Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre
Part 8
Ce n'est pas sous la forme d'un cartouche ovale, comme on a l'habitude de le voir dans tous les monuments depuis l'Ancien Empire, que se présente ici le nom du roi: il est renfermé dans un rectangle terminé dans le bas par un motif architectural et surmonté d'un faucon. Il est nécessaire, pour expliquer cette différence qui peut paraître étrange au premier abord, de jeter un coup d'oeil sur la titulature complète des rois d'Egypte, à la bonne époque. A côté d'un nombre très variable d'épithètes pompeuses où la fantaisie des scribes se donne libre carrière, le protocole royal comporte cinq noms différents précédés chacun d'un titre spécial; ainsi la titulature complète d'Amenemhat III, un des derniers rois de la XIIme dynastie (fig. 91), se présente de la façon suivante:
Le premier de ces titres, celui dans lequel le faucon surmonte un édifice où est gravé le nom, représente le nom sacré du roi, son nom d'Horus, celui par lequel il affirme sa descendance divine, sa qualité d'héritier légitime du dieu fondateur de la monarchie. Les deux suivants ont moins d'importance et paraissent rarement isolés en dehors du protocole complet. Quant aux deux derniers, avec les noms renfermés dans des cartouches, ce sont, à l'époque classique, les vrais titres officiels du roi, les seuls employés couramment pour désigner le pharaon: l'un, que nous avons l'habitude d'appeler le prénom, est surmonté du double titre «roi de la Haute et roi de la Basse Egypte»; c'était le nom que se donnait le roi au moment de son couronnement, tandis que son ancien nom de prince royal, son nom de famille en quelque sorte, trouvait place dans le dernier cartouche, avec l'épithète «fils du soleil», qui fait ressortir une fois de plus le caractère divin ou semi-divin de la royauté. Tous ces titres n'ont ni la même origine ni la même ancienneté. Le premier en date est aussi le premier de la série, le nom d'Horus; jamais, sur leurs monuments, les premiers rois de la première dynastie ne sont désignés par un autre nom que celui qui, enfermé dans le rectangle qui figure le palais royal, est surmonté du faucon, image du dieu Horus. Le souverain n'est donc pas appelé à l'origine «le roi d'Egypte un tel» mais «l'Horus un tel»; plus tard, sous la IIme dynastie, certains rois qui étaient sans doute originaires de la Basse Egypte tentèrent, comme le fit Perabsen, de remplacer le faucon par l'animal typhonien Set, et se nommèrent alors «le Set un tel» (fig. 93); d'autres enfin réunirent les deux emblèmes divins, comme Kha-Sekhemouï qui se donne le titre de: «Horus-Set-Kha-Sekhemouï» (fig. 94).
[Illustrations: _Fig. 93._ Nom du roi Perabsen. _Fig. 94._ Nom du roi Kha-Sekhemouï. _Fig. 95._ Nom du roi Den-Setouï.]
Dès l'origine, cependant, les rois prirent le titre de «maître des diadèmes du Sud et du Nord», titre qui vient se placer à côté du premier, mais n'est pas accompagné d'un nom nouveau. Enfin, à partir du milieu de la Ire dynastie, nous voyons apparaître un second nom tout à fait différent de l'autre, avec le titre de «roi de la Haute et de la Basse Egypte» (fig. 95). Ce nom n'est pas encore enfermé dans un cartouche, comme cela aura lieu plus tard. Quant aux deux autres titres, celui de «Horus d'or», ou de «Horus vainqueur», et celui de «fils du soleil», ils ne paraissent que beaucoup plus tard, dans le courant de l'Ancien Empire.
Dans les listes royales d'époque postérieure, les pharaons, même les plus anciens, sont toujours désignés par leurs noms de rois de la Haute et de la Basse Egypte, jamais par leurs noms d'Horus. Or les monuments de l'époque ne nous donnent la concordance entre les deux noms que pour trois rois de la Ire dynastie: Den-Setouï (Ousaphaïs), Azab-Merbapa (Miebis) et Mersekha-Semempsès. Pour tous les autres rois thinites, nous n'avons que le nom d'Horus, ce qui rend leur assimilation assez difficile; néanmoins, on est arrivé à les grouper de façon assez satisfaisante.
C. CIVILISATION
L'organisation de la royauté, l'invention de l'écriture, les débuts de l'architecture, le développement des arts et de l'industrie marquent un progrès immense de l'époque thinite sur la période précédente, une transformation radicale dans l'état général du pays. Après avoir étudié les monuments, il nous reste à passer aux conclusions que nous pouvons en tirer quant à ce nouveau stage de la civilisation.
