'avoir provoqué jusque-là tous les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les états crurent nécessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette dure décision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le maintien des lois et de l'autorité royale: langage ordinaire des rebelles, jusqu'à ce que la fortune se soit prononcée pour eux.
L'émotion que la nouvelle de cette révolte de Bohême excita à la cour impériale fut loin d'être aussi vive que l'eût mérité une telle provocation. L'empereur Matthias n'était plus cet homme déterminé qui avait pu autrefois aller chercher son roi et son maître au sein de son peuple et le renverser de trois trônes. L'audacieux courage qui l'avait animé dans une usurpation l'abandonna dans une défense légitime. Les Bohêmes révoltés avaient pris les armes les premiers, et il était naturel qu'il armât comme eux. Mais il ne pouvait espérer de renfermer la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les protestants étaient liés entre eux par une dangereuse sympathie: le péril commun de la religion pouvait les réunir tout à coup en une redoutable république. Que pouvait-il opposer à un pareil ennemi, si nos sujets protestants se séparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils pas s'épuiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'était-il pas compromis s'il succombait, et, s'il était vainqueur, qui ruinait-il que ses propres sujets?
Ces considérations disposèrent Matthias et son conseil à l'indulgence et à des pensées de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette indulgence même la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grætz alla jusqu'à féliciter l'empereur d'un événement qui justifierait devant l'Europe entière toutes les violences envers les protestants de Bohême. «La désobéissance, disait-il, l'anarchie et la révolte ont toujours donné la main au protestantisme. Toutes les libertés que Matthias et son prédécesseur ont accordées aux états n'ont eu d'autre effet que d'accroître leurs prétentions. C'est contre l'autorité souveraine que sont dirigées toutes les démarches des hérétiques; c'est par degrés que leur insolence en est venue à cette dernière attaque; bientôt, pour dernier outrage, ils attenteront à la personne de l'empereur. Contre de pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos et d'autorité que sur les ruines de leurs dangereux priviléges, de sûreté pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette secte. L'issue de la guerre était douteuse, il est vrai; mais, si on ne la faisait pas, la ruine était certaine. La confiscation des biens des rebelles suffirait largement aux dépenses, et la terreur des supplices enseignerait, pour l'avenir, aux autres diètes une prompte obéissance.» Pouvait-on blâmer les protestants de Bohême de prendre à temps leurs mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien était-ce seulement contre l'héritier de l'empereur que cette révolte était dirigée, et non contre l'empereur lui-même, qui n'avait rien fait pour justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du trône de Bohême à Ferdinand qu'on saisit les armes, dès le temps du règne de Matthias; mais on voulait, jusqu'à la mort de cet empereur, se tenir dans les bornes d'une apparente soumission.
Cependant la Bohême était en armes, et l'empereur ne pouvait pas même offrir la paix sans armer à son tour. L'Espagne avança de l'argent et promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma généralissime un Néerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, étranger comme lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette armée se mît en mouvement, l'empereur la fit précéder d'un manifeste, pour tenter les voies de la douceur. Il y déclarait aux Bohêmes que la lettre de Majesté était sacrée pour lui; qu'il n'avait jamais rien résolu contre leur religion ou leurs priviléges. Son armement actuel n'était lui-même que la suite nécessaire du leur; aussitôt que la nation aurait posé les armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre clémente manqua son but, parce que les chefs de la révolte jugèrent prudent de cacher au peuple la bonne volonté de l'empereur. Au lieu de cela, ils répandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abusé, en le menaçant de nouvelles Saint-Barthélemy, qui n'existaient que dans leur tête. Toute la Bohême prit part à la révolte, excepté les villes de Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cités, qui étaient en grande partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la défection générale, de rester fidèles à l'empereur, qui leur promit des secours. Mais il ne pouvait échapper au comte de Thurn combien il serait dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur l'entrée du royaume. Avec une prompte résolution, il parut devant Budweiss et Krummau, se flattant que l'épouvante lui livrerait l'une et l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermeté toutes ses attaques.
