Histoire de la civilisation égyptienne des origines à la conquête d'Alexandre

Part 6

Chapter 63,548 wordsPublic domain

Comme je l'ai dit plus haut, les anthropologistes sont encore loin d'avoir établi de façon certaine la race à laquelle appartenaient les plus anciens habitants de l'Egypte. Nous pouvons cependant nous en faire une idée approximative: c'était une population brachycéphale et orthognathe au teint clair, aux cheveux lisses, bruns ou châtains, à la taille moyenne, se rapprochant par conséquent beaucoup de la race qui occupait aux époques les plus anciennes tout le bassin de la Méditerranée, et apparentée tout spécialement aux Libyens et aux Berbères. Ainsi on retrouve les mêmes coutumes funéraires, les mêmes modes de sépulture dans l'Egypte primitive et dans les îles grecques, en Grèce et jusqu'en Italie, ce qui peut faire supposer une parenté de race avec les hommes qui habitaient ces contrées avant l'invasion aryenne. On a constaté aussi certains éléments d'origine soudanaise ou plutôt nubienne, même quelques statuettes stéatopyges rappellent le type hottentot, mais ce ne sont là que des exceptions. Il n'y a rien non plus ici des races aryennes ni surtout des Sémites.

Ces populations étaient paisibles et on n'a retrouvé que sur un très petit nombre des crânes étudiés des lésions comme on en verrait certainement beaucoup chez un peuple belliqueux. On a pu constater par contre sur les os des traces de deux maladies, la tuberculose et la syphilis.

_Habitations_

Dans les montagnes et les falaises souvent assez élevées qui bordent la vallée du Nil, il n'y a ni cavernes ni abris sous roche où les hommes primitifs aient pu s'établir à demeure. Le climat leur permettait de vivre en plein air et nous avons vu que ceux de l'époque chelléenne semblent s'être tenus de préférence sur les hauteurs, tandis que les hommes de la période dont nous nous occupons avaient des établissements durables à la lisière du désert. Dans ces villages, il n'y a pas trace d'enceinte construite, ce qui fait ressortir le caractère paisible de ces peuplades, ni de maisons en brique ou en pierre, et si nous voulons nous faire une idée de ce qu'étaient les habitations des indigènes, nous pouvons nous reporter à des modèles de petits édifices très anciens qui ont survécu par tradition religieuse dans les sanctuaires de différents dieux: c'étaient soit des huttes en branchages, coniques ou arrondies, comme en ont encore les nègres de l'Afrique centrale, soit des constructions légères en bois, avec un pilier à chaque angle et un toit plat ou légèrement bombé.

Dans les villages, qui s'étendent en général sur une superficie assez peu considérable, les habitants serraient leurs récoltes et gardaient à côté d'eux leurs bestiaux; à en juger par la place occupée, quelques familles seulement devaient constituer la population d'un de ces établissements.

_Costume et parure_

Dans l'antiquité, le costume des Egyptiens a toujours été très sommaire, à plus forte raison a-t-il dû en être de même à une époque si reculée. D'après des représentations un peu plus récentes, datant des dynasties thinites, on voit que les indigènes hommes devaient avoir pour tout vêtement l'objet bizarre qui devint plus tard l'insigne national des Libyens, l'étui phallique, sorte de longue gaine tombant de la ceinture jusque près des genoux. Des peintures de vases nous montrent des femmes vêtues de robes courtes, collantes, descendant à peine aux chevilles; le buste était nu, semble-t-il. Enfin, dans certaines statuettes d'ivoire, on reconnaît des hommes enveloppés d'un grand manteau qui les couvre des épaules aux pieds. Ces vêtements étaient sans doute, à l'origine, en peau, et peut-être, à une époque moins reculée, en étoffe.

Comme parure, on portait, ainsi que nous l'avons vu, des bijoux grossiers, tels que des bracelets en ivoire, en nacre, en silex, des colliers à plusieurs rangs, en perles de pierre ou en coquilles, des pendeloques et des peignes ornés de découpures. Il faut signaler encore les tatouages, ou peintures corporelles dont certaines femmes, peut-être des danseuses, se couvraient tout le corps, et qui figuraient des lignes brisées ou des animaux.

[Illustrations: _Fig. 60_ et _61_. Bracelet en silex et peigne en os (d'après J. DE MORGAN. _Recherches sur les orig. de l'Egypte_, I, fig. _334_ et _337_).]