_Royauté_
Le roi est un Horus, donc non seulement un monarque de droit divin ou un représentant du dieu sur la terre, mais un roi-dieu, planant en quelque sorte au-dessus de l'humanité. Tout lui appartient ici-bas, tout gravite autour de lui. Détenteur du pouvoir spirituel aussi bien que du pouvoir temporel, il organise le culte des dieux, ses pères et ses frères, il commence à leur faire construire de vrais temples au lieu des petits édicules en bois entourés d'une enceinte ou des huttes en branchages qui sont encore presque partout les sanctuaires des diverses divinités. Quant à lui-même, il habite des palais dont le cadre qui entoure son nom nous a conservé une image sommaire et, après sa mort, il repose dans un tombeau somptueux, entouré d'un monceau de provisions pour l'éternité. Les membres de sa famille paraissent à peine à côté de lui.
_Tribus_
La présence, à côté du roi, dans les grandes cérémonies, des enseignes symboliques du faucon, du chacal, de l'ibis, semble indiquer que les anciennes tribus subsistent toujours, non plus indépendantes, mais devenues vassales de la couronne. Cependant ces emblèmes pourraient aussi être de nature purement religieuse et s'appliquer à des divinités plutôt qu'à des groupements de la population.
_Fonctionnaires_
Autour du roi se trouvaient une quantité de fonctionnaires, depuis ceux qui étaient attachés à la personne même du souverain, le porte-sandales et le porte-éventail, jusqu'aux chefs artisans qui semblent avoir eu une position privilégiée. Puis venaient tous ceux qui étaient préposés aux domaines royaux, qui surveillaient l'emmagasinage des récoltes et dont les sceaux étaient apposés sur les bouchons des jarres à provisions. Tous ces personnages forment l'entourage immédiat du roi et se font enterrer à côté de lui, parfois même dans les dépendances de la sépulture royale. Comme leur souverain, ils perpétuent le souvenir de leur tombeau par une stèle placée au-dessus, en évidence, stèle où leur nom seul est sommairement gravé sur une pierre à peine dégrossie.
_Peuple_
C'est dans les centres, et particulièrement autour du roi, que nous pouvons suivre le développement de cette civilisation nouvelle: jusqu'à quel point put-elle pénétrer dans la masse même de la population, chez les habitants des campagnes? Les tombeaux de ceux-ci, disséminés le long des coteaux de sable qui bordent la vallée, comme ceux de leurs prédécesseurs, nous montrent à quoi nous en tenir à ce sujet et, somme toute, nous voyons qu'à part quelques modifications de détails, la situation du peuple n'a guère changé. Si les habitants du pays revêtent maintenant leurs tombeaux de briques, ils les creusent toujours aux mêmes endroits et leur donnent à peu près les mêmes dimensions qu'auparavant. Le mobilier funéraire est le même, à peine un peu modernisé quant à la forme des vases; les outils et les armes ne sont pas modifiés et ce n'est encore que rarement qu'on voit paraître des objets de cuivre à côté des silex taillés toujours en usage.
Comme jadis, les habitants des campagnes ne se préoccupaient guère des progrès de l'écriture ou de l'architecture, et vivaient de chasse et de pêche, d'élevage et d'agriculture. Le cuivre fournissait aux pêcheurs un nouvel engin, le petit hameçon, mais il changeait à peine l'armement des chasseurs. L'agriculture était en progrès, sans doute grâce aux efforts de l'administration royale. Le roi possédait-il lui-même des champs de blé et d'orge d'où il tirait ses approvisionnements ou les abandonnait-il aux cultivateurs moyennant une forte redevance en nature, c'est ce dont nous ne pouvons nous rendre compte; peut-être y avait-il des terres de la couronne et des terres privées, comme ce devait être le cas plus tard. En tous cas le roi possédait des jardins spéciaux, enclos de murs, qui étaient l'objet d'une surveillance particulière, et où l'on cultivait entre autres la vigne. Les employés du gouvernement apportaient aussi un soin particulier aux irrigations, notaient avec soin la cote exacte de chaque crue du Nil, et faisaient creuser les premiers canaux.
Les artisans, les gens de métier, vivaient surtout dans les centres, mais les habitants des campagnes fabriquaient eux-mêmes les objets dont ils avaient besoin, en particulier ce qui concernait le vêtement. Pendant que les hommes s'occupaient de chasse, de pêche et des travaux des champs, les femmes se chargeaient de filer et de tisser la toile.
