Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre

Part 9

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Les rois memphites qui succèdent directement aux héliopolitains continuent leur oeuvre, mais moins brillamment pour commencer, semble-t-il, car nous ne savons presque rien de Teti et d'Ouserkara, les deux premiers souverains d'une famille qui, d'après Manéthon, compta six rois et 203 ans de règne. Après eux vient une courte période de gloire sur laquelle nous sommes admirablement renseignés par de nombreux monuments, et surtout par les biographies de certains hauts fonctionnaires comme Ouna et Herkhouf, période que domine le roi Pepi I, un des plus célèbres parmi les pharaons: son activité est intense, il fait construire et travailler sur tous les points de l'Egypte et son nom se retrouve à Tanis, à l'extrême nord du Delta, aussi bien que sur les rochers de granit de la Ire cataracte, dans les mines du Sinaï comme dans les carrières du Ouadi-Hammamat. Il s'occupe lui-même de l'administration de la justice et des missions spéciales à donner aux plus capables de ses sujets; il multiplie les décrets établissant les droits des grands sanctuaires et instituant des fondations pieuses; il rassemble une armée et des vaisseaux pour écraser les nomades asiatiques redevenus menaçants et envoie des expéditions en Nubie pour assurer la suprématie de l'Egypte sur le Haut Nil.

Ses successeurs voulurent continuer son oeuvre, mais son fils aîné Merenra mourut jeune, et son autre fils Pepi II, qui eut un règne de 95 ans, ne se montra pas à la hauteur de la situation, et la déchéance du pouvoir central s'accusa rapidement. Deux ou trois rois réussirent pendant quelque temps encore à maintenir le sceptre entre leurs mains, puis disparurent après des règnes sans gloire, et avec eux prit fin cette suite de familles puissantes et énergiques qui avait amené l'Egypte à un si haut point de civilisation.

_La fin de l'empire memphite_

Ici commence une période très obscure, pour laquelle Manéthon continue sa classification méthodique: C'est d'abord la VIIme dynastie, qui représente sans doute un court interrègne, avec ses 70 rois ayant régné pendant 70 jours, puis la VIIIme avec 27 rois memphites qui régnèrent 146 ans, rois dont l'histoire nous a à peine conservé quelques noms. Le déclin, ou plutôt la chute du pouvoir royal est donc extraordinairement brusque, surtout si l'on songe que cette chute n'a pas été déterminée par une invasion, une conquête ou une révolution brutale; la cause en est simplement dans le fait que les rois memphites exercèrent un pouvoir tout pacifique et n'eurent jamais à s'appuyer sur une force militaire. Quelques troupes peu nombreuses de mercenaires nubiens suffisaient pour maintenir l'ordre, et quand il s'agissait d'une expédition au dehors, les grands seigneurs amenaient chacun son petit contingent et l'on en formait à la hâte une armée hétéroclite bien suffisante contre les barbares plus mal organisés encore. Nous avons peine à comprendre que des rois aient pu pendant plus de mille ans, sans armée, faire brillante figure et accomplir une oeuvre aussi importante que les pharaons de l'Ancien Empire; c'est une preuve remarquable de l'excellence d'un gouvernement sage et droit, et de la puissance morale de tous ces souverains.

Ce système constituait cependant un danger permanent, et il était à prévoir qu'à la première occasion favorable les grands seigneurs locaux qui devaient fournir leurs contingents à la couronne, dans certaines occasions, chercheraient à profiter de cette force qu'ils avaient toujours sous la main, pour se rendre indépendants et pour s'emparer eux-mêmes du pouvoir. La féodalité s'était constituée ainsi peu à peu, guettant le moment où elle pourrait secouer cette autorité morale qui pesait sur les princes des nomes et les réunissait, et c'est probablement déjà à la fin du règne de Pepi II que ceux-ci commencèrent à s'affranchir. Les plus puissants, apparentés sans doute à la famille royale, se proclamèrent rois, groupant autour d'eux des seigneurs de moindre importance, et ainsi les Memphites, les souverains légitimes, ne conservèrent plus que le Delta, tandis qu'à côté d'eux s'élevaient deux nouvelles dynasties, la IXme d'Héracléopolis, comprenant toute la Moyenne Egypte, et la Xme qui est thébaine plutôt qu'héracléopolitaine, comme le voudrait Manéthon, et qui absorba la Haute Egypte. De là des luttes qui durèrent deux siècles au moins, donnant l'avantage tantôt aux uns, tantôt aux autres. Puissamment secondés par les princes de Siout, les rois héracléopolitains, les Khiti, les Kamerira l'emportèrent le plus souvent, mais durent aussi s'effacer parfois devant une campagne heureuse d'une des maisons rivales, comme celle qui permit au memphite Neferkara de s'installer pour un temps à Koptos. Enfin les Thébains, les Antef et les Mentouhotep, finissent par écraser leurs compétiteurs et réalisent à nouveau l'unité politique du pays; c'est une ère nouvelle qui commence, le Moyen Empire qui remplace l'Ancien.