_Chasse et pêche_

Nous avons vu les tout premiers habitants de l'Egypte déjà en possession d'une arme qui pouvait être redoutable, le coup-de-poing chelléen. Des besoins impérieux contraignent l'homme que la terre non cultivée ne peut nourrir, à faire usage de la force, tant pour se procurer sa subsistance aux dépens des autres êtres vivant à côté de lui, que pour se défendre contre ceux qui, physiquement plus forts, sont pour lui une menace permanente.

Des Egyptiens prédynastiques, beaucoup d'armes nous sont également parvenues, armes de plusieurs catégories qui peuvent être employées indifféremment pour la chasse et pour la guerre. Parmi celles qu'on a coutume d'appeler armes de choc, il faut citer en première ligne celles qui n'ont pu se conserver, vu la matière dont elles sont faites, mais qui ont laissé un souvenir persistant jusqu'aux plus basses époques, les armes de bois, d'abord le long bâton, renflé dans le bas et pouvant servir de massue, puis le vrai casse-tête court et pesant; aux époques historiques ce sont encore ces armes traditionnelles mais hors d'usage, qu'on donne volontiers aux morts dans leurs tombeaux. A côté de ces bâtons on trouve les massues dont la tête de pierre dure, conique ou ovoïde, s'emmanchait sur un bâton court, et enfin les haches, dont nous avons de nombreuses séries, de forme plate, longue, épaisse ou mince, à un seul tranchant, l'autre extrémité étant destinée à se fixer dans une emmanchure de bois dont nous ne connaissons plus la forme. Quant aux haches polies et à celles qui, munies d'un étranglement servant à faciliter l'emmanchure, semblent plutôt une copie des haches de bronze, elles appartiennent probablement à l'époque suivante.

Comme arme de main, nous avons le poignard long et mince, très finement retaillé, qui est parfois une pièce de toute beauté, et enfin comme armes de jet, les innombrables pointes qui, suivant leurs dimensions, appartenaient à des flèches ou à des javelines. Travaillées avec grand soin, ces pointes sont le plus souvent encore remarquablement aiguës et présentent toutes les formes usuelles, pointes à ailerons, à encoches au pédoncule, lancéolées, triangulaires, en croissant; un type cependant qui est particulier à l'Egypte et qui se perpétue assez tard est celui de la flèche à tranchant, destinée à faire une blessure plus large que profonde; ce modèle est aussi employé pour des javelots. Certaines pointes de plus grandes dimensions peuvent avoir appartenu à des lances (v. p. 62-65).

Les indigènes avaient certainement encore, comme leurs successeurs, d'autres moyens de se procurer du gibier, les pièges, les lacets, les filets et peut-être le lasso, instruments qui naturellement n'ont pas laissé de traces. En ce qui concerne la pêche, nous n'avons pas non plus les filets, les nasses et les lignes qui devaient être déjà en usage à cette époque, mais certains silex en forme de croissant peuvent avoir servi d'hameçons pour les gros poissons, qu'on attaquait également avec des harpons en os munis d'une pointe barbelée. Les poissons sont extrêmement nombreux dans le Nil et devaient pulluler dans les marais avoisinants; ils formaient sans doute la base même de la nourriture des premiers Egyptiens, qui mangeaient aussi certains mollusques fluviatiles tels que les unios et les anodontes.

Quant au gibier, nous avons vu qu'il y avait en Egypte non seulement les espèces qui y sont aujourd'hui, mais encore celles de l'Afrique tropicale; ainsi l'homme pouvait chasser l'antilope, le boeuf sauvage et la girafe aussi bien que la gazelle et le bouquetin, l'autruche comme l'oie, le canard et la perdrix, mais ses armes primitives devaient lui être de bien peu de secours vis-à-vis de l'éléphant, du rhinocéros, de l'hippopotame et du crocodile, ou contre le lion et la panthère qui infestaient encore la contrée.

_Elevage. Agriculture_

Les animaux sauvages pris vivants à la chasse, conservés d'abord comme en-cas pour le moment où le gibier viendrait à manquer, furent vite domestiqués; l'homme reconnut très tôt les services que ces bêtes pouvaient lui rendre, et non seulement il les nourrit, mais encore les dressa et les utilisa, recueillit leurs oeufs ou leur lait. Nous avons dans les kjoekkenmoeddings de la Haute Egypte des traces non équivoques d'élevage, les animaux domestiqués vivant côte à côte avec l'homme dans ces villages primitifs. Comme quadrupèdes, il devait y avoir le boeuf, l'antilope, la gazelle, la chèvre, sans doute l'âne; comme volatiles, l'oie, le canard, la grue, le pigeon, et bien d'autres variétés sans doute.