_Commerce extérieur_
La plupart des matières premières qu'employaient les Egyptiens provenaient du pays même, mais d'autres devaient être cherchées plus loin, souvent à de grandes distances. Ainsi certaines pierres dures, employées pour fabriquer des vases ou des objets d'ornement, ne se trouvent que dans des montagnes situées en plein désert; il en est de même de l'or. Le roi envoyait-il des expéditions pour recueillir ces matières précieuses, ou bien les nomades les apportaient-ils jusqu'en Egypte, il nous est impossible de le savoir. Le cuivre venait de plus loin vers le sud, et des gisements de turquoises, comme ceux du Sinaï, étaient déjà exploités par les Egyptiens; peut-être aussi le commerce extérieur en amenait-il dans le pays des quantités plus ou moins considérables.
L'obsidienne employée en Egypte provient de l'île de Milo, dans l'Archipel, et ce fait montre qu'il continuait à y avoir entre les deux peuples, malgré l'obstacle que leur opposait la mer, des relations suivies; la présence de poterie égéenne dans les tombeaux royaux d'Abydos est une preuve de plus du commerce qui se faisait à cette époque sur la Méditerranée.
La similitude très marquée qui existe entre certains objets de la Chaldée primitive et les monuments de l'Egypte thinite a fait envisager par certains savants la possibilité d'une origine commune des deux races. Cette hypothèse, comme je l'ai dit plus haut, doit sans doute être abandonnée, car la civilisation égyptienne est certainement originale et africaine. Les infiltrations sémites qui ont pu se produire dans la vallée du Nil sont beaucoup moins importantes qu'il ne le paraissait d'abord et il se peut fort bien qu'elles soient dues uniquement à des relations commerciales entre l'Egypte et les pays de l'est et du sud-est, par la mer Rouge. Ainsi des voyageurs, des commerçants peuvent avoir apporté d'Egypte en Chaldée ou de Chaldée en Egypte, des cylindres servant de sceaux, et cette nouveauté ayant été appréciée, la mode s'en sera répandue facilement; rien du reste ne prouve que l'usage du cylindre ait été inventé en Mésopotamie plutôt que dans la vallée du Nil. Il en est de même de certains petits vases à parfums, spécialement de ceux à formes animales.
Quant à la question de l'écriture, qui a été invoquée comme preuve de l'origine commune des deux plus anciennes civilisations de l'Orient, elle n'est pas suffisamment concluante. La première écriture d'un peuple sortant de la barbarie est nécessairement pictographique, aussi peut-elle avoir débuté indépendamment dans les deux pays; en effet les signes hiéroglyphiques qui en Babylonie et en Egypte se ressemblent, n'ont pas la même valeur phonétique, et appartiennent à deux langues très différentes. Là l'écriture primitive se transforme rapidement, devient linéaire, puis cunéiforme, tandis qu'en Egypte elle reste pendant des milliers d'années une écriture hiéroglyphique.
CHAPITRE V
ANCIEN EMPIRE
(De 3400 à 2200 av. J.-C. environ.)
Ce nom d'Ancien Empire, adopté dans un temps où l'on considérait comme légendaires les deux dynasties thinites, s'applique à toute la période où l'Egypte fut gouvernée par des rois du nord, Memphites ou Héliopolitains, période de paix et de prospérité pour le pays qui atteint peu à peu un très haut degré de développement dans tous les domaines. C'est une succession de rois sages et puissants, dont l'autorité n'est pas discutée et dont la politique consiste, non à chercher au dehors des conquêtes et des aventures, mais à augmenter la richesse du pays par ses propres moyens, en utilisant et en développant toutes ses forces naturelles, autant celles du sol que celles de ses habitants.
A. HISTOIRE
L'Ancien Empire occupe dans l'histoire un laps de temps de 1200 ans environ, et se place approximativement, puisque nous ne pouvons donner de date exacte et que nous sommes obligés, dans le domaine chronologique, de nous en tenir à des à peu près, entre 3400 et 2200 avant notre ère; quatre dynasties se succèdent, puis vient une chute brusque, une période de luttes intérieures, l'époque féodale, pendant laquelle se prépare l'avènement du Moyen Empire thébain.