B. MONUMENTS

Les restes qui nous sont parvenus de l'Ancien Empire sont autrement importants en nombre, en grandeur et en beauté, que ceux de la période précédente. Les inscriptions sont nombreuses, souvent très développées, et, placées à côté des innombrables représentations figurées, elles nous permettent de pénétrer plus profondément dans la connaissance de la vie des Egyptiens; nous n'en sommes plus réduits à des suppositions, nous les voyons agir, nous les entendons parler, et une rapide revue des monuments découverts nous permettra de nous faire une idée d'ensemble de ce qu'était leur civilisation.

_Architecture_

Les progrès de l'architecture furent extrêmement rapides, surtout aux débuts de l'empire memphite; nous avons vu, à la fin de la période précédente, le système de construction en briques et bois, avec couverture en bois; au commencement de la IIIme dynastie, les architectes connaissent la voûte et l'emploient avec succès, puis ils se mettent à la recherche de matériaux plus solides et plus durables que la brique crue, et adoptent la pierre, au moins pour celles de leurs constructions qui avaient pour eux le plus d'importance, les tombeaux et les temples. Tout de suite ils se montrent passés maîtres dans cette technique nouvelle et semblent se jouer des difficultés avec une hardiesse et une aisance incroyables: dès la IVme dynastie, on ne trouve déjà pour ainsi dire plus un édifice religieux ou funéraire en briques. La dimension des matériaux permettant aux architectes de revenir à l'ancien système de couverture plate, ils inventent le pilier et l'architrave qui leur donnent la facilité de couvrir des espaces très considérables; enfin sous la Vme dynastie paraît la colonne proprement dite, avec toutes ses variétés. Les constructeurs ne se bornent pas à assembler leurs matériaux avec une précision et une exactitude remarquables, ils en calculent aussi en une certaine mesure la résistance et s'entendent très bien à répartir également la pression des masses.

[Illustrations: _Fig. 107 et 108._ Colonnes palmiforme et papyriforme (d'apr. BORCHARDT. _Sahuré_, p. _44_; _Ne-user-Ré_, p. _64_). _Fig. 109._ Colonne lotiforme--Abousir (photogr. de E. Brugsch-Pacha).]

Les constructions civiles, palais, maisons, magasins, étaient des édifices légers, en briques, en bois, ou même en terre pilée, qui tous ont disparu sans laisser de traces. En fait d'architecture militaire, nous n'avons guère que des forteresses comme celles d'Elkab et d'Abydos, vastes quadrilatères formés par d'épaisses murailles de briques crues, qui du reste ne sont pas datées de façon certaine.

_Temples_

Quant aux édifices religieux, les rois de l'Ancien Empire en avaient construit un peu partout, et avaient remplacé les petits sanctuaires primitifs par des constructions en pierre déjà très développées comme plan; ces temples furent constamment remaniés, agrandis et embellis au cours des âges, souvent même démolis pour être entièrement reconstruits, aussi ne trouvons-nous plus guère que les arasements ou les fondations des constructions originales, comme c'est le cas à Hieraconpolis, à Abydos et à Memphis, ou encore des débris de murailles couverts de bas-reliefs, comme les fragments de la chapelle de Djeser à Héliopolis. Ce qui reste de ces temples suffit néanmoins pour nous montrer que chacun avait son caractère spécial, approprié aux besoins du culte local, et qu'on n'avait pas encore adopté, comme cela eut lieu plus tard, un type uniforme pour tous les édifices cultuels.