L'agriculture est partout moins ancienne que l'élevage, et pour l'Egypte nous ne pouvons savoir à quelle époque on commença à travailler le sol, si ce fut à la fin seulement de la période prédynastique ou longtemps avant: les grains trouvés dans les kjoekkenmoeddings ne sont pas datés de façon exacte, et ceux des tombeaux sont difficilement identifiables. Quant aux outils, le sol fertile de l'Egypte, détrempé et ameubli par l'inondation, n'en nécessite pas de très puissants, aussi les houes et les charrues de bois furent-elles en usage pendant toute la période pharaonique; on n'en retrouve naturellement pas trace aux âges plus anciens, mais par contre certains silex plats, sortes d'herminettes de grande dimension, montrent des traces d'usure ne pouvant provenir que du travail de la terre, et ne sont sans doute pas autre chose que des houes. Enfin on retrouve de petits silex plats, dentelés et semblant être des fragments de scies qui, s'emmanchant les uns à côté des autres sur un bois recourbé, formaient des faucilles; cet outil, en usage encore au Moyen Empire, est sans doute d'origine préhistorique, mais nous ne pouvons dire avec certitude si certains des éléments retrouvés datent vraiment de l'époque dont nous nous occupons en ce moment. Il faut encore citer les moulins, pierres plates à surface incurvée où l'on écrasait le grain.

_Navigation_

Le moyen de communication qui est de beaucoup le plus pratique dans une vallée longue et étroite comme l'Egypte est sans contredit la voie fluviale, et jusqu'à nos jours c'est le Nil seul qui a été utilisé à cet effet, sauf pour de très courts trajets. Pour les populations primitives surtout, ce mode de locomotion devait avoir de très grands avantages, puisqu'il leur permettait de se transporter d'un point à un autre sans avoir à courir les multiples dangers qui les menaçaient dans un pays encore à moitié sauvage, infesté d'animaux contre lesquels ils n'avaient que des moyens de défense insuffisants. Les premiers bateaux furent très simples: on cueillait des roseaux ou des papyrus qu'on réunissait en bottes et qu'on liait ensemble de manière à former un esquif à fond arrondi, aux extrémités relevées en pointe, et qui, rendu imperméable au moyen d'un enduit quelconque, formait une nacelle légère, insubmersible, résistante et élastique. Ce modèle continua à être employé aux époques historiques, surtout pour la chasse dans les marais.

A côté de cela, les gens du pays possédaient des bateaux de beaucoup plus grandes dimensions, peu profonds et relevés aux deux extrémités, munis de rames et même de voiles carrées.

_Commerce extérieur_

Les indigènes avaient des rapports certains avec les côtes de la mer Rouge, puisque dans leurs sépultures on trouve des bracelets et des colliers faits en coquilles marines dont l'habitat est précisément dans cette mer. La poterie noire à décor incisé, dont il a été parlé plus haut, montre qu'ils avaient également des relations avec les autres peuples méditerranéens, surtout avec ceux des îles grecques, et que, par conséquent, il y avait déjà à cette époque des hommes osant s'aventurer avec leurs bateaux en pleine mer. Une petite découverte faite en Crète confirme l'existence de ces relations intercontinentales: on a trouvé à Phaestos, sur la côte sud de la Crète, dans les couches les plus profondes d'un gisement néolithique, un gros fragment de défense d'éléphant; or sur le littoral nord de l'Afrique, il n'y a guère que l'Egypte où l'éléphant ait pu vivre et nous avons vu qu'il y vivait en effet. C'est donc d'Egypte, selon toute probabilité, que cet objet fut transporté en Crète, à une époque antérieure à l'histoire.

_Arts et métiers_

L'architecture de bois étant seule en usage chez les indigènes de l'époque archaïque, il ne nous en est naturellement rien parvenu; il est cependant probable que ce fut vers la fin de cette période qu'on commença à employer la brique crue, dont l'usage est si répandu sous la Ire dynastie, mais les monuments ne nous permettent pas d'affirmer la chose de manière absolue.

La sculpture ne s'attaque pas encore à autre chose qu'aux petits objets, peignes, pendeloques, ornements, auxquels on cherche à donner une forme humaine ou animale, plaques de schiste qu'on découpe en silhouettes, figurines de danseuses ou d'hippopotames qu'on modèle dans de l'argile et qu'on fait cuire ensuite. Pendant ce temps, des chasseurs à l'affût gravaient des images d'animaux sur les rochers qui les abritaient, d'un trait encore malhabile, mais qui ne manque pas d'un certain caractère pittoresque. Il en est de même pour la peinture sur vases: on remarque dans ces figurations d'animaux, de végétaux, de bateaux, des qualités ornementales qui contrastent avec la naïveté et souvent la barbarie de l'exécution: les dessinateurs savent déjà reconnaître le trait caractéristique de chaque être et de chaque objet, et dans ces croquis enfantins on distingue le germe de ce qui fera plus tard l'originalité de l'art égyptien, à la fois synthétique et décoratif.