_IIIe dynastie_
Nous avons vu se produire, au cours de la IIme dynastie un certain flottement; le royaume du nord, absorbé par Ménès et ses successeurs, se ressaisit peu à peu et cherche à reprendre les rênes du pouvoir. Après de longs efforts, les princes memphites arrivent à supplanter leurs suzerains et à coiffer eux-mêmes la double couronne; il ne semble pas y avoir eu de révolution ni de luttes sanglantes, la transition est trop lente pour avoir été brutale et c'est sans doute en suite d'une série d'alliances qu'une des familles finit par supplanter l'autre. Les rois memphites se considèrent comme les héritiers directs et légitimes des rois thinites. Loin de renier leurs prédécesseurs, ils continuent leur oeuvre et prennent leurs titres sans aucune modification; ils deviennent des Horus et non, comme on pourrait le croire, des Set, et se donnent également les titres de «maître des diadèmes du Sud et du Nord» et de «roi de la Haute et de la Basse Egypte». Ce dernier titre est suivi d'un nom spécial, qui n'est pas encore enfermé dans un cartouche. Rien n'est changé, ni dans l'organisation du pays, ni dans les moeurs; c'est encore la période de transition dans laquelle rentrent également les rois thinites de la IIme dynastie et les rois memphites de la IIIme, si intimement liés malgré la différence de leur origine qu'il est souvent difficile de distinguer sur les monuments contemporains ce qui appartient aux uns plutôt qu'aux autres.
Manéthon donne pour la IIIme dynastie neuf rois avec 214 ans de règne, mais ses transcriptions de noms sont très fantaisistes et il est difficile de les identifier avec les noms des neuf ou dix souverains que nous connaissons d'après les monuments, et qui appartiennent certainement à cette époque. Aucun événement saillant ne marqua le règne de la plupart de ces rois, sauf une invasion libyenne sous le premier de ceux-ci, le Nekherôphès des Grecs, le Babaï des listes, invasion qui se termina, dit-on, par l'apparition d'un phénomène céleste devant lequel les Libyens reculèrent épouvantés, sans combat. Les Egyptiens des époques postérieures avaient cependant conservé très vivant le souvenir de certains de ces souverains, Nebka, Djeser-Teta, Houni, mais surtout du plus important d'entre eux qui est, à n'en pas douter, le vrai fondateur de l'Empire memphite, Tosorthros, celui de Djeser qui porte le nom d'Horus Nouterkha; auteur de livres scientifiques, il s'appliqua surtout à développer l'écriture et l'architecture, et nous pouvons constater le bien-fondé de cette légende car nous avons en effet de lui des constructions très importantes, comme la pyramide à degrés de Saqqarah, le plus ancien de ces immenses monuments funéraires, et, immédiatement après son règne, les premières grandes stèles tombales couvertes de textes. En outre la tradition lui attribuait certaines fondations pieuses, comme l'organisation du culte d'Isis à Philae, que relate tout au long une stèle de basse époque dans l'île de Sehel. Cette figure bien réelle du roi Djeser domine et éclaire toute la IIIme dynastie qui sans elle serait une des plus inconsistantes et des moins connues de toute l'histoire d'Egypte.
_IVe dynastie_
Le passage d'une dynastie à l'autre s'opéra sans secousse, naturellement; comme le dit un texte littéraire très ancien: «En ce temps-là, la Majesté du roi Houni arriva au port (c'est-à-dire mourut) et la Majesté du roi Snefrou s'éleva en roi bienfaisant, sur la terre entière»; c'est une famille nouvelle recueillant l'héritage d'une famille parente qui s'éteint. Les huit rois de cette dynastie, qui, toujours d'après Manéthon, occupèrent le trône pendant 284 ans, nous ont laissé des témoins indestructibles de leur puissance, les pyramides, l'effort architectural le plus gigantesque qui ait jamais été tenté.
Avec le premier de ces rois, Snefrou, commence une période de grande prospérité pour l'Egypte; les tombeaux des simples particuliers deviennent de véritables monuments, et lui-même se fait construire deux pyramides. La richesse est très grande dans le pays, conséquence d'une administration sage et prévoyante, et les arts ne tâtonnent plus, ayant atteint l'expression parfaite dont ils ne s'écarteront plus guère. De son oeuvre personnelle, nous savons peu de chose, sinon qu'il organisa de façon définitive l'exploitation des mines du Sinaï, fortifiant ainsi la marche orientale de l'Egypte contre les incursions des bandes sémites de la Syrie méridionale.
Son successeur, Khéops ou Khoufou, continua son oeuvre et fut plus puissant encore. Le travail colossal nécessité par la construction de sa pyramide avait rendu son nom légendaire, et les Grecs voyaient en lui un tyran qui avait écrasé son peuple de corvées, tandis que les Egyptiens vénéraient son souvenir, que son culte funéraire se perpétuait et qu'il fut toujours considéré comme un des plus grands rois d'Egypte. Il fonda des temples et continua d'encourager les travaux miniers au Sinaï.