Parmi tous ces modèles divers de temples, le plus original était celui qui était consacré à Râ, le dieu-soleil d'Héliopolis: il consistait en un énorme obélisque, lourd et trapu, monté sur la plateforme d'un grand massif rectangulaire, tous deux en maçonnerie; un escalier ménagé dans l'épaisseur du socle permettait d'atteindre la plateforme. Sur le devant se trouvait un grand autel pour les offrandes, des cours avec bassins destinés à des ablutions, et, dans un coin, une petite chapelle précédée de deux stèles. Autour de tout cet ensemble, un mur de pierre formait une enceinte rectangulaire, et un chemin couvert descendait directement à la vallée, reliant le temple lui-même à un portique monumental. Ici le dieu n'est pas dissimulé au fond d'un sanctuaire accessible à quelques initiés seulement, comme c'est généralement le cas en Egypte; il domine tout le temple de sa masse imposante, car c'est l'obélisque lui-même qui est le symbole du dieu-soleil.

Tous les rois de la Vme dynastie, les fils de Râ, tinrent à honneur de consacrer à leur divin père un sanctuaire semblable, près de leur capitale, à deux pas de leurs pyramides. Nous en connaissons au moins cinq de nom; un seul nous est conservé, en ruines il est vrai, mais en ruines encore très lisibles; c'est celui de Neouserra, mis au jour par une mission allemande, près d'Abousir. Pour donner une idée de ses dimensions, nous dirons que l'enceinte mesure plus de 100 mètres de long. En outre cet étrange sanctuaire était accompagné d'une reproduction monumentale, en briques crues, de la barque solaire, qui n'a pas moins de 28 mètres de long, bateau fantastique qui semble naviguer sur les sables du désert.

Les fouilles exécutées à Abydos par une société anglaise, sous la direction de M. Ed. Naville, ont révélé un temple tout différent et sans doute plus ancien, le sanctuaire souterrain d'Osiris: ici la pièce principale, couverte de dalles de granit supportées par des piliers énormes, sans aucune décoration, consistait en une vaste plateforme isolée du reste du monument par un fossé plein d'eau. Cette disposition si particulière correspondait bien aux nécessités des mystères du grand dieu des morts, avec leurs processions nautiques et leurs illuminations.

Je ne sais trop si c'est parmi les édifices du culte qu'il faut ranger un édifice plus étrange encore, unique en son genre, qui date probablement de la IIIme dynastie et a été découvert par une mission italienne, à Héliopolis même: c'est une construction circulaire embrassant un espace dont le rayon est de 300 mètres, une sorte de gigantesque anneau de 40 mètres d'épaisseur, en briques crues, percé à l'intérieur de cinq nefs longitudinales supportées par des piliers et des piédroits. L'usage de ce monument nous est absolument inconnu.

_Mastabas_

Pour l'architecture funéraire nous sommes mieux renseignés, étant en possession d'une quantité considérable de tombeaux qui sont le plus souvent dans un état de conservation remarquable, et nous pouvons suivre pas à pas les améliorations, les modifications apportées dans ce genre de constructions faites en vue de l'éternité. Le but des Egyptiens était de s'assurer après la mort un lieu de repos qui fût pour eux le gage et la condition de la vie éternelle, et ils sacrifiaient volontiers le bien-être de leur existence terrestre, étape provisoire, à la perpétuation de leur âme et de leur double; ce but, ils l'obtenaient en partie par la connaissance des formules magiques qui faisaient d'eux les égaux des dieux, en partie aussi en préservant des atteintes du temps et des hommes leur corps physique, qui restait le support de leur être immatériel. Plus le tombeau était profond, plus son entrée était dissimulée et obstruée, plus grandes aussi étaient les chances de conservation pour la momie. L'ombre du mort, son double, son _ka_, comme disaient les Egyptiens, pouvait alors continuer à vivre dans la tombe, mais il lui fallait l'image des aliments réels pour se nourrir, la représentation des scènes de la vie usuelle pour se délasser ou tout au moins pour s'occuper; à cet effet on prit à un certain moment le parti de sculpter sur certaines parties des monuments funéraires ces figurations si variées qui sont pour nous ce qu'elles étaient sans doute pour les morts, une image fidèle de la vie des anciens Egyptiens.

Les rois sont d'essence divine, par conséquent très au-dessus des hommes, et il est naturel que leurs tombes ne soient pas disposées de la même manière que celles de leurs sujets; nous avons donc dans l'architecture deux groupes, celui des tombes privées et celui des tombes royales, issus de conceptions un peu différentes du sort de l'âme après la mort et qui se développent parallèlement, mais indépendamment l'un de l'autre.