Alors l'empereur commença à montrer lui-même un peu plus de sérieuse vigueur et d'activité. Bucquoi et Dampierre se jetèrent dans la Bohême avec deux armées et commencèrent à la traiter en pays ennemi. Mais ces deux chefs impériaux trouvèrent le chemin de Prague plus difficile qu'ils ne s'y étaient attendus. Il leur fallut enlever, l'épée à la main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la résistance augmentait à chaque pas, parce que les excès de leurs soldats, pour la plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis à la défection et les ennemis au désespoir. Mais, alors même que ses armées s'avançaient dans la Bohême, l'empereur continuait d'offrir la paix aux états et de se montrer disposé à un accommodement. De nouvelles perspectives qui s'ouvrirent pour les rebelles rehaussèrent leur courage. La diète de Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne du comte de Mansfeld, un défenseur aussi brave qu'inattendu.
Les chefs de l'Union évangélique avaient observé jusque-là les événements de Bohême en silence, mais non en spectateurs oisifs. La Bohême combattait pour la même cause qu'eux et contre le même ennemi: ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de ce peuple, et leur représentèrent sa cause comme l'intérêt le plus sacré pour l'union allemande. Fidèles à ce principe, ils soutinrent le courage des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse les mit en état de remplir à l'improviste cet engagement.
Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le père, Ernest de Mansfeld, officier autrichien plein de mérite, avait commandé quelque temps avec beaucoup de gloire l'armée espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait lui-même ses premières campagnes au service de cette maison, et combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de l'archiduc Léopold, contre la religion protestante et la liberté allemande; mais, gagné insensiblement par les principes de la nouvelle religion, il abandonna un chef intéressé, qui lui refusait le payement des dépenses faites à son service, et il consacra à l'Union évangélique son zèle et son épée victorieuse. Il arriva précisément à cette époque que le duc de Savoie, engagé dans une guerre contre l'Espagne, demanda des secours à l'Union, dont il était l'allié. L'Union lui céda sa nouvelle conquête, et Mansfeld fut chargé de mettre sur pied en Allemagne, pour le duc et à ses frais, une armée de quatre mille hommes. Cette armée était prête à marcher, quand la guerre s'alluma en Bohême, et le duc n'ayant, à ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces troupes à la disposition de l'Union. Rien ne pouvait être plus au gré de celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses alliés de Bohême. Le comte de Mansfeld reçut aussitôt l'ordre de conduire ces quatre mille hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les véritables auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet délivré par les états de Bohême.
Mansfeld parut dans le pays et s'y établit solidement par la prise de la ville forte de Pilsen, fidèle à l'empereur. Le courage des rebelles fut encore relevé par un autre secours, que leur envoyèrent les états de Silésie. Ils engagèrent alors avec les troupes impériales des combats, peu décisifs, mais qui n'en causèrent que plus de ravages et qui furent le prélude d'une guerre plus sérieuse. Afin de ralentir les opérations militaires de l'empereur, on négocia avec lui, et l'on accepta même la médiation offerte par la Saxe; mais, avant que le résultat pût montrer combien on était peu sincère, la mort fit disparaître l'empereur de la scène.
Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait provoquée en renversant son prédécesseur? Était-ce la peine de monter sur le trône de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia l'imprudence par laquelle il l'était devenu. Afin de porter la couronne quelques années plus tôt, il en avait sacrifié toute l'indépendance. Ce que les états, devenus plus puissants lui laissèrent d'autorité, ses propres agnats l'entravèrent par une humiliante contrainte. Malade et sans postérité, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa destinée, et, sous le règne expirant d'un vieillard, ouvrait déjà le sien.
On pouvait regarder comme éteinte avec Matthias la branche régnante de la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien, il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui, faible et sans enfants, avait cédé à la branche de Grætz ses droits à la succession. La maison d'Espagne s'était aussi désistée, dans un pacte secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses prétentions sur les pays autrichiens. C'était en la personne de ce prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche.