Après la mort de Khéops des compétitions s'élevèrent dans sa famille, et son premier successeur, Dadefra (Ratoïses), fut renversé après un règne plus ou moins long, sa pyramide fut rasée, ses statues mises en miettes, sa mémoire effacée presque complètement. Le frère de ce dernier, Khefren ou Khafra, monta alors sur le trône, et si nous ne savons rien de son oeuvre pendant son long règne, nous avons du moins de lui des monuments extrêmement remarquables, sa pyramide, le grand sphinx de Giseh et des statues qui sont de pures merveilles. La légende transmise par Hérodote dit que lui aussi fut considéré comme un tyran odieux et que, comme son père Khéops, sa dépouille mortelle fut arrachée de son tombeau et mise en pièces par le peuple révolté, mais cette légende ne repose sur aucune base sérieuse.
Puis vint Menkaoura, le Mycérinus des Grecs, dont la réputation de justice et de piété se perpétua jusqu'à la fin de l'empire pharaonique; lui aussi se fit construire une pyramide et sculpter des statues splendides, et continua l'exploitation des mines du Sinaï. Il fut le dernier grand roi de sa race, ses successeurs nous sont à peine connus, et la IVme dynastie finit sans que nous puissions nous rendre compte de quelle manière; sans doute des rois incapables se virent peu à peu supplanter par des personnages plus énergiques, plus populaires et disposant d'un parti puissant. Un oracle avait prédit à Khéops que sa famille allait disparaître et qu'après quelques générations une race nouvelle, race d'origine divine, issue de Râ lui-même, le dieu-soleil, monterait sur le trône à sa place. S'inclinant devant la volonté divine, Khéops n'avait même pas songé à détruire pendant qu'ils étaient faibles encore, les premiers représentants de cette famille qui devait déposséder la sienne.
_Ve dynastie_
Avec l'avènement de ces nouveaux rois, originaires d'Héliopolis--et non d'Eléphantine, comme le dit Manéthon,--qui se considèrent comme engendrés par le dieu-soleil lui-même et adoptent définitivement dans leur protocole le titre jusqu'alors peu employé de «fils de Râ», le caractère théocratique de la royauté s'accuse de plus en plus. C'est le triomphe des prêtres d'Héliopolis, métropole religieuse de la Basse Egypte, les vrais fondateurs de la religion égyptienne, qui en arrivent à grouper autour de leur dieu-soleil tous les dogmes locaux d'origine si disparate, et à constituer un ensemble homogène, acceptable pour tous les Egyptiens. Non contents de cette centralisation religieuse, ils réussissent à mettre la main sur le pouvoir temporel, avec les neuf rois de la Vme dynastie qui, au dire de Manéthon, régnèrent pendant 218 ans, et même après ce temps, ces prêtres du soleil surent garder pendant de longs siècles une influence prépondérante sur le pouvoir civil.
Ouserkaf fut le premier de sa race; sans doute il dut réorganiser l'administration sur de nouvelles bases, et si nous savons peu de choses de lui, nous connaissons mieux ses successeurs qui continuèrent son oeuvre. Sahoura d'abord, puis Neferarkara et Shepseskara, plus tard Neouserra-An, Menkaouhor et Dadkara-Assa. Tous sont des monarques puissants et d'une activité qui s'étend d'un bout à l'autre du royaume et même au delà de ses frontières: ils contiennent les hordes libyennes et soudanaises qui cherchent à s'introduire dans le pays, ils envoient dans le sud de la Palestine des expéditions devant leur assurer la suprématie effective sur des voisins instables qui pouvaient devenir menaçants, ils reprennent de façon suivie les exploitations minières du Sinaï, ils entretiennent sur la mer une flotte imposante qui doit servir en même temps à développer le commerce égyptien et à imposer le respect des pharaons dans les pays avoisinants. A l'intérieur, ils construisent des pyramides qui, pour être moins colossales que celles de leurs devanciers, leur sont supérieures au point de vue de la décoration, et des temples monumentaux comme ceux qu'ils dédièrent au soleil dans les environs de leur capitale. D'une manière générale, leur administration, dont nous ne connaissons pas les détails ni même le programme particulier, fut bienfaisante pour le pays dont la prospérité augmente de plus en plus; la paix et l'ordre règnent dans toute la vallée du Nil. Les prêtres exercent une influence considérable et tous les hauts fonctionnaires se rattachent de près ou de loin au sacerdoce; ils semblent du reste avoir travaillé non pas dans un but d'accaparement, mais pour le bien général du pays.
Le dernier roi de la dynastie, Ounas, n'est pas l'un des moins importants et des moins puissants, et il termine dignement la série des princes de sa famille; c'est sans doute parce qu'il n'eut pas de descendants directs que le pouvoir passa après lui en d'autres mains, et non ensuite d'un bouleversement politique.
_VIe dynastie_