Pour les tombeaux des particuliers, nous avons vu à la fin de l'époque thinite la fosse primitive tapissée de briques et flanquée d'un escalier d'accès. Sous la IIIme dynastie, ce plan se développe encore; on ajoute volontiers quelques petites chambres souterraines pour servir de magasins, et au lieu de ne faire qu'amonceler un tas de terre ou de sable sur la couverture du caveau, on commence à construire un massif de maçonnerie. Dès lors la chambre funéraire s'enfonce plus profondément sous terre, la descenderie en escalier est peu à peu remplacée par un puits vertical. Ces massives constructions extérieures qui sont la caractéristique des tombes privées de l'Ancien Empire, sont de forme allongée, rectangulaire, d'une hauteur moyenne, et les Arabes, les comparant aux bancs de briques sur lesquels ils s'installent, à la porte de leurs maisons, les ont appelés _mastabas_ (bancs), mot qui a passé dans le vocabulaire archéologique.

Les plus anciens de ces mastabas sont en briques crues, et à peine plus grands que les chambres funéraires qu'ils abritent, mais leurs dimensions augmentent rapidement. Sur la face est--car ces tombeaux sont orientés à peu près exactement--se creusent une ou deux niches qui sont censées être les portes de la tombe, par lesquelles l'âme peut rester en quelque sorte en communication avec les vivants et revenir de temps à autre se promener sur terre; c'est là que se font les cérémonies du culte funéraire, là qu'on apporte au défunt les offrandes alimentaires. Nue à l'origine, cette niche s'orne très anciennement déjà de montants et de linteaux en pierre, sur lesquels on grave le nom et les titres du mort avec une courte formule le plaçant sous la protection des dieux; ainsi se forme peu à peu le type de la «fausse-porte», modèle courant de la stèle funéraire sous l'Ancien Empire. Cette niche-stèle ou stèle fausse-porte constitue donc à elle seule une chapelle funéraire en miniature; dès la fin de la IIIme dynastie on accentue son caractère, soit en la dissimulant derrière un mur qui court le long de la façade est du mastaba et forme devant elle un long couloir étroit, soit en la repoussant un peu plus profondément dans l'intérieur du massif de briques, au fond d'une chambre minuscule, chambre qui affecte plus ou moins la forme d'une croix.

A ce moment, c'est-à-dire sous Snefrou, au début de la IVme dynastie, on voit apparaître dans le tombeau deux éléments nouveaux, la table d'offrandes,--dalle de pierre d'une forme particulière placée à terre devant la fausse-porte, sur laquelle on déposait des aliments ou des représentations d'aliments et qui servait au mort de table à manger,--et la cachette aux statues, le _serdab_, suivant le nom qui lui a été donné par les Arabes et qui est maintenant consacré par l'usage. Ce serdab est une petite pièce aveugle ménagée dans la maçonnerie du mastaba à côté de la chambre à la stèle, mais sans aucune communication avec elle sauf, parfois, une petite fente où l'on peut à peine passer la main; c'est là qu'on entassait, en plus ou moins grand nombre, les statues faites à l'image du défunt, statues qui pouvaient servir de support à son double au cas où la momie elle-même viendrait à être détruite, et permettre à ce corps spirituel de continuer à vivre son existence monotone d'outre-tombe. Pour que ce double pût subsister, il lui fallait en effet un support, un corps matériel sur lequel il pût se poser: une statue, moins fragile que la dépouille mortelle, lui offrait une plus grande garantie de survivance; une fois la momie et les statues détruites, le double s'évanouissait et disparaissait définitivement.

Les sépultures des particuliers, tout au moins celles des grands personnages, se groupent en général autour de celle de leur souverain; ainsi, auprès des grandes pyramides, nous voyons de vraies villes de tombeaux où les mastabas sont alignés régulièrement, séparés par de grandes rues droites. A ce moment-là, sous la IVme dynastie, la prospérité était grande dans le pays; les tombeaux aussi deviennent plus riches et sont mieux aménagés: les mastabas sont maintenant construits en pierre et non plus en briques, les dimensions des chambres augmentent et souvent aussi leur nombre. Les parois de ces chambres offrent une surface assez considérable pour qu'on songe à les utiliser, et l'on commence à les décorer pour que le mort puisse en tirer profit; on y sculpte des listes d'offrandes, des images d'aliments qui peuvent servir à la nourriture du défunt, puis des scènes de la vie courante, grâce auxquelles il pourra, non seulement se délasser, mais se procurer par lui-même les aliments nécessaires. C'est dans ce double but qu'on y représente les semailles, les moissons, les vendanges, l'élevage, la pêche, la chasse, ainsi que les divers métiers qui devaient lui fournir au fur et à mesure tous les objets pouvant lui être nécessaires ou seulement utiles dans l'autre monde, les vêtements, les ustensiles, les meubles, les parfums. Chacune de ces scènes est dominée par la figure du mort surveillant les travailleurs, dont il se distingue par sa taille, souvent triple de la leur, ou même davantage; à côté de lui paraissent sa femme et ses enfants. Sous terre, dans un caveau grossièrement taillé dans le rocher, la momie était étendue tout de son long dans un cercueil de bois, enfermé lui-même, chez les plus riches, dans un grand sarcophage rectangulaire en pierre dont la décoration tout architecturale lui donne l'aspect d'une maison; le mobilier funéraire est des plus sommaires.