Ferdinand eut pour père l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et de Styrie, frère puîné de l'empereur Maximilien II, et pour mère une princesse de Bavière. Comme il avait perdu son père dès l'âge de douze ans, l'archiduchesse sa mère le confia à la garde du duc Guillaume de Bavière, frère de cette princesse, sous les yeux duquel il fut élevé et instruit par les jésuites, à l'université d'Ingolstadt. On imagine aisément quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un prince qui avait renoncé par dévotion au gouvernement. On lui montrait, d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers l'hérésie, et les troubles de leurs États; de l'autre, la prospérité de la Bavière et le zèle impitoyable de ses souverains pour la religion: entre ces deux modèles, on lui laissait le choix.
Préparé dans cette école à devenir un vaillant champion de Dieu, un actif instrument de l'Église, il quitta la Bavière, après un séjour de cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines héréditaires. Les états de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant demandé que leur liberté religieuse fût confirmée avant la prestation de l'hommage, Ferdinand répondit que l'hommage n'avait rien de commun avec la liberté religieuse. Le serment fut exigé et prêté sans condition. Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'entreprise, dont le plan avait été conçu à Ingolstadt, parût mûre pour l'exécution. Avant de manifester son dessein, Ferdinand alla en personne implorer à Lorette la faveur de la Vierge Marie et chercher à Rome, aux pieds de Clément VIII, la bénédiction apostolique.
C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme d'une contrée où il avait pour lui la supériorité du nombre et, de plus, une existence légale, grâce à un acte formel de tolérance que le père de Ferdinand avait octroyé à l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays. Une concession si solennelle ne pouvait être retirée sans danger. Mais aucune difficulté n'effrayait le pieux élève des jésuites. L'exemple des autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient exercé sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de réforme, et l'abus que les états de Styrie avaient fait de leur liberté religieuse, devaient servir de justification à cet acte de violence. Armé d'une loi positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans pudeur aux lois de la raison et de l'équité. Au reste, dans cette injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans cruauté, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une autre, et, en peu d'années, cette oeuvre périlleuse fut achevée, à l'étonnement général de l'Allemagne.
Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le héros et le chevalier de leur Église, les protestants commençaient à se prémunir contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Néanmoins, la proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les États électifs de l'Autriche, et les Bohêmes eux-mêmes le couronnèrent, sous des conditions très-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur le gouvernement de l'empereur, que leurs inquiétudes s'éveillèrent. Diverses pièces, écrites de la main de ce prince, que la malveillance fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses sentiments, portèrent leurs craintes au plus haut degré. Ils furent surtout révoltés d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par lequel Ferdinand assurait à cette couronne le royaume de Bohême, à défaut d'héritiers mâles, sans avoir entendu la nation et sans nul égard au droit qu'elle avait d'élire ses souverains. Les nombreux ennemis que ce prince s'était faits, par sa réforme en Styrie, parmi les protestants en général, lui rendirent auprès des Bohêmes les plus mauvais services; et surtout quelques émigrés styriens, réfugiés en Bohême, et qui avaient apporté dans leur nouvelle patrie un coeur altéré de vengeance, se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la révolte. Ce fut dans ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohême, lorsque l'empereur Matthias lui fit place.
De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat à la couronne auraient excité des orages, quelque paisible qu'eût été, du reste, la succession au trône: combien plus alors, au milieu du feu de la révolte; quand la nation avait repris sa souveraineté, qu'elle était revenue à l'état du droit naturel, qu'elle avait les armes à la main; que le sentiment de son union lui avait inspiré une foi enthousiaste en elle-même; que les plus heureux succès, des promesses de secours étrangers et des espérances folles avaient élevé son courage jusqu'à la plus ferme confiance! Oubliant les droits déjà conférés à Ferdinand, les états déclarèrent leur trône vacant et leur choix complétement libre. Il n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait posséder la couronne de Bohême, il avait le choix, ou de l'acheter au prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conquérir l'épée à la main.
Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu'il tournât ses regards, tous ses États étaient en flammes. La Silésie était entraînée dans la révolte de la Bohême; la Moravie était sur le point de suivre cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous Rodolphe, l'esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie d'une irruption; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les provinces situées à l'orient; et pour que la détresse de Ferdinand fût au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l'exemple général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart, ils étaient en possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre. Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait l'événement sans agir; les secours de l'Espagne étaient encore dans des pays lointains: le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout lui ravir.