Nous avons déjà vu, en fait de gens de métier, les fabricants de silex taillés, les potiers et les tourneurs de vases de pierre, les seuls artisans qui nous aient laissé des traces abondantes de leur activité et dont nous puissions arriver à reconnaître les procédés. Les autres ouvriers se devinent plus qu'ils ne s'affirment, ainsi les charpentiers, que signale la présence de nombreuses herminettes en silex, sorte de haches plates ne pouvant servir qu'au travail du bois; quelques fusaïoles nous révèlent aussi l'origine du travail des matières textiles.

Le cuivre fait son apparition au cours de la période prédynastique, peut-être même à son début, mais les rares outils de métal trouvés dans les sépultures sont encore rudimentaires et montrent que les métallurgistes, qui deviendront si habiles aux âges suivants, en étaient encore aux tâtonnements du début.

_Organisation sociale et politique_

Les indigènes de l'Egypte prédynastique ne vivaient plus isolés, mais en société, et si nous ne savons rien de l'institution de la famille, nous connaissons au moins leurs villages où plusieurs familles pouvaient vivre côte à côte, et les nécropoles où ces populations sédentaires réunissaient leurs morts. Certains indices montrent qu'il existait des groupements plus importants, des tribus ayant chacune son insigne, sorte de totem, représentant sans doute la divinité locale. Ces enseignes qui devaient plus tard devenir l'emblème des nomes ou provinces de l'Egypte, servaient de signe de ralliement à des tribus sans doute apparentées à l'origine, mais qui devaient nécessairement entrer en compétition les unes avec les autres, au fur et à mesure qu'elles se développaient; de là des luttes sur lesquelles nous ne sommes renseignés que par la légende, et qui aboutirent à l'établissement de la suprématie du clan d'Horus sur toute la Haute Egypte, et du clan de Set sur le Delta. Ces deux tribus, celle du faucon et celle du quadrupède au museau recourbé et aux longues oreilles droites, étaient-elles autochtones ou étrangères, c'est ce que nous ne saurons sans doute jamais avec certitude, mais il est à présumer qu'elles durent leur supériorité à la connaissance des métaux qui leur donnaient un immense avantage sur des populations n'ayant que des armes de pierre. Quoi qu'il en soit, nous pouvons croire que la période archaïque, très paisible à ses débuts, se termina par de longues luttes qui aboutirent à la fondation des royaumes du Midi et du Nord, royaumes qui rivalisèrent longtemps, jusqu'au moment où l'un d'eux finit par absorber l'autre.

CHAPITRE IV

ÉPOQUE THINITE

(De 4000 à 3400 av. J.-C. environ.)

Entre le moment où les indigènes que nous avons appris à connaître habitaient paisiblement la Thébaïde, occupés de chasse et de pêche, d'agriculture et d'élevage, et celui où Ménès constitue son royaume, il n'y a pas de transition marquée, ni dans les monuments de la région d'Abydos, berceau de la nouvelle monarchie, ni dans le reste de la Haute Egypte. Ces deux époques se touchent, semble-t-il, et pourtant il s'est accompli pendant le laps de temps qui les sépare et dont nous ignorons la durée, une transformation profonde qui touche à tous les domaines: une méthode nouvelle de gouvernement est inaugurée, l'écriture est inventée, les constructions de briques remplacent l'architecture de bois, le cuivre et même le bronze deviennent d'un usage courant, tandis que la taille du silex et la fabrication des vases de pierre ont atteint la perfection. Une transformation pareille demande de longs siècles ou bien une intervention étrangère, aussi a-t-on tenté de l'expliquer de diverses manières, sans avoir encore pu sortir du domaine des hypothèses.

En raison de certaines ressemblances très apparentes entre ce qui nous est parvenu de l'Egypte thinite et ce que nous connaissons de la Chaldée primitive, l'écriture hiéroglyphique, l'architecture en briques crues, l'emploi du cylindre comme cachet, la forme de certains vases de pierre, quelques savants ont voulu établir une communauté d'origine. Ils supposent qu'à un moment donné, une tribu puissante venant de Chaldée ou d'un autre pays qui serait aussi le berceau des Chaldéens, aurait pénétré en Egypte par le Sud après avoir traversé la mer Rouge et le désert, aurait soumis la vallée du Nil et répandu dans tout le pays les bienfaits d'une civilisation supérieure à celle qui s'y était développée naturellement. La tribu conquérante, le clan Horien, serait alors une peuplade d'origine sémitique et Horus un dieu sémite, ce qui est bien difficile à admettre, d'autant que, plus on étudie cette époque, plus on constate le caractère vraiment original et purement africain de la civilisation égyptienne.