Pendant la Vme dynastie, le luxe des mastabas augmente encore; les chambres deviennent plus nombreuses, parfois même une cour découverte s'ouvre au milieu du monument, les salles les plus grandes sont pourvues de piliers ou de colonnes, les bas-reliefs qui parfois sont de la plus parfaite beauté couvrent les murailles, répétant avec beaucoup plus de détails les scènes agricoles et industrielles dont j'ai parlé plus haut, à côté desquelles on en voit d'autres qui représentent des jeux, des danses, des fêtes de famille, voire des opérations chirurgicales; ailleurs, ce sont des files de serviteurs apportant à leur maître les produits du sol, des bateaux prêts à mettre à la voile et mille autres détails pleins de vie et de variété. Jamais dans ces tombeaux on ne voit une représentation d'ordre religieux, ni la figure d'un dieu, ni une scène d'adoration; très rarement un tableau se rapporte aux funérailles: on ne parle pas de la mort, et le propriétaire du tombeau est toujours censé vivant, soit qu'il vaque à ses diverses occupations, soit qu'il soit assis devant une table garnie, entourée d'un monceau de victuailles.

Sous la VIme dynastie, il n'y a aucun changement notable dans les tombeaux des particuliers; la partie accessible du mastaba, celle où les descendants du mort pouvaient venir périodiquement accomplir les cérémonies funéraires et peut-être festoyer auprès de son ombre, comme les Arabes modernes dans les cimetières, cette partie comporte toujours la même décoration, mais certains grands personnages commencent à réserver une portion des parois pour y graver l'histoire de leur vie, leurs hauts faits et l'expression de la satisfaction du roi pour les services rendus. Ces biographies sont pour nous un des plus précieux legs de l'Ancien Empire memphite.

Le mastaba est la tombe-type de l'Ancien Empire, mais dans certaines régions, par suite de la nature même du sol, on commence à employer un autre système de sépulture: pas de construction, les chambres sont creusées dans la montagne et la décoration usuelle s'exécute sur la roche elle-même; une porte communique avec l'extérieur, où la pente du rocher a été plus ou moins ravalée de manière à ménager une petite plateforme, et dans un coin de la dernière chambre, un puits descend verticalement jusqu'au caveau où l'on déposait la momie. C'est la première apparition de la tombe rupestre, de l'hypogée, type qui sera presque seul employé aux époques suivantes.

_Pyramides_

Les tombeaux royaux diffèrent de ceux des simples particuliers par la forme, par les dimensions et par la disposition intérieure et extérieure. Ici aussi, une évolution s'accomplit, une transformation très marquée pendant le cours de la période memphite.

Les plus anciens de ces tombeaux, ceux de la IIIme dynastie, sont très différents de ceux de la période thinite, presque uniquement souterrains: ils comportent un immense mastaba rectangulaire en briques crues sur la plateforme duquel s'ouvre une descenderie ou un escalier très rapide aboutissant aux chambres funéraires; aucune décoration, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, pas même une stèle, semble-t-il. La fameuse pyramide à degrés de Saqqarah, construite par Djeser, un des derniers rois de cette dynastie, n'est pas encore à proprement parler une pyramide, c'est un gigantesque mastaba en pierres, bâti sur un plan rectangulaire et surmonté de toute une série de mastabas plus petits formant comme des étages (fig. 97). Les chambres souterraines sont malheureusement très bouleversées, mais nous voyons d'après un autre monument de l'époque comment on devait procéder à leur construction: une immense fosse rectangulaire était creusée dans le rocher, et une large descenderie y aboutissait du côté nord; au fond de cette excavation on installait le sarcophage de granit, on bâtissait les chambres, puis on la comblait, et alors seulement on pouvait commencer à édifier le mastaba ou la pyramide.