D'un autre côté, la légende parle de l'expédition d'Horus comme venant du Sud; un texte très ancien donne même le nom de la tribu de laquelle sortait la race royale, la race horienne, et cette tribu est une tribu nubienne. Nous devons donc admettre qu'à un moment donné, peut-être peu avant Ménès, peut-être bien des siècles plus tôt, une tribu méridionale, mais d'une race apparentée à celle qui occupait le pays, vint s'installer dans la vallée du Nil, qu'elle subjugua après un temps plus ou moins long et dont nous ne pouvons évaluer la durée. Ce qui assura la supériorité à ces conquérants, c'est le fait qu'ils connaissaient les métaux, tandis que les indigènes en étaient encore à l'âge de la pierre, mais il est bien peu probable qu'il faille attribuer aux envahisseurs tous les progrès faits par la civilisation égyptienne aux débuts de la période historique, entre autres l'invention de l'écriture.

Presque tout ce qui nous est parvenu jusqu'ici de l'époque prédynastique provient de la Haute Egypte, et nous n'avons pour ainsi dire aucun document sur ce qu'était le Delta pendant cette période. Cette région est cependant incomparablement plus riche que la Haute Egypte, et ses habitants durent nécessairement précéder leurs frères du Sud dans la voie de la civilisation; c'est dans les terres du Delta, plus fertiles et mieux arrosées que toutes les autres, que l'agriculture devait naître et se développer en premier lieu, et la légende nous en a conservé un souvenir très précis: Osiris est un dieu du Delta, dont le centre est à Mendès; Isis est également une déesse de la même région, ainsi que Set, le dieu de la tribu la plus puissante de cette partie du pays.

Le Delta était donc considéré par les Egyptiens eux-mêmes comme le berceau de leur civilisation, à bon droit, semble-t-il. C'est à la nature même du sol, entièrement cultivable, que nous devons de n'en avoir pas retrouvé la moindre trace, car si dans la Haute Egypte les habitations et les nécropoles étaient situées à la lisière du désert, elles ne pouvaient être ici que sur des monticules artificiels aujourd'hui recouverts par les alluvions et cultivés comme le reste du pays. Il existe encore une autre preuve de l'avance que les indigènes du Nord avaient sur ceux du Sud, preuve relative à l'organisation sociale du pays: dans les listes de rois mythiques antérieurs à Ménès, on ne voit que dix rois thinites pendant 350 ans, tandis que les trois dynasties de rois du Nord avaient occupé le trône pendant des milliers d'années.

Il est difficile de se rendre compte comment les rois du Sud réussirent à détrôner leurs voisins plus civilisés du Nord et à réunir tout le pays sous leur sceptre, mais dans l'histoire les exemples sont fréquents d'un peuple riche subjugué par un autre qui lui est très inférieur, et toujours dans ces cas-là nous voyons que le vaincu finit par s'assimiler le vainqueur et par l'absorber: la civilisation, un moment écrasée par la force, reprend au bout de peu de temps son essor, activé par l'infusion d'un sang nouveau. Il en fut de même ici, et comme dans le mythe, Horus ne put achever sa conquête et dut faire un compromis avec ses ennemis. Le Delta se vengeait généreusement d'avoir perdu son autonomie en imposant à son vainqueur une civilisation très supérieure, jusqu'au moment où il pourrait lui-même reprendre les rênes du pouvoir.

A. HISTOIRE ET TRADITION

Originaires d'un des points les plus méridionaux du territoire égyptien, les chefs de la tribu du faucon, qui avaient étendu leur pouvoir sur les autres tribus de la Haute Egypte, choisirent comme lieu de résidence un endroit plus central, situé plus au nord, en une région où la vallée s'élargit et devient en même temps plus fertile. C'est là que s'éleva la ville de Thinis, qui comme capitale politique de l'Egypte devait être vite supplantée par les villes mieux situées, tandis que sa voisine, Abydos, où les premiers rois creusèrent leurs tombeaux, devenait rapidement la métropole religieuse de la Haute Egypte, le centre du culte funéraire, la ville du dieu des